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aiAPITRE XX.
X LJSQUE VOUS voilà rentré, dit Tobie à Ferdinand, vous allez tenir coinprfgnie à monsieur votre père, pendant que j'irai faire nne visite aux poissons du voisinage ; car noire dîner, voyezvous , est hypothéqué sur les caprices de ces petits jMessieurs-là ! s'ils ne veulent pas mordre à l'hameçon , il n'y aura rien à frire. Il sortit.
Ferdina nd profita de ce moment pour racont-er à son père tout ce qui lui élait arrivé depuis son départ de Heidelberg. Le récit , comme on le pense bieUj fui très^long, et souvent interrompu par les soupirs et les sanglots du vieillard j qui s'accusait dV-lre la cause de tous les maux qni avaient accablé le fils qu'il avait si long-temps méconnu.
( 5o7 ) Il y avait de-jàprèsde trois heures qne Cali elait parti, et Cali ne revenait pas. Ferdinand commençait à avoir de Tinquictude sur son compte; il s'agitait sur son siège de bois, et tournait souvent ses regards vers la porte , lorsque toul-à-coup on frappa.
« C'est Cali, dit-il avec joie, en se levant pour ouvrir. Mais an lieu du nègre , il se présenta un homme d'un extérieur honnête, qui lui demanda poliment, s'il ne se noaimait pas Ferdinand Friedel. Sur sa réponse atlirmali\e, cet houime en fit entrer deux autres qui portaient une malle qu'il déposèrent à ses pieds ,cn disant : « Ccst de lapartde Jaco-^^ Us >aluèrent tous trois, etdisparuent avant que Fcidinand fut revenu de son étonnement.
ce Qu'est ceci, dit Monsieur Friedel quand ils fment sortis, et quel e.>.t ce Monsieur Jaco qui l'envuie celle
rnalle ? — Ce Monsieur t/ûco / c'est mon perroquet.
Monsieur FrieJel ne put retenir un * grand c'clat de rire. « La clef est à la malle, ne veux-tu pas voir ce que ^Monsieur /«co l'envoie ? » Ferdinand l'ouvrit; elle e'tail remplie de linge delà plus grande finesse et d'habits très-ele'gans. Tout cela était partage en deux paquets. Sur l'un on lisait :powr 3/o/zsicur Friedel fds ; et sur l'autre : "pour Monsieur Friedel père, La surprise de ce dernier était extrême ; Ferdinand était moins e'ionne, parce qu'il s'imagina que c'e'tait une attention de Caii^ qui ayant vendu le perroquet , aurait pensé que le plus j)ressé e'tait d'habiller ses maîtres de'cemment. Ferdinand communiqua cette idée à son père qui jugea la chose probable, et dit en riant : Allons , il faut fairejhonneur au cadeau de Monsieur Jaco, Et tous deux se
(5o9) mirent en devoir de changer de costume. Ils e'iaient à peine babilles qu'on frappa de nouveau ; un autre personnage se présenta^ fit la même question que le premier , et ayant recula même réponse , il fit entrer plusieurs pcrsonnesquidressèrentune labledans la cabane , la couvrirent de loules sortes de mets et de vins, et se retirèrent en disant : C'est de la part de Jaco.
— Il faut avouer, ditFerdinand, que Cali songe à tout ! Mais pourquoi ne vient-il pas lui-même? Qui peut le retenir encore dans la ville? Mais en attendant qu'il vienne , profilons toujours de ses attentions ; vous devez avoir besoin , mon père ; mettonsnous à table.
Ils s'assirent ; Ferdinand servit son
père , et ils commencèrent à manger.
.Bientôt Ferdinand, plongé dans de
profondes réflexions, excita rallcn-
( 5io ) tion du vieillard : Qu'as-tu donc, moa fil-s, lui dil-il? tu ne manges pas, lu parais distrait! — Je calculais que tout ce que Cali nous a envoyé surpasse beaucoup en valeur la somme qu'on a dû lui douner pour le perroquet , et cela commence à me donner de Tinquiélude. D'ailleurs, comment a-t-il pu, en aussi peu de temps, se procurer tant de choses dilïerentes? Par exemple , ici rien n'est oublié: linge de table, couverts d'argent, flacons de différentes e^^pèces, vins divers, liqueurs, couteaux^ salières^ etc. J'avoue que je n'y comprends rien , et qu'il me tarde de le voir arriver, pour entendre l'explication de ce mystère.
