LETTRE XXV
Lord Delmott à son ^Js Gotûieh.
Londres, le
O 1 reviens de Douvres , où j'ai conduit Clara et ma sœur; Lord Carwell nousaaccompagne's, au grand de'plaisir de Clara ^ qui souffre nvec peine ses prétentions et sss assiduités. Ah î si elle le connsissait comme moi ! si
elle savait que Mais il ne veut pas
que je l'en instruise, il voudrait devoir lamain de Clara , plutôt à l'amour qu'à la reconnaissance ; il semble ignorer qua son âg-, si l'on peut
encore ressenlir celle passion, il est bien rare qu'on parvienne à l'inspirer.
Voire sœur est niainlenant à Paris, ou sur le point de le quitter ; pendant qu'elle voyage , je vais continuer ma narration.
La promesse que j'avais faite à Car- ^vçU de rester encore quelques jours, me contrariait singulièrement; je passai la nuit dans l'insomnie, et dans une étrange perplexité. Je descendis dans mon cœur et je fus effrayé des ravages que l'amour y avait faits, dans un si court espace de temps. Je ne pouvais plus me dissimuler que je l'adorais , et que j'étais sur le point de Iraliir l'honneur et l'amitié. Je me repentis alors de mon imprudente promesse, et je sentis qu^il valait encore mieux la violer, que de succomber aux dangers qui me menaçaient en la i emplissant. Apres avoir ainsi tran^
• (5) quilliae ma conscience sur l'avenir , et piis la ferme re'solulion de fuir secrèlement au poini du jour, je niVndormis.
J'étaib plongé dans un profond sommeil , lorsque des cris bruyans et des coups redoublés qu'on frappait à la porte de ma chambre , me reveillèrent en sursaut. Un coup d'œil j( té sur ma montre , m'apprit qu'il élait dix heures. Honteux d'avoir ainsi cédé au sommeil ^ je passai à la hâte les vêtemens nécessaires , et j'ouvris.
C'était sir Godolphin qui faisait tapage.
— Holà ! hé ! criait-il , holà , monsieur l'amoureux î Est-il temps de dormir quand votre prétendue vous attend pour déjeune- .
J'allais profiter de l'occasion pour le tirer de sa méprise, lorsque Carnell, craignant sans doute queîqu'indiscrélion de ma paît, se montra tout à
conp à ma porte et prit la parole à n^n place. — Comment , dil-il , lu n'es pas encore habillé ! allons , je ne te quitte p'us que lu ne sois prêt. J'enrageais , mais il fallut me soumettre , et bientôt nous descendîmes ensemble dans In salle à manger , où nous trouvâmes Milord en grande conversation avec Clara. A la manière dont elle me regarda , je vis de suite que Milord avait clé fidèle à sa parole , el que notre secret n'était pas encore trahi.
On se mit à table, je fus placé comme la veille, et Carwell, fidèle au plan qu'il s'était formé , reprit son enjouement ordinaire; il dil mille folies, épuisa tous les lieux communs de la galanterie, fit ç\\^ tout ce qu'il put pour captiver l'altention de Miss Ciaj'a. Tous ses efforts furent iouliles. Miss Clara n'avait des yeux , n';»vait de J'àlleolion que pour moi. Milord
se Jiioi'dail les lèvres , Gouol^/hin Fiait aux eclals el s'ëcriail de temps eu temps V 0 qu'il csl drôle ! Je veux cjue tu sois de la noce^ mon g;>rçon , la nous feras bien rire. — Je nous réponds que j'en seiai, répondait Carv/eW , el les ëcials de rire de recoiiimencer.
Quant à moi, Je ne savais quelle coi»lenance tenir; j'avouerai pourtant que je jouissais intérieurement, de voii' le peu d'impression que les folies de Carwell faisaient sur Clara. Elle me regardait tendrement , elses yeux me roonlraient la pitié que lui inspiraient les saillies ridicules de mon ami. A la lin, sir Godolphin s'im j>alienla de mon silence. — Qu'avcz-vous donc, mon gendre, dit-il j est-ce que votre bonne humeur nous a fait banqueroute!' Se-^ riez-vous malade , par hasard ?
Je saisis cette idée pour m'exciiser.
(6^ et je pie'textai un grand mal de tête , causé par la fatigue du voyage. ISLâs celte déclaration produisit un effet auquel jVtais loin de m'atlendre. Eh bien, ditsir Godolphin , puisque vous êtes indisposé, vous tiendrez com-' pagnie à Clara , pendant que nous irons tous les trois visiter mes domaines, ou plutôt les vôtres , heureux fripon , car c'est la dot de Clara.
— Je reste avec eux, s'écria Carwell , jna gaîlé est le remède le plus efficace pour son mal de tête \
— Non pas, jMonsieur, s'il vous plaît, vous vif'ndrezavec nous: ne fautil pas q'.i'ils fassent connaissance ensemble? un tiers les gênerait.
Carvvell voulut insister, Milord ne voulut rien entendre; la voilure nous attend, dit-il , pai tons ; et il les poussa sans façon hors du --alon. Une minute après nous entendîmes rouler la voi^
(7) tiire. Nous restions donc seuls, assis- à côte' l'un de l'autre ; nous nous regardâmes quelque temps sans rien dire :
ce fut Clîira qui lompit lesilenee.
— Je crains, dit-elle, que mon père n'ait choisi un mauvais moyen degue'rir volie mal de tele. Vous allez certainement vous ennuyer.
— O Clara! divine Clara, pouvezvous proférer un tel blasphème 1 il faudrait être bien malheureusement ne' pour s'ennuyer avec vous 1
Elle rougit, et se levant : Voulezvous, dit-elle, que je vous fasse voir le parc et les jardins, votre mal de léle se passera plus promptement au grand air que dans ce salon.
— Ne parlons plus de mon mal de tête, je ne sens plus que le bonheur d'être avec vous.
— Allons dans le jardin , dit-elle , en s'élançant légèrement vers la porte : qui m'aime me suive.
— Jusqu'aux enfers, m'écriai-jc en prenant son bras.
Le ciel élait couvert , mais nous fumes long-lemps snnsy f,^ire altenlion ; je jouissais délicieusement de la présence de Clara, la douce pression de son bras me faisait frémir de plaisir; je ne pensais plus à fuir; l'amour, le plus violent amour absorbait toutes mes pens('es. A peine faisais-je attention à la douce voix de Clara , qui me détaillait toutes les beautés du jardin f}ue nous parcourions, sans no«s apercevoir de l'orage , qui commenç»it à mugir dans le lointain.
Cependant une ondée assez forte , qui survint tout à coup , nous filsrmgei* à cherchef un abri. Par ici, dit Clara , se mettant à courir avec la légèreté d'une bicbe. Elle s'arrêta à l'enuée d'une grotte artificielle. Nous desc«'ndimes quelques marches, et nou*
(9) ^ , ~ nou5 Ironvâmes dans un réduit cliar-
manl qui me rappela la demeure de Caljpso. Hélas ! pourquoi ne songeaijc pas plutôt à la grotte où la malheureuse Didoii , dans une semblable circonstance, se réfugia avec le perfide Enée ! Mais poursuivons.
Clara s'était assise sur un lit de mousse, pour réparer le désordre de sa coiffure ', son fichu était mouillé . elle l'ota et rail provisoirement son mouchoir sur son sein. Mais ce mouchoir mal attaché et t#op étroit, qui me laissait voir la j)lus belle gorge du liir.nde ; ses cheveux ondoyans sur ses épaules; sa figure animée par la course, tout cela faisait couler dans mes veines un feu que je modérais avec peine ; j'étais assis à côté d'elle, et j'avais un bras passî- autour de sa taille. J'admirais, et g;^rdais le silence ; le temps viiil à mon secours pour entamer la conver- &ation.
— Nous n'avons eu qu'une fausse alarme, dis-je, la pluie a cesse', et déjà un rayon de soleil peDèlie dans celte grotte.
— Voilà bien , dit-elle, l'image parfaite de mes craintes passées , et de ma situation actuelle.
■'— Vous , des craintes , aimable Clara!
— Jugcz-en vous-même; mon père m'annonce qu'il rn'a choisi un époux, il me signifie de me préparer à le bien recevoir. C'est un Lord , mais ce Lord ïlie plaira-t-il? De quel œil nw. verrat-il ? La fortune n'est-elie pas l'uuique objet de ses vœux ! Qiud bonh;^ ur m'attend dans un mariage formé avec un homme, qui peut-être ne sera épris que de mon or , et fera de moi l'objet de ses mépris? La volonté d'un père est sacrée, et je promis d'obéir, quoiqu'il dut m'en couler. Mais dts
combien de larmes n'ai-je pas arrose ma couche solitaire ! Que de soupirs, que de sanglots élouffe's ! que d'appre'hensions jusqu'au moiiient de voire arrivée !
— Pauvre Clara l
— Voilà pour l'orage ; mais Je ne vous eus pas plutôt aperçu
— Ah ! de grâce, pour*suivpz.
— Eh ! pourquoi refus«/rai-je de prononcer un aveu qu'il ni'esl si doux de faire ! Le sohil , après l'orage , ne porte pas plus de calme diuish n.ilure, que votre présence n'en poi i , dans mon cœur alarnit ! Combien je bonis inte'rieurement la prudence de mort père! voilà, me disiis-je loul bas, voilà l'homme que j'aurais choisi moimême pouré[)iiux.
— Adorrd>!e , divine créature , m'^écriai-je lrin>porté de joie! ah ! je t'aime, oui, je sens que je cherche-
rais en vain à rcsislcr au penclianl irrésislible qui m'enlraîne. Ame de ma vie , sois désormais l'arbitre de ma destinée , je jure à tes genoux de t'adorer jvisqu'à mon dernier soupir !
Je n'étais plus capable de réflécîiir, l'amour ou plutôt ma destinée m'avait entraîné à ses pieds ; Clara se pencha vers moi comme pour me relever ; le mouchoir, quila couvrail^mal, tomba , et son sein palpitant resta en proie à mes baisers brùlans. Le même amour qui m't'garait, l'enchaînait : haletante de volupté dans mes bras, ses baisers répondaient aux miens ; nos âmes erraient sur nos lèvres, que te diraijc enfin? Amitié, devoir, pudeur, vertu, tout disparut dans un instant de délire, et nous ne revînmes à nous que quand le mal fut irréparable.
Mais, grand Dieu , quel réveil ! Je iiicsiirai d un seul coup-d'uil l'abîniê
(.3) que je vcn:\is d'ouvrir sous nos pas, et je frémis d'horreur ! Infâme se'ducteiir , ami peifide, je venais d'anéantir le bonlieur de deux familles.
El Claia ! Clara, versanl un lurrent de larmes , osail à peine lever les yeux sur moi. Mon ami , s'«^cria-t-elle d'une voix qui aurail attendri un rocher, ô mon ami ! cju 'avons-nous fait ?
— Un crime , un crime affreux, et que tout mon sang ne poiura réparer!
Elle fut effiayée de l'agitation qui se manifestait dans tous mes traits.
Elle me prit fortement la main , et fixant sur moi des yeux où se peignait toute la langueur de l'arnour satisfait; ah ! dit-elle^ ne crains point de reproches de ma p.irl , je vois que ta conscience l'en dit plus que je ne pourrais le faire. C'est moi cependant qui suis la |>lus coupable , j'ai eu trop de confiance dans mes propres forces, et
ramoLir a puni ma prr'somplion.
Mais quelle affreuse pensée vient toiiurer mon cœur! Dieu ! s'il allait me nie'priseï' ! O Jii-:noi, je t'en supplie , dis-moi que lu ne me me'prises pas !
— Moi te me'priser 1 Ange de douceur, victime innocente de l'amour le plus effre'në. Oh! je suis un grand coupable !
— Calme-toi, mon ami, je rougis de ma faule , mais je la bénirai , si cet instant de faiblesse involontaire ne me rend pas moins cbère a ton cœur î N'es-tu pas mon époux ?
— Ton époux , juste ciel ! et voilà ce qui me désespère. Tu ut- connais pas le monstre qui vient de t'immoler!
Jamais ma main ne seia unie à la tienne !
— Qu'oses-îu dire ? ^ton ami, reviens à loi ! ton esprit s'égare !
— Et c'est 11 victime qui veut consoler son bourreau ! Mais il n'est plus temps de feindre, et diissé-je être pour toi un éternel objet d'horreur, il faut de'cliirer le voi!e , il faut que tu saches tout. Clara, un mauvais génie t'a Irompe'e ; ce n'est p\s uioiqu'on te destinait pour e'poux , je ne suis pas le fils de Lord Carwell !
Dieu ! s'e'cria douloureusement Clara , et elle tomba sans connaissance.
3e l'avoue à ma honte , en voyant cette infortunée dtns cet clat d'ant'antissenaent , je ressentis un mouvement de joie, je conçus l'infernale pensée de fuir; mais je rejetai bien \îie celte «ffreuse idée. Non , m'écriai-je , non, dussé-je mille fois périr , je ne l'abandonnerai pas !
Je soulevai la maliieureuse dans
(.6) mes bras, el j'employai Ions le»
moyens usite's pour la faire revenir à elle ; je réussis. Elle ouvrit les yeux, et laissa tomber sur moi un regnrd inexprimable. Dans l'allilude d'un suppliant , ou plutôt d'un criminel qui attend son arrêt, je m'attendais à des reproches, elle ne m'en fit aucun ; elle repandit un torrent de larmesqui parurent la soulager. Je me h;isard.ii à prendre sa main, elle ne la retiia pas.
Comme j'ai été' trompée î dit-elle , fatale erreur ! quelles en seront les suites? Au moins, dit-elle^ instruisezmoi des motifs qui ont pu vous porter à prendre le nom d'un autre et à m'abuscr aussi cruellement.
Alors je lui racontai dans le plus grand détail, la bisarre idée de Garvvell , ma répugnance à me prêter à son projet , toutes les pensées qui m'avaient agité la nuit précédente. Je ne
( '7) lui cacliaj pas non plus le projet Je fuir que j'avais forme, et par quel enchaînement de circonstances j*a vais éie' force de le suspendre.
Clara m'e'coula avec le plus grand .
calme ; seulement un sourire de pilië parut sur ses lèvres chaque lois que je parlai de l'envie que Carwell avait d'être aime pour lui-même. El une teinle de plaisir sembla animer son visage quand elle entendit que j'étais le fils dt- Lord Delmolt.
Lorsque j'eus fini mon récit, elle parut refléchir pendant quelques minutes, puisse levant tout à coup, elle me dit d'un ton solennel :
— Delmolt , m'aimez-vous sincèrement ?
— Je suis prêt à vous le prouver aux dépens de ma vie.
— Non , votre vie ni*esl trop préeieuse,et je ne veuxd'autres preuves^ que
( '8) votre soumission à mes désirs. Jurezmoi , par l'honneur, que vous m'obéirez aveugle'ment pendant deux jours.
— N'ai-je pas dit que lu elaîs l'arbitre de ma destine'e ?
— Eh bien , suivez-moi , et surtout ne me faites aucune question.
Mais, Goltlieb, quoique près de vingt ans e soient écoulés, depuis celte scène de déiices et de douleurs; le souvenir en est encore tellement présent pour mon cœur, que je n'ai pu la retracer sans ressentir la plus grande émotion ; Je ne me sens pas la force de continuer aujourd'hui ; j'ai besoin de mettre de l'ordre dan 5 mes pe niées; dès que mon esprit sera un peu plus calme , je m'tmpresserai de l'envoyer la suite de cette histoire.