CHAPITRE III
Après avoir aussi brutalement chassé Rose , Anna se livra encore long-temps seule aux mouvemens de sa colère :
heureusement pour elle , tous les domestiques de la ferme elaieut éloignes cl occupes aux liavaux de Tagricullure ; qu'auraienl-ils pense de leur maîtresse, s'ils l'eussent vue dans Tagitalion où elle était , et s'ils eussent entendu tout ce que la colère et la ja- Joîisie Uii suggérait ? Elle n'avait pas elc toul-à-fait dupe du mensonge que Louis lui avait fait lors de sa première visite nocturne; celte porte ouverte, l'assurance avec laquelle il était entré, annonçaient une parfaite intelligence enlre Rose et lui ; mais, nourrissant depuis long-temps un secret penchant
pour 1e prétendu Ferdinand , Tamour el ramonr-pro|>re , les deux plus grands mobiles des actions des femmes , s'élaienl le'unis pour Taveugler, el lui faire croire que si Friedel avait d'abord eu quelque peiichaul poui* Rose , ce nV'iail qu'un feu passager , qui sV'tait éleint |>ar les charmes qu'il trouvait dans sa nouvelle conquête.
Ce lut «ncore cet amour-propre, tout ridicule q»i*il parailra , qiu fut son Consolaleur, après le de'parl de sa jeune rivale. Louis s'était conduit avec tant d'adresse , que depuis la méprise nocturne , Anna n'avait pu rien remarquer qui put lui faire soupçonner qu'il pensât encore à Rose. D'ailleurs , n'e'tait-elle pas un parti plus avantageux pour lui, que cette petite fille qui ne possédait rien, absolument
rien ?
Telles étaient ses pensées^ lorsqu'un
élégant équipage s'arrêta à la porte de la ferme , et qu'elle en vit sortir deux dames qui s'avancèrent vers elle ^ en lui demandant si elle était la maîlresse de la maison. Sur sa réponse affirmative, les deux dames entrèrent , s'assirent , et furent quelques minutes sans rien dire. Honteuse et confuse de la manière dont Clara (car c'était elle) la regardait , elle rougit , et demanda en quoi elle pouvait être utile à ces dames.
— Nous n'avons que peu de choses à vous demander , dit Clara, affectant un sang-froid qui n'élait pas dans son cœur : nous voudrions seulement savoir si c'est chez vous que nous pourrions trouver Monsieur Friedel.
— Mesdames , je suis fâchée que vous ayez fait une course inutile \ il est parti , dès le grand matin , pour
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une aflairc de la plus haute iniporlance.
— Des le grand malin 1 11 a donc couche ici ?
— CerUinemcnl.Vuiialong-lemps, Dieu merci , qu*il n'a pasd'aulre lit.
— El dans la journée , que fail-ilî
— Dans la Journée , nous le voyons fort peu ; il se promène lanlôt d'un colé^ lanlot d'un aulre , el il ne vient guères qu'aux heures des repas.
Clara regarda sa lanle ; elle éluuflait , mais elle eut encore assez de force pour se conlraindre.
— Vous disiez qu'il élail parli pour nne alTairc imporlanle : y aurail-il de rindi^crt'lion à vous demander si vous avez connaissance de celle aiïaire ?
Mesdames, je ne veux pas vous eu faire un my^^lère ; il est allé demander le consentement de Monsieur son pcre pour notre mariage.
— Voirc mariage ! . . . M.iis on m'a- ▼ait parlé d'niic jeune fille...
— Oui, f.ui, la pelilc Rose , une pelile lifronU'c, que j'avais prise ici parcliarile. Il a eu une espèce île faulaisic pour elle daus le commcncenunl ; mais il esl revenu de sou erreur, la beaulc ne donne pas à duur ; il a Irouve que j'elais un |arli plus sorlalile ; el la pelile , que j'ai n»ise à la perle ce malin, en sorj pour sa courle honle , « l pour l'enfanl qu'elle aura ; Dieu sait ce qu'elle va devenir : mais chacun pour soi.
Clara faisail desefforls violons pour ne passe iraliir; unobjeloccupail dans ce momeul ses yeux et sa pensée. La fermière tenail en main un mouchoir blanc marque F. F. : cV'iail reeU lemenl un inunchoir de Ferdinand , que Louis avail cm perle el laissa à dcsiciu daii6 sa chambre ; Auna l'avait
( "6) trouve , cl ne l'avait pas encore quille. Celait une nouveUe pièce de convielion ;ir.x jeux de Tinforlunée Clara , qui , ne pouvant modérer plus longtcraps Texcès de sa douleur , s'ëcria lout-à coup : « Sortons, j'elouffe ici.» Eilc s'elanca hors de la cliambre , et de là dans la voilure, où Lady Borman arriva à peine assez à temps pour la soutenir d;ins ses bras, et l'empêcher de perdre connaissance. La voiture s'éloigna d'abord rapidement , au grand ctonnement d'Anna, qui ne pouvail concevoir quel ëlait le motif de ces Dames, pour lui rendre une telle visite. Bienlôt Clara fut incapable de soutenir plus long-lemps le roulement de la voilure ; il fallut descendre , et on la fit asseoir dans le bois , où les sels de Lady Borman el le grand air lui rendirent enfin ses furces. Quoique la nuit s'approchât , Clara
(>'7) ne voulut plus remonter dans la voU ture ; et, ne voulant point la contrarier, JNIilady consentit à faire doucement avec elle la roule à pied. Elle aurait bien voulu offrir quelques consolations à sa nièce ; mais que lui aurait-elle dit ? Elle ne pouvait que pleurer avec elle , et l'exhoi ter à prendre courage.
Pendant qu'elles continuent tristement leur roule , sans oser se communiquer leurs pensées réciproques , qu'on me permette de répondre ici à Mademoiselle Lise, joli petit lutin que j'aime de tout mon cœur , et qui , ayant lu ce que je viens de lire , se met à éclater de rire , en disant : que ces Anglaises sont bien crédules , et encore plus étourdies, puisque leurs soupçons ne se portaient pas sur ce mauvais garnement de Louis ! Je réponds pour mes Anglaises : Made-
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nioiselle Lise, vous oubliez que Ferdinand , qui ne soupçonne pas le mal , parce qu'il en est incapable , croii son frère aussi verUieux que U>i; qu'il n'en a jamais uarle à ces dames qu^avec le» plus grands éloges. De plus , on croît Louis depuis tong-lemps en Hollande, pour le commerce de son père ; quelques lettres, quïl a eu soin de faire venir de ce pays-là > ne laissent aucun doute a cet égard : si je n*ai pas parlé de ces lettres , c'est que je ne Tai pas , cru nécessaire. Mais réfléchissez aux incidens multipliés qui s'accumulent pour prouver que Ferdinand est un monstre de perfidie , et vous avouerez qu*il n*en fallait pas tant pour tourner Ja tête d'une amante qui a du penchant à la jalousie. Si vous en appreniez seulement la moitié sur mon compte, que diriez-vous ? — Je vous dirais
que vous êtes un monslre ; mais il me semble que je voudrais au moins vous entendre , ne fût-ce que pour voir quelle contenance vous auriez;, «t Tespiègle se sauva en riant*