El puis, le principal but de sa commission n'est pas rempli , c'est de l'argent qu'il nous faut.
On frappa à la porte [)Our la troisième fois. Un homme se [)résenta,
( 5ii ) une casselle sous le bras, et demanda s'il avait l'honneur de parler à M.
Friedel. Sur la réponse de Ferdinand , il déposa la cassette sur la table, en disant : C'est de la part de Jaco, et sortit en fermant la porte , sans faire attention aux questions que Ferdinand lui faisait. Celui-ci , résolu de connaître le mystère , sortit pour interroger no» Ire homme ; mais il avait disparu. — Qu'est-ce que cela signifie , dil Ferdinand en rentrant dans la cabane ? Oest de la part de Jaco ! Et point de Cali 1 et pourtant, il paraît évident que c'est lui qui envoie tous ces gcns-là ; car, sans lui , qui connaîtrait Jaco ?
— J'avoue , dit M. Friedel , que tout cela me paraît bien étonnant; mais peut-être trouveras-tu le mot de Tenigme dans cette cassette : ne veuxtu pas l'ouvrir? laclefestàla serrure.
Ferdinand ouvrit la cassette: mais
( 3.2) il n'y eul pas plulôt jeté les yeux , qu'il recula de surprise , en voyant qu'elle était pleine d'or. — Oh! pour le coup , dit-il , ceci lient du prodige ! une somme si énorme ! Cali n'a pu la demander , et s'il ne Ta pas demandée, quel elre assez fou, ou assez généreux peut la lui avoir donnée pour un oiseau ? Je m'y perds ÎMais voyons , si la casselle ne renfermerait aucune explication sur une aventure aussi surprenante.
Il vida la casselle , l'examina avec la plus grande alUntion , dans tous les sens, pour voir s'il n'y découvrirait pas quelque secret , mais inutilemenl ; il n'y trouva pas le m<findre indice qui put satisfaire sa curiosité.
— Oh ! oh î dilTobie qui renlraît en ce moment, il paraît que, pendant mon absence , vous avez fait une meilleure pechc que moi, car je n'ai pas
pris la valeur (l'un anchois, el j'ai un aj)pélit du diable.
— Eli bien, Tobie , as>eyez-vous là; buvez et mangez, et nous vous raconterons ensuite ce qui nous est arrivé.
Tobie ne se fit pas prier , il se mit à table et mangea du meilleur appétit ; Ferdinand lui raconta ce qui s'était passé pendant son absence; le pécheur récouta avec attention , mais ne témoigna aucune surprise. Quoi î lui dit Tamanl de Clara, vous ne trouvez rien d'étonnant dans celte aventure? — Pas la moindre chose , dit le péciieur ; votre Noir aura rencontré quelqu'une de CCS âmes bien généreuses, bien riches, bien embarrassées de leur argent; il aura jasé, il aura tout dit ; l'oi- >eau aura dit son mot aussi , il n'en aura pas fallu davantage pour faire ouvrirle cofh efort de l'hoaime ou de la femme 4. 27
rîche : voilà mon idce, à moi. A moins j)ouiiant que Tamilië Je voire nègre ne Tait porté à quelque mauvaise action pour vous tirer d'embarras. — O ciel , s'écria Ferdinand ! quel horrible Irait de lumière î Serait-il possible que Cali se fut oublié au point..... Mais tous ces gens qui sont venus ici de sa part ! non , non , il y a là-dessous lin mystère que sa présence seule peut expliquer. Pourquoi ne vient-il pas ?
— Ecoutez, ditTobie, restez Iranquille ici , je vais à la ville , je prendrai des iniormations, cl je vous ré- |)onds de le repécher et de vous l'amciicr. Cela vous arrange-t-il ?
Ferdinand et son père trouvèrent ce projet raisonnable*^ et Tobie parût en les assurant de nouveau qu'ils auraient bientôt de ses nouvelles. Le reste de la journée se pissa enconjec-
(3.5) Inres sur leur bonne fortune et sur l'absence singulière de Cali. Depuis plus d'une beure le soleil ëlait coucbe', et personne ne revenait. L'inquielude de Ferdinand etail à son comble, lorsqu'on frappa de nouveau à la porte.
