‹ Le perroquet (volume 3)Chapitre 2 sur 18 · LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXVI

Ladf Borman à Gottlieh Behnott.

Paris , le...

jIjNfin, mon cher neveu , nous sommes arrivées , Clara et moi, dans celle ville si vante'e par tous les étrangers, et si méprisée par nos Lords , qui cependant ont tant de peine àla quitter une fois qu'ils y sont. Clara ne peut se lasser d'admirer; mais malgré le plaisir qu'elle y trouve , elle est impatiente de se voir sur la route d'Allemagne. Elle demandes tout le monde combien il y a de Paris à Vcrgaville , et de Vergaville à Heidelbf rg ; mais c'est comme si elle demandait aux Parisiens des renseigaemens sur quel-

que baniçau siluë dans l'inreneur de l'Afi'ique. Comment, dit- elle presqii'ei) colère, vons ne connaissez pas Heidelberg? C'est là qne mon frère fait ses e'tndes, il y a une univer^-iié célèbre , et nne tour aussi vaste qne le dôme des Invalides î El les Parisiens, qui ne connaissent d*antre université que la leur , riraient volontiers au nez de Clara , si elle était moins jolie. Aussi ne cesse-l-elle de me prier de hâter notre départ pour la Lori-aine, terme priiKiipal de noire •voyage.

La pauvre enfant ne se doute pas ^ue ce voyage , don4 je lui cache avec ,«.oin le it>ohf, va peut-être détruire ses espérances pour l'avenir ^ et ne lui laisser d'autre ressource que d'accepter la main et la fortune de Lord Carwell. Gulle idée nie désespère : il m'eut élé si doux de lui laisser loul ce

qne je possède ! Mais l'honneur commande, el il fatil lui obéir.

Tout cela doit elre extrêmement énigmalique poav mon cher Gottlieb; niais je ne veux pas vous tenir plus long-lemps en suspens, et vous allez juger si je puis agir autrement. Il y a à peu près trois mois qu'on vint m'ann )ncer Lord Rivers , c'était un ancien ana-i de feu mon époux. Je le fis introduire. Lorsque nous fûmes seuls, el après les compliraens d'usage, i\ me remit un paquet avec celle inscription : ^ Lady Borman , -pour lui être remis après rua ruort. Vous jugez de ma surprise et de ma curiosilé; je crois que sans les convenances, je l'aurais décacheté en présence de Lord Rivers, qui ne lard i pas à me quitter. Je me relirai promptement dans ma chambre pour prendre connaissance de cet écrit mvslérieux| je vous en envoie la copie.

LETTRE XXVn.

( Incluse dans la piécédeute. )

Loi'd Barman à son épouse.

Borman Castle , le...

UAND VOUS recevrez cel écrit, mon coi'j)-. ne sera plus qu'une cendre froide et inanimée j mon âme aura paru devant le souverain juge. Puisse l'aveu que vous allez lire , aveu que Je fais dans la ferme persuasion que votre âme angélique cherchera lous les moyens de reparer mes lorts, puisse cet aveu, dis je , m'ohtenir grâce devant le Père des miséricordes ! puissel-il recevoir en expiai ion de mes fautes, les lai mes que j'ai versées dans

(25) le silence ! et vous , ma bien aimée , puissiez-vous me pardonner de vous avor cache SI long-lemps le niolif de ma Iristesse, et ne pas maudire ma mémoire ! Ecourez le récil de mes erreurs, il ne sera pas long.

Dans le dernier voyage que je fis sur le continent avant noire union , je fis un assez long séjour à la cour du roi de Pologne , à Lunéville. Là , je connus Adèle de Fique'uiont. Dispensez-moi de vous faire son portrait.

La voir et l'aimer fut l'affaire d'un moment. Comme elle avait un frère qui devait he'riler des titres et de la fortune de son père j l'infortunée Adèle avait tté condamne'e, dès le berceau, à passer ses jours dans un cloître. Mais l'amovu-, qui se rit des vains projets de Tavarice et de Tambilion, perça son cœur du même trait que le mien j jusqu'alors elle avait été re'-

signée à son sort , mais l'idée clu coiivenl lui devinl bientôt insupportable.

Depuis quelque teraps son frère, impatient de voir sa fortune en sûreté , la pressait d'entrer à l'abbaye de Vergaville , où Ton n'admettait quedes demoiselles nobles; nnais Adèle , dissimulant sa répugnance pour la vie monastique , trouvait toujours quelque prétexte pour diffe'rer. Nous nous voyions fréquemment et avec assez de liberté chez une de ses parentes qui réunissait che? elle, plusieurs fois par semaine,tout ce que la cour et la ville avaient de plusilluslre. Les occasions, l'amour, l'innocence même d'Adèle , préparèrent et firent sa ruine. Que devins-je , lorsqu'un jour, fondant en liirmes, elle m'annonra qu'il ne lui serait bientôt plus po'isible de cacher aux yeux du public les suites de notre liaison ! i»a foudre tombant sur moi, m'aurait

moins effrayé que cette terrible découverte , qui mettait en danger le repos, l'honneur et la vie de ce que j'avais de plus cher au monde. Nous avions tout à craindre de la vengeance d'un père offensé dans son honneur, et nous ne pouvions nous dissimuler que jamais le frère d'Adèle ne consentirait à son mariage. Que faire? il fallait songer au plus pressé , et nous eûmes recours àjNIadame de***, laparente d'Adèle. Nous noas jel?mes à ses genoux, et nous lui confessâmes notre faule et notre embarras. Son effroi fut égal au nôtre ; mais comme on ne pouvait revenir sur le passé, après nous avo r fait tous les reproches que nous m liiif ns, elle songea sérieusement à sauv r Adèle du courroux de sa famille. Il fut convenu qu'Adèle feindrait une indisposition ; 'e médecin de la maison , sur lequel 2, 5

on pouvait compler, conseillerait les eaux de Plombières ; Madame de*** se chargeait d*accom[)agner Adèle , et au lieu de la conduire à Plombières , elle la mènerait dans un châieau qu'elle jî-osscdait en Champagne ; là , lontts les précautions seraient prises pour que ma bien aimée accouchât secrètement et sous un nom supposé. Toutes ces précautions me paraissaient trop longues et trop minutieuses, je trouvais plussimple d'aller me jeter aux piedsde JVL deFiquémont,etde luidemanderla main de sa fille , en réparation de mou crime. