‹ Le perroquet (volume 2)Chapitre 14 sur 32 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

EPUîs long-temps Louis Friedel s'ennuyait à laFernae des Bois ; rebuté des caresses de la fermière et craignant à chaque instant que l'imprudence de Rose ne mît sa conduite au £;rand jour, il méditait son départ , lorsqu'un événement inattendu vint liâler Tinslant de sa fuite. Celait une lettre que Gerlrude écrivait à sa sœur Anna , eldans laquelle, après un grand nombre de réflexions et d'imprecalions contre la méchanceté des ho«Linies , elle annonçait qu'elle allait incessamment ar>riv4^r chez elle , et lui demandait un asile en attendant qu'elle «ût trouvé à se placer ailleurs. L'hisloire de son voyage et des malheurs qu'elle avait essuyés, étant trop Ion-

(90 gne , elle se réservait d'en faire débouche , à sa sœur , un récit circons^ tancié^ lorsqu'elle serait arrivée.

Il n'en fallait pas davantage pour décider Louis à partir promptement ; Gerlrude pouvait arriver d'un moment à l'autre , ce n'élait pas à elle qu'il pouvait se donner pour Ferdinand, qu'elle connaissait; en conséquence dès la nuit suivante il annonça à la crédule et tendre Anna , qu'il partirait le lendemain malin pour Francfort , dans l'intention d'aller chercher le consenlement de son père, et de faire tous les préparatifs nécessaires, pour leur prochain mari:ige.

Il ne fallait rien moins que celle bonne nouvelle podr consoler Anna,, d'un départ auquel elle était si peu préparée ; elle versa d'abord quelques larmes, puis se livra à toute la joie que lui inspirait l'idée de son prochain, bonheur..

(95) Lorsque Louis fut levé , il trouva le moyen d'entretenir Rose quelques instans en particulier; il se plaignit d'abord de la contrainte où les tenait la surveillance importune d'Anna.

« Je suis las , dit-il , d'être séparé de l'objet de tous mes vœux, et j'ai résolu de mettre un terme à celte cruelle gène. Chère Rose, je pars, je cours me jeter aux pieds de mon père ; je lui peindrai vos charmes , vos vertus , votre douceur, et l'obligation que l'honneur m'impose , et que l'amour me rend si douce , de donner un père à l'être innocent que vous portez dans Yotre sein. Ne vous affligez pas de m^on absence , elle ne sera pas longue; dans quatre ou cinq jours au plus tard, je reviens muni du consen-lement du meilleur des pères, vous eonfirmer au pied des autels le titre d'épouse , que l'amour m'a déjà donaé,. »

Comme Anna entrait en ce moment, il se tut, leur fil ses adieux, et partit pour Heidelberg. Lorsqu'il fut éloigné, Rose fut surprise de l'air de conîenremenl qui régnait sur la figure d'Anna; elle ne put s'empêcher de lui en faire un tendre reproche.

— J'aurais cru, Anna, que vous seriez ailligHe du déj)arl de M. Fricdci ; au lieu de cela , je vous trouve plus joyeuse qu'à l'ordinaire.

— J'aide bonnes raisons pour cela, mon enfant ; dans quatre ou cinq jours tu seras bien plus surprise , il y aura du nouveau ici.

— Dans quaire ou cinq jours ? Eslce que M, Friedel vous aunrit dit. . .

— Commenl, s'il m'aurait dit ? et à qui veux-tu donc qu'il le die , si ce n'est à celle qui j prend le plus d'intéiét?

— Je vois bien, bonne Anna , que

VOUS savez tout et que votre amitié pour moi n*en est pas diminuée.

— Diminiie'e ! au coulrHire,mon enfant, et Je compte bien faire quelque chose pour toi. A présent que je vais cire une grande dame, lu sens bien qu'il me faudra une femme de chambre , et j'aime mieux que ce soit loi qu'une autre.

— Vous une grande dame, Anna, comment donc cela ?

— Voilà une singulière question!

en épousant M. Friedel , ne faudral-il pas que je change d'état , que j'apprenne de belles manières, pour aller dans îesgîandes sociétés?

— Que p;^rlez-vous d'épouser M.

Friedel , je ne vous comprends pas?

— Pour le coup, c'est moi qui ne sais pas ce que lu dis. Ne m'as lu pas fait enteiidi'e toul-à-l'heure que lu étais instruite de tout? Que tu savais

(96) que Friedel raffolait de moi , qu^il m'a promis depuis long-lemps la foi de mariage , et qu'il n'est parti que pour aller chercher le consentement de son père ?

La bonne Anna aurait pu parler encore long-temps , sans crainte d'être contredite : aux premiers mots qui lui avaient fait comprendre son malheur, Rose s'était évanouie. Anna effrayée vole à son secours, la relevé, lui donne inutilement les remèdes qu'elle croit les plus efficaces; elle coupe les cwdons de ses vétemens, pour qu'elle puisse respirer plus librement , et re-^ cule d'horreur en apercevant ce que Rose cachait avec tant de soin. , » ► sa grossesse l

Rose ouvre enfin lesy«ux, elle voit le mépris et l'indignation dans ceux de la fermière^ elle en devine bientôt la cause, se [etle à ses genoux ^etla^

(97) supplie de ne pas l'accabler de sa colère. Mais qui pourrait appaiser une femaie jalouse dans l'inslant où , se soupçonnant une rivale, ses doutes se trouvent jubtilieV? Anna^ aveuglée por sa passion , ne met aucune borne à son emportement. Quoi , dit-elle , vile et méprisable créature, c'est dans ma maison j et sous mes propres veux, que lu l'es si indignement prostituée ! Que Dieu me punisse si je consens à passer encore une seule nuit sous le même toît. Hors d*ici , marche! va porter ailleurs la honte et ton déshonneur. En disant cela elle prit la malheureuse Rose par le bras et lu mit ini[>ilojablenienl à la porte.

CHAPITIIE II.

Jr ERDiXAND venait (le cjuiUer Clara, en promenant de revenir dans une licure au plus lard. A peine un quart d'heure s*élait-il écoulé ^ qu'un inconnu demande a parler à Miss Clara:

on le fait entrer, il présenle une lettre, salue , et disparaît. Surprise de ce message , Clara lit la lettre anonyme que nous avons rapportée. Ne sachant que croire d'une lettre aussi extraordinaire , clic reste quelque temps pensive cl immobile. Non, non , dit-elle, cela n'est pas possible, jugez-cn vousmême, Milady; voyez ce que Ton m'écrit, ajouta-t-cllc en s'adrcssant à Lady Borman. !Milady ayant lu la lettre, la lui rendit en souriant. Ma chère nièce , dit-elle , le bonheur de

(99) Ferdinand fait des jaloux : de la jalousie à la haine , il n'y a qu'un pas. Celle letlre est sans do nie l'ouvrage de quelqu'amanl secret et désespéré , qui comj>le sur ce moyen uKillionnèle pour arracher a son rival heureux un bien qu'il ne peut posséder lui-même ; si lu m'en crois, lu vas brûler celle le lire el lu n'y penseras plus.

— Mais, ma lanlCj celte lollre contient des fails donl il serait ai^é de s'assurer.

— Y songez-vous, Clara? Oulragcr par d'injuslcs sou[)çons un homme qui vous a donne tant de preuves de sa bonne foi et de son amour !

— Vous avez raison^ Milady , c'est une infâme calomnie ; n'y pensons plus.

En disanl cela elle déchira la Icllrc en morceaux. Mais Clara y pensait malgré elle; sans s'en apercevoir, le

( loo ) ^poison de la jalousie se glissait dan* son cœur; elle faisait de temps en lenijis une question à 6a tante sur toutes les circon<lances de sa maladie ; le prelexte était de se faire repeler les preuves d'amour cpie FtJ'dinaud li»i avait donne'es : mais un observateur habile aurait facilement découvert qu'elle n'avait d^aulre dessein que de savoir au juste à quelles heures Ferdinand se présentait ordinairement, et combien de temps il élait absent chaque jour.

L'heure à laquelle Ferdinand avait promis de revenir était passée depuis long-temps; une autre heure s'était écoulée, et Ferdinand ne revenait pas.

CV'lait la première fois qu'il manquait de parole^ la première fois qu'il restait si long-temps éloigné de Clara.

Le lecteur sait que Ferdinand oubliait ,a^urs son amaute dans les br^s de sou

père; m:ns Clara, dont les idces" se reporiaient sans cesse sur la fatale \t\ive , commença a crainJie que ce retard n'eut quelque cause nuisible au c iraclère de son ainanl ; son agitation était visible , elle crois«iait à clia^ que minute, elle était au comble^ lorsque tout»a*coup on frappa légèrement à la porte.