Ce fut encore un étranger qui se présenta, ci remit, sansmol dire, un billet cacheté à Ferdinand. Celui-ci se hâta deTouvrir; il e'tail de Cali, et conçu en ces lej mes ;
Mo.N CHER Maître ,
« Votre pauvre Cali est perdu pour vous, si vous ne venez promptement le délivrer de la prison où on le relient. Vous pouvez en toute sûreté vous fier à celui qui vous remettra ce billet; il vous conduira , ainsi que Monsieur votre père , vers votre fidèle Cali , qui
n'a d'anlre chagrin que celui d'elre privé du plaisir de vous voir. »
Ce billet fit naître dans lame du père et du fils les pressentimens les plus sinistres. Le soupçon de Tobie aurait-il quelque fondement? Le malheureux Cali aurait-il, pour la première fois de sa vie , violé les lois de la probité? En vain ils firent mille questions au porteur du billet, celuici ne répondit autre chose : Je ne sais rien , et je ne puis rien vous dire; ma mission se borne à vous conduire tous deux dansTendroit où l'on retient votre nègre ; j'ajouterai seulement que vous ne courez aucun risque à me suivre.
— Je ne balance pas, nous vous suivons, dit Ferdinand ; quoiqu'il puisse arriver, tout est préférable à l'incertilude qui me tourmente. En même lomp;» il prit la nappe qui couvrait la table, et y enveloppa la cassetle et
Targenlcne. Il chargea le paquet sur son épaule , et suivit avec son père leur conducteur, qui , leur ayant fait tourner un rocher, les fit ensuite mon* ter dans une grande barque qui semblait n'attendre qu'eux pour démarrer.
On côtoya le rivage pendant deux heures, et on aborda en face d'une maison magnifique, autant qu'on pouvait en juger à la faible lueur des étoiles. Tout le monde mit pied à terre et l'on s'achemina en silence vers la maison.
On traversa une grande cour, et on entra dans un grand salon qui n'eliiit pas éclaire'. Le conducteur dit aux Friedelsde l'attendre un moment, et les laissa seu!s. Ils se communiquèrent d'abord leur etonnement, de ce qu'au lieu de les conduire dans une prison , comme ils s'y étaient attendus, on les menait dans un lieu où tout ce qu'ils
( 5.8) pouvaient entrevoir annonçait l'opulence. Mais on ne leur laissa pas le temps de faire de longues reflexions; un domestique Tint les appeler et leur dire de le suivre. Ils parcoururent un long corridor, au fond duquel une porte s'étant ouverte, on pria Feidinand d'entrer seul , pendant que son père l'aîtendrail dans une chambre voisine. De plus en plus étonne, il entre, ne voit personne. Son conducteur avait disparu. Il ne savait s'il devait attendre ou sortir, lorsqu'une autre porte s'ouvrit; une dame d'une taille eleganle se montre et lui fait signe d'enirer ; la dame était voilée , il était impossible de discerner aucun de ses traits; mais ses vétemens et sa tournure ne laissent aucun doute qu'elle ne soit d'une naissance distinguée. Les craintes que Ferdinand avait conçues pour le pauvre Cali se
( ^»9 ) dissipèrent entièrement. Une belle femme peul-elle être inexorable ?
Il suit donc la «l;»me , qjii , ayant fermé la porte, lui indique de la main un fauteuil , et d'une m)\x douce l'invite , en anglais , de s'asseoir a coté d'elle. Il obéit et al tend respectueusement que Il dame veuille bien lui parler la première. Voici comme plleenlama la conversation. — M. Friedel , a^ant tout je vous prie de suspendre Votre jugcmeni s\u' mon compte , jusqu'à ce que je vous aie explique les motifs de la démarche que je liasarde en ce moment et de la proposition que j'ai à vous faire. D'abord, n'ayez pins aucune inqiiiélude sur le sort de votre Cali ; il n'a rien a se reprocher^ el il ne coifrt aucim danger. Voici le fait. Je suis veuve depuis plus de deux ans et j<^ passe pour un des plus riches partis de TAnglelerre. Si j'ca
croîs mon miroir , et tous ceux qui ont montré quelques prétentions à ma main , ma figure est loin d'elre désagréable. Je pourrais vous en convaincre sur-le-champ , en levant ce voile qui me cache l\ vos yeux ; mais j'ai, pour n'en rien faire , des raisons , que vous approuverez plus tard : vous n'aurez pas de peine à croire, qu'avec de la naissance ^ de lajeunessse, une fortune immense et quelque beauté, je n'ai pas dii manquer de sou pirans.
Mais vous ledirai-je? Aucun de ceux qui se sont présentés ne m'a paru capable de réaliser l'idée que je me suis formée d'un époux propre à nie rendre heureuse. Libre de mon cœur, maîtresse de faire un choix, j'ai rejelé jusqu'à présent loutes les propositions qui m'ont été failes ; et combien j'aurai lieu de m'en féliciter, si la réponse que vous allez faire répond à mes vœux !
Dites-moi, M. Friedel^ voire cœur est-il libre ? Mon destin dépend de votre franchise.
— Ah! Madame ! que me demandez-vous? Il fut un temps où , brûlant de tous les feux de l'amour le plus sincère , j*osai croire que j'étais aimé de même ; Terreur fut bientôt de'truite , je me vis trahi , sacrifié. J'avoue que les apparences élaient contre moi ; mais que sont les plus fortes apparences pour celui qui aime véritablement! En pareil cas, je m'ea serais à peine rapporté au témoignage de mes propres yeux. Eh bien , on me condamna sans m*entendre ; je courus pour me justifier; je trouvai mon amante , celle pour qui j'aurais sacrifié mille vies, mariée à un autre !
— Pauvre jeune homme î vous avez du bien souffrir , et le ciel vous doit un dédommagement. Une autre
femme [)liis lendre, moins injuste..*.
— Une autre ! non , jamais ! Transporte, par une periklie atroce, dans un autre hémisphère; comblé, par miracle j de tous les dons de la lortnne , je n'ai pu arracher de mon cœur l'image de celle cpii m'avait trahi : jamais, jamais imc autre ne pourra la remplacer !
— Nous reviendrons li-dessus quand vous aurez entendu le récit que j'ai à vous faire. Ce malin je vois un nègre qui se débattait contre mes gens, et qui voulait pénétrer chez moi maigre eux. Curieuse de coniiaiire le motif qui amenait cet homme , j'cjrdonne qu'on le laisse approcher. Cali ( car c'était lui) me propose d'acheter son perroquet , en ajoutant que jamais je n'aurai fait une si belle aciion. L'oiseau me plut mais je fus bien surprise ; quand Cali iii^ea demanda quarante
guiiiccs ! — Qiiainnle giiinccs , m'ecriui Je, In es fou, mon ami ^ — Non, non , ma belle dame , il faul cela pour sauver la vie a (rois personnes. — Sauver la vie! dusses-lu me tromper, je n'he'site pins: viens , je vais te compicr Ion argent. Cali me suit avec des transports de joie, qni firent place aux larmes quand il fallut se «épan r de fon perroquet. Il lui faisait des adieux totichans, lorsque Jaco Tin- Icrrompit en di.^ant : Ferdinand prie pour ton père ! K» im moment après :
Ferdinand aime toujours Clara !
toujours ! toujours ! Elonne'c au-delà de toute expression d'un langage si nouveau pour un perroquet, j'interroge Cali , il se tait ; mais lorsqu'il fut bien persuadé que son indiscrétion serait un bonheur pour vt)us , il ne me cacl.a plus rien. Il me fil un tableau si louchant de vos vertus, de
( 33.i ) voire amonr filial, de votre naufrage, de voire délresse , que je m'écriai :
Voilà l'époux qu'il me faul ! Le langage de ce perroquet m'est un garant plus sur du bonheur qui allend son épouse , que tous les sermens qu'il pourrait faire. INIais Cali insistait sur la nécessité de vous porter les premiers secours. Ce soin me regarde^ lui dis-je; je luiexpliquaimon projet, et vous savez comment il a été exécuté. Maintenant, dites - moi , M.
Friedel , sacrifierez-vous au souvenir d'une ingrate la fortune qui s'offre à vous ? Vous paraîlra-l-il si dur de m'acceptcr pour épouse, et d'assurer à jamais mon bonheur, le vôtre j et celui d'un père que vous chérissez si tendrement ?
— Ame généreuse ! si vous sentie*:
dans quelle situation pénible vous me mettez par une offre si inattendue 1
( 5^5 ) Mais je ne puis l'accepter , non : pour prix de vos bienfaits, je n'aurais à vous donner qu'un cœur, qu'une autre remplit tout entier. Ma bouche et mou perroquet n'ont qu'une même réponse à vous faire : Ferdinand aime toujours Clara !
— Et Clara aime toujours Ferdifiand! re'pondit une voix , qui rem- I)lit l'àme du jeune homme de dehccs et de terreur !
