‹ Le perroquet (volume 2)Chapitre 32 sur 32 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Xl nous reste mainlenant peu de choses à dire : nos amans eprouve's et sépai'es par de si cruelles inforlunes , sonienfm reunis; le bonheur de l'avenir ({ui se montre à eux , brillant de tout l'eclal d'un beau jour, dissipe bientôt les nuages passagers, qui de temps en temps obscurcissent encore leur félicite , par le souvenir des perles cruelles qu'ils ont essuyées. Ils sont d'accord^ ils n*ont plus qu'un vœu, qu'une pensée , c'est d'enchaîner promplemenl leur destinée , et de présenter le flambeau de Thymcn, comme un bouclier , aux coups qu'un caprice du sort pourrait encore leur poi ter, Ferdinand ne rougit pas de recevoir les bienfaits de Clara ; cela lui parait

(537) naturel: il agirait comme elle, s'il était à sa place, Clara ne cherche pas, par une délicatesse déplacée , à retarder l'instant de son bonheur, elle Ta acheté assez cher pour qu'elle soit empressée d'en jouir. Le jour est fixé à une époque très- prochaine , et bientôt elle est l'épouse heureuse du plus heureux des époux.

Parmi les conviés qui prirent part aux fêles et aux réjouissances qui suivirent ce mariage, aucun ne fut plus fêté que Jaco, Jamais perroquet de nones ne fut si choyé, ne reçut plus de friandises d'une jolie main , plus de baisers d'une jolie bouche. C'était à lui qu'on devait tant de bonheur; c'était lui qui était , pour ainsi dire , le héros de la fête ; ce fut aussi le seul qui suivit les nouveaux époux dans la chambre nuptiale, et qui, à leurs tendres caresses, mélasouvent ces mots si

( 55« ) doiix, si vrais : Ferdinand aime toujours Clara , toujours ! toujours ! Et nos deux époux de rëpëler après lui :

toujours ! toujours !

Au bout de quelques semaines, la sanlë de Lady Bornian se trouvant toul-à-fait rëlablie , et des atfaircs d'intérêt exigeant sa présence à Londres , tout le inonde se mit en route , après avoir généreusement récompensé Tobie pour les services qu'il avait rendus à Ferdinand et à Clara. Leur premier soin, en arrivant, fut de s'occuper de la liquidation des dettes de M. Friedel ; l'honnête Hort fut charge de celte opération, et on lui envoya une procuration et les fonds nécessaires , avec l'invitation pressante de venir se réunir à nos amis lorsque sa besogne serait terminée.

Nous pourrions ici faire nos adieux au lecteur; mais, il semble que

( 539) notre lAcIie ne serait pas remplie , si nous ne lui donnions des nouvelles d'un des personnages de cette histoire , que nous avons trop long-temps perdu de vue. C'est de Henri que nous* voulons parler. Un jour (|ue noâ amis réunis s'entretenaient de lui , comme cela leur arrivait souvent, ils furent bien surpiis de le voir eulr- r lôut-à-coup. Après les preinières caresses et les premiers transports de joie, on s'aperçut seulement qu'il était en habit de deuil. On lui en demanda la cause avec inquiétude j mais comme la présence des dames mit un peu d'embarras et d'obscurité dans son récit, nous allons le faire pour lui le plus succinctement qu'il nous sera possible.

On se rappelle que Henri, craignant de devenir ingrat , en se livrant au sentiment qui commençait à l'entraîner

( 54o ) vers Clara , était parti secrèlemenl de Heidelberg , pour retourner en Xiorraine. A mesure qu'il approcliait de son pays ^ il sentait que sa passion pour Caroline reprenait de nouvelles forces : avant d'arriver à Bouquenom , il l'adorait. Il fut reçu à bras ouverts par les parens de son amante , qui ne pouvait se lasser d'admirer les changemens que quelques années d'absence pvaicnt opeVe's en lui. Ce n'était plus ce jeune écolier , gauche et timide ; c'était un jeune homme de la plus noble tournure^ et s'exprimant avec cette grâce et cette aisance que Ton n'acquiert que dans le commerce du grand monde.

Les aventures de collège ne lui laissaient plus aucune inquiétude ; il avait appris depuis long-temps, que la dévote qui avait voulu lui donner la première leçon de pieté ^ s'élanl livrée

à ce dangereux exercice avec Irop d'imprudence, il en était résulté des marques si visibles , que toute la ville avait su enfin à quoi s'en tenir sur sa prétendue dévotion. Les soupçons qui planaient à juste titre sur le procureur du collège , forcèrent ses supérieurs de l'envoyer à cenl lieues de la, pour éviter le scandale ; quant à la dévole, son père irrité l'envoya expier sa faute dans une maison de repentir, où elle resta jusqu'à la [in de ses jours. Mais revenons à Henri : s'étant fait donner le bonnet de docteur en médecine à l'université de Strasbourg, qui en valait bien une autre, il n'eut pas de peine à obtenir la main de Caroline dont il possédait déjà le cœur. Il se crut au comble de ses vœux , et pourtant le jour de ses noces , au milieu de l'allégresse générale , un sinistre pressentiment l'empêcha de se livrer à la

( 342 ) gaîle , maigre les efforts qu'il faisait pour bannir le passe de sa mémoire.

Il avait vu si souvent s'enfuir le bonheur lorsqu'il croyait le tenir, que ses craintes s'c'laientchangées en superstition^ et il était presque persuadé qu'il trouverait les mêmes contrariétés dans le mariage.