Croyant que c'était enfin Ferdi-nand , elle se leva involontairement pour aller à sa rencontre ; mais par réflexion elle s<» remit en pl.'»ce, et se contenta de dire : Entrez î ha porte s'ouvrit; mais au lieu de sou amant , Clara vil entrer, avec quelque surprise , une jeune fille qui lui était inconnue. Ses vetemens, quoique propres, annonçaient une espèce de désordre ; ses yeux étaient baignés de larmes^ et elle s'arrêta à l'enlrée de Tapparlement sans qu'il lui fut possible

( 102 ) de proférer un mot. Mais avant de raconter celle entrevue , il est ne'cessaire que nous retournions vers la pauvre Rose.

Quand elle se vit si durement chassée d'une maison où elle avait été si heureuse j elle versa un torrrcnt de larmes, et resla long-lemps sans pouvoir s'éloigner de la ferme. Peu à peu sa douleur se calma, la réflexion vint à son aide, et bientôt il lui parut impossible que Friedel eût conçu le dessein de l'abandonner, pour épouser Anna : elle ne vit plus dans la brulale conduile de celte femme, que les effets de la jalousie et d'un amour ridicule. Cependant il fallait chercher un autre asile : oii s'adresser?

De quel côté diriger ses pas? Elle réfléchit que Friedel , n'ayant qu'une demi heure sur elle, il lui serait encore possible de le rejoindre à HeideU

bcrg, où pcut-elre~il s'elait arrêté.

Allons, Jil-elle, c'est le seul protecteur que j'aie dans le monde ; que Je le trouve seulement , il ne m'abandonnera pas. Remplie de cette idée , Rose rajuste sa toilette du mieux qu'elle peut , et vole à Heidelberg.

Elle arrive sans avoir rencontre personne ; mais son embarras , en entrant dans la ville, est de découvrir le lieu où elle pourra le trouver. Elle imagine d'entrer dans une brasserie, de demander un verre de bierre, et là de s'instruire le plus adroitement qu'elle pourra de ce qu'il lui importe tant de savoir. Elle entre, fait sa demande, et s'assied. Se voyant seule avec l'hôtesse , elle s'enbardit, et d'un ton assez calme : ^Madame , dit-elle , pourriez-vous par hasard m'indiqucr où je pourrais trouver un nomme M. Ferdinand Friedel ?

— Monsieur Friedeî ICerlainenient, il n'y a pas un enfant à HeiJelbcig qui ne le connaisse. Monsieur Frie- , del î qui est-ce qui ne le connaît pas? c'est le plus digne Jeune homme qu'on ait jamais vu à l'Université'.

— Voudrioz-vons avoir la complaisance de m'indiquer sa demeure ?

— Bien volonliers; mais je crois que vous ferez mieux d'aller tout droit chez la belle Anglaise qu'il doit épouser : vous L'Ies î^ûre de l'y trouver.

— Une belle Anglaise qu'il doit épouser ?

— Une femme charmante , Miss Clara Delmott : c'est riche à millions! Il n'y a personne dans la ville qui ne se rejouisse de voir le brave jeune homme si bien rt'compense. Mais, c'u'avez-vousdonc? On dirait que vous vous trouvez mal ?

— Ce n'est rien , je suis venue trèsvîte. ... la chaleur. ... la fatigue. . . .

El vous regardez ce mariage comme une cnose assurée ?

— Certainement ! ^ronsieur Frie* d<-l a sauve' la vie de la jeune personne huil ou dix fuis. Oh ! c'est une liisloire incroyable et exU èmement touchante:

il falhiil le voir pendant une grosse maladie qu'a faite la demois< llrî toute la journée il rôJail autour de la maison , autour de sa chambre , et on assure que la iiuil il allait coucher dans les bois. Mais je m'amuse là à bavarder , tandis que j'ai de l'ouvrage pardessus la tête. Adieu , nia bille enfant : sivousvoulez vous t^'pargnrr une course inutile , je vou^ conseille encore une. fois de demandiT , en [passant , !Monsieur Friedel chez la belle Anglaise.