Au même instant deux larges baltans s'ouvrent avec fracas et Ferdinand se croit transporté dans le séjour des bienheureux; dans une salle richement décorée, et illuminée d'une manière éblouissante ,*il voit.... Miss Clara, plus belle qu'elle n'a jamais été , Lady Borman , son pcre , Cali , et le bon Tobie. Immobile comme une statue , il croit rêver , il se frotte les yeux ; mais la dame voilée le prc*
( 526 ) nant [)ar la main , l'enlraîiie doucemeut , et le présent an t à Clara : « Mon amie , dit - elle , vous avez entendu l'alTronl que mes cliarmes viennent de recevoir pour l'amour de vous. Mon rôle est Gui : chargez-vous du reste. » Et levanl le voile qui couvrait son visage , Ferdinand reconnut avec une nouvelle surprise, la pauvre Piose , qtii riait aux éclats de l'embarras de Ferdinand. — Ou suis-je , s'écria-t-il enfin ? 6 Dieu ! si ce que je vois est un songe , faites que je ne me réveille jamais ! Mais non, voilà mon père^ voilà Gali î ah Clara, chcre et cruelle Clara, c'est donc vous que jef revois !
Il fallut le soutenir et le faille asseoir; des sensations si vives et si imprévues étaient au-dessus de ses foi'ces. Mais les émotions de la joie ne sont jias toujours dangereuses; des
( 327) secours lui furenl prodigués, il revint à lui ; son premier regard tomba sur Clara , et il put lire dans ses yeux iuimides combien il clait aimé, combien il était beureux. Oli ! <jiii [)Ourrait rendre compte de ces premiers momens de délii c î C'est le cœur qui fait tous les frais de la conversation , l'espiit nV est pour rien , tout est en senlimens; des mots interrompus, des pbra^es non achevées , c'est un désordie que la olume lii plus habile ne saurait décrire , et dont les âmes sensibles peuvent seules se faire une idée.
Cependant les sensations violentes ne peuvent durer long-tem[)s ; peu à peu on se calma, et tous nos amis rangés autour d'une table servie avec sompluosité purent s'expliquer, et se raconter mutuellement leurs malheurs passés , et peindre leur avenir des plus riches couleurs , d'une espérance qui
désormais ne devait plus être Irompe'e. El c'était pourtant au babil de Jaco que Ton devait un rapprochement si inespéré. Rien de plus naturel que ces événemens qui paraissaient tenir du prodige. La santé de Lady Borman étant devenue chancelaale , les médecins consultés avaient décidé que l'air de la mer était nécessaire a son rétablissement. Elle avait profité avec joie de cette circonstance pour faire diversion à Tennui que Clara commençait à éprouver dans le pays de Galles, où elle vivait dans une retraile absolue avec sa tante et l'aimable Rose; d'ailleurs, c'était une occasion de visiter ime charmante habitation qu'elle possédait près de
Tout le monde se trouva bien de ce changement de séjour: la santé de Lady Borman se rétablit ; la diversité
( 529) des objtls, le mouvement qui règn* toujours dans les villes marilimes , dissipèrent peu à peu la mélancolie de Clara, et finirent par lui rrndre s[\ gaîte' et son enjouement. ESle aurait pu se croire aussi heureuse qu'on peut l'être ici bis, si le souvenir de Ferdinand ne fut venu souvent troubler le calme de son àme. Où peut-il elre ? Pen^e-t-il encore a moi? Le reverrai-je jamais ? Telles étaient les questions qu'elle adressait souvent ù Rose , dans les fréquentes promenades qu'elles faisaient ensemble. Ferdinand é.tait le sujet de tous leurs entretiens, la seule cause de toutes leurs inquiétudes. Qu'on juge de ce qu*elle dut éprouver, lorsqu'en achetant Jaco , elle lui enlendit prononcer le nom de cet amant chéri et le sien! Ferdinand aime toujoius Clara !
Grand Dieu ! d'où vient ce Perro* 4. ^^
quel? Qui lui a appris à prononcer ces mots? Où est son maître? Telles sont les questions qu'elle adresse à Cali, avec la plus vive ëniolion. Cali ne sait s'il lui est permis de révéler les secrels de son maître; il hésite^ il est embarrassé. Mais , quand il apprend que celle qui l'interroge est Cette Clara que son maîlre aime tant ^ cette Clara qu'il n'a cessé de pleurer et d« regretter , et dont le nom était aussi connu des nègres de la Jamaïque que celui de Ferdinand : oh, alors il n'a plus de scrupules ; il dit tout , il raconte avec attendrissement tout ce qu'il sait de l'amant de Clara. Le tableau de la détresse où se trouve Ferdinand arrache des cris de joie à Clara : elle appelle Rose , Lady Borman. Mes amies, il est retrouvé î il a tout perdu! oh, que je suis contente! Amour, bonheur, consolation, for-
( 55i ) tnne , il tiendra tout de moi ! Le nègre est obligé de recommencer son récit, et, après l'avoir entendu, on décide unanimement qu il faut Irouver nn moyen d*altirer Ferdinand , ei le mettre à une dernière épreuve, pour lui faire mieux savourer le bonheur qui l'attend , et qu'il est bien loin de soupçonner. Eu ce moment on aperçoit, près du rivage, Tobie avec sa barque. On connaît Tobie au cbâteau ; Clara et Rose s'étaient souvent, dans leurs promenades, reposées sons son humble asile. On fait venir le pêcheur , on le met à moitié dans la contidence : il s'agit de^ faire du bien , Tobie n'a jamais su s'y refuser. Avec de l'or, on a bientôt trouvé, dans la ville , du linge et des habits : la malle, le repas, la vaisselle, la cassette sont déjà dans la barque de ïobie. L'intendant, instruit de la ma-
nière donl il doit jouer son rôle , s'embarque avec quelques domestiques intelligens : on a vu comment ils avaient rempli leurs rôles. Pendant ce temps , tout est en mouvement dans le château ; on orne , on illumine la grande salle ; on prépare un festin magnifique j et on dispose tout pour causer la plus grande surprise à Ferdinand. Bientôt on est d'accord sur Tepreuve qu'on doit lui faire subir : on ne craint pas qu'il y succombe ; mais il est si doux d'entendre les expressions desiiitéressees de l'amoui' le plus pur, le plus délicat ! Rose est chargée de jouer le principal personnage ; Clara aurait trop de peine à contenir ses émotions ; sa voix pourrait la trahir au premier mot ; au lieu que Rose , parlant anglais pour la première fois à Ferdinand , ne court pas le risque d'être reconnue..
( 353 ) Pendant qu'on soumeUalt a une épreuve si dclicale l'amour et la pieté filiale (le Ferdinand , on instruisait son père de l'avenir brillant qui se pre'parait poui* lui; et ce respectable vieillard , tout en rendant grâces au ciel qui daignait enfin offrir au plus tendre des fils une récompense digne de ses vertus , n'était pourtant pas sans inquiétude sur Tissue de celte épreuve.
Il tremblait que Ferdinand ne sacrifiât son amour pour Clara , au plaihir d'acquérir une fortune qui lui donnerait les moyens de rendre riionneOr et la tranquillité à son père ; il était bien décidé à rejeter des secours qui auraient coûté un seul soupir à son fils , et rien ne peut exprimer sa joie j quand il vit la tournure que prenait la conversation qu'il écoutait avec Clara , qui, ne pouvant plus modérer son impatience , mit fia à cette dan-
( 3^4 ) gereuse épreuve , en s'écrianl involoriiaircment , et avec loul l'c'lan de sa passion : Clara aime toujours Ferai?! and !
Maintenant , loiUes les épreuves étaient finies, Tamour triomphait , et la fortune enfin était d'accord avec l'amour; tous les cœurs de nos amis étaient remplis d'une douce ivresse , lorsque Ferdinand s'avisa de demander des nouvelles de son ami Golllieb.
Celte question imprévue et qui r'ouvrait des blessures que le temps avait mal cicatrisées, bannit tout-àcoup la joie qui animait le festin ; des larmes coulèrent de tous les yeux, et pour ce soir il fut impossible de ramener la gaîlé. Ferdinand apprit avec autant de surprise que de douleur la fin tragique de sou ami , et le mystère impénétrable qui dérobait ses assassins à la juste vengeance des lois. Ah ! s'il
( 555 ) a "ait su que son frère !. . . . Mais heureusement pour tous nos amis, la pre'caution que Louis et Wolfavaienl prise de changer de nom , empêcha que leurs parens et leurs amis fussent instruits de leurs derniers crimes et de leur mort effrayante. Leurs horribles secrets furent ensevelis avec eux, et la fortune qu'ils avaient vole'e , devint la propriéië de ceux qui en étaient dépositaires.