Cependant le lit nuptial a reçu les deux époux. Oubliant ses craintes, brûlant de désirs, d'autant plus impétueux qu'ils n'ont jamais élé satisfaits, il espère bien que celte fois-ci rien n'interrompra les plaisirs qu'il se promet.

La pudeur de Caroline lutte en vain contre l'amour: vaincue parsespropres désirs, elle est déjà bors d'état de faire la moindre résistance; mais, ô prodige malencontreux 1 en yain le vainqueur se prépare à jouir des honneurs du triomphe ; la «ature cruelle a mis une barrière invincible à la porte

( 5/p ) <1u sanctuaire; il est défendu à aucun ïnorlel d'y pénétrer ; tous les efforts sont vains j Caroline est condamnée à mourir vierge, et Henri au supplice de Tantale.

Le lendemain , suivant la mauvaise et indécente coutume des petites villes, on accable nos jeunes époux de mille plaisanteries piquantes , qui sont pour eux autant de coupsde poignard.

C*en est fait , le bonheur a fui loin d'eux : consumés de désirs , brulans d'amour, ils sont réduits malgré eux à la métaphysique de Platon. Henri aurait pu divorcer; mais outre qu'il aimait éperdument sa Caroline, il était persuadé qu'il ne serait pas plus heureux avec une autre. Caroline de son côté, désespérée de l'obstacle que la nature opposait aux désirs de son époux , craignant que son amour n'en souffrît quelqu'al teinte, et qu'il ne

cherchât ailleurs ce qu'il ne pouvait trouver dans son ménage, prend une résolution que l'amour et la jalousie pouvaient seuls inspirer. Pendant un voyage que son époux faisait à Strasbourg, elle se rend à Nanci, confie sa situation à un chirurgien, et lui demande si son art offre quelque secours contre son infirmité. Le coupe-jarrets propose une opération douloureuse dont il garantit le succès. Qu'on ne s*en étonne pas^ on ne trouve que trop de ces gens qui ne doutent de rien. J'en connais un, moi, qui ne ferait aucune diflicullé de vous couper un bras, une jambe, pour vous guérir un petit bouton , si vous vouliez le laisser faire.

Caroline s'arme de courage , se soumet à tout ; l'opération est faite : mais la malheureuse n'exisle plus , elle perd la vie avec son sang, api es avoir souffert des tourmens inouis.

Qu'on se figure la douleur de Henri à celle affreuse nouvelle! Peu s'en fallut qu'il n'allât immolera sa vengeance le bourreau qui avait assassiné son e'pouse. Le chagiin d'avoir perdu leur fille enlraîna bientôt les parens de Caroline dans la lond:>e : alors Henri ne put supporter plus longtemps l'aspect des lieux où pour la première fois il avait senti battre son cœur; l'isolement dans lequel il se trouvait , ramena ses pensées vers ses amis d'Angleterre ; il se reprocha de les avoir négligés si long-temps ; bientôt le dësir de les voir devint si vif, qu'il n'y put résister davantage; il se mit en roule , et arriva comme nous l'avons dit.

Les nouveaux époux et Lady Bor-

man ne négligèrent rien pour lui

faire oublier sa douleur. Long-lemps

leur efforts et leur soins furent infruc-

( 546 ) lucux, sa guerison était réservée à un médecin plus habile qu'eux, et ce fut l'amour qui se chargea de guérir les blessures de Tamour. Peu à peu Henri fit altenlion à Rose , qui de son cote baissait les yeux et rougissait quand ses regards rencontraient ceux du jeune Français. Enfin , pour ne pas allonger cette histoire par des détails auxquelstoul lecleurintelligent pourra suppléer de lui-même , Henri oublia encore une fois ses craintes, et n'eut plus d'autre désir que dVlre l'époux de la petite sorcière ^ qui s'était empaiîée de son cœur. Il en parla à ses amis, qui furent ravis de cette ouverture. Rose seule s'en défendit , elle aimait Henri de tout son cœur; mais^ d'après son aventure avec Louis, elle se jugeait indigne d'être l'épouse d'un honnête homme. En vain lui disait-on qu'il ne restait aucune trace

( 547 ) de sa faiblesse, que son secret n'élanf connu que de ses amis, il serait toujours ignoré de son époux; elle ne voulut rien entendre ; et pour faire cesser toute persécution, elle se détermina à lout confier à Henri.

Il fut à la vérité un peu surpris de cet aveu ; mais l'amour avait déjà Jeté des racines trop profondes dans son cœur, pour qu'un tel motif pût l'en arracher. Il rejeta la faute de Rose sur sa jeunesse et son inexpérience , admira sa franchise et sa délicatesse , et ne fut que plus empressé d'obtenir sa main. Il fallut bien céder. Après le délai convenu et les formalités requises, le mariage fut célébré, et pour celte fois il ne se trouva plus d'obstacles^ Henri fut heureux, complctemenl heureux.

Maintenant, qu'à travers les orages^ uous avoas conduit notre barque au

( 548 ) port , nous prenons congé du lecteur ; et s'il est content du petit cadeau que nous lui avons fait , nous lui en promeUons d'aulres. Qu'il ne craigne pas de se rendre importun ; plus il me demandera, plus j'aurai de plaisir à donner : chacun de nous y trouvera son compte.

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