Tenez, on voit sa maison d'ici; c'est celle où vous voyez ce grand balcon , au bout de la rue ; vous demai»derez Miss Clara. Adieu.

Rose sorlit le cœur oppressé , la lele Iroublce. <^ Serait-il possible , se disail-elle ^ qu'un homme dont le inonde se plaîl à vanïer les vertus , m'ait si indignement trompée ? Non, jie ne supporterai pas plus long-temps celte affreuse incertitude ; je verrai cette belle Anglaise , et c'est d'ellemême que Je veux apprendre mon sort. M

Nous l'avons laissée dans l'appartement , (car le lecteur a sans doute deviné que la jeune fille n'était autre que Rose); elle était muette, inlerdilc : •ses yeux errans autour de la chambre , semblaicnl chercher quelqu'objci. — Qui éle5-vous ? et que désirez- vous , lui dit Clara avec douceur?

— Pardon , Madame , on m'avait assurée que je trouverais ici Monsieur Fricdcl ; je vois que l'on m'a trompée.

^- Monsieur Friedcl vient quelque-

fois ici , mais il ny est pas dans ce moment.

— Il y vient ! on ne m'a donc pas trompée. Ah ! Madame , pcrmellczmoi une seule question : est-il vrai qu'il doit vous e[)ouser?

Clara, surprise au dernier degré, et du Ion de la jeune fille et de la question , la regardait sans lui repondre. Rose répéta sa question avec des regards où se peignait toute l'aiixictc de son âme. Lady Borman, non moins inquiète , prit la parole : Jeune fille , dit-elle , quel inteVèt prenezvous à une chose qui ne paraît pas devoir vous regarder?

— Quel intérêt ! Ah , Madame î ne suis-je pas son épou'ie?Ne m'a-t-il pas promis sa foi ? Ne lui ai-jc pas donné la mienne? S'il vous promet de vous épouser, il vous trompe ; peut-il avoir une autre épouse que la mère de son

( io8) enfant ? Et parce qu'il vous a sauve la vie , faiil-il qu'il notis donne la nioit ? En disant cela , Rose se tordait les l»ras ; ses yenx ciprimaicnl le pins violent désespoir; et Cependant sa voix elait si louchante î Miss Clara , frappëc d'un coup si inal tendu , ^tait aus<i émue qu'elle : Parlez, dit-elle, di sipcz mes doute*.. Qni tles-vous?

d'où venez-vous? où Friedel vous al-il connue ? — Dans la ferme des Bois. — Dans la f( rme des Bois ! ô houle î Ainsi cette fatale lettre contenait la vt'rilë ! En mrme temps elle s'e'lance à la sonnette, ft la lire avec violi'nce. Un doni'-sliqur paraît :

« Vite les chevaux à la voilure. » — Clara , dit Lady Borman , quel e^l votre dessein ? que voulez-vous faire ? — Je veux connaître toute Trtendue de mon mallu ur , rassembler toutes les preuves , avant de prononcer mon

aiTcl : il y a encore une fciiinie à la ferme des Bois , je veux la voir et l'iulerruger. En \aui Lady liumiau ycul faire quelques reiiionlrances ; Claia H'entend riiii , la voilure est prelc ; elle s'elaiicc hors de l';ip|>nrlemenl , sans s'inquit'ier de la niallieurcuse Kose qui se desespère : le niaU heur est impiloyable. Lady Horniaii fUe-niriiM- ne v(»il (|ue sa nièce, n'en* lend qu'elle , et ne veut pas la laisser seule dans l'agilaliou où elle esl ; et ne pouvant la relenii' , elle veul au inoinsTacccmipagiier : ce n'est qu*avcc peine qu'elle peul la suivre, lille se jeUc dans la voilure avec elle ; le cocher reçoit ToixLe , s'infoi'me du chemin qu'il doit prendre , el part au grand galo[».

Cependaul llose s'esl tiaîue'e lentement aj)rès elle : la certitude de son malheur esl dans son àme ; elle mar-

( ïïû ) clic le long des rues , sans savoir où elle va ; ses yeux ne versent plus de larmes , elle ne s'aperçoit pas que tous les passaus s'airclenf pour la regarder. Quelques-uns lui adressent la parole , elle ne les entend pas : une cloche , qui vient frapper son oreille , la rend un instant à elle-même ; une église se trouve sur son passage j elle y entre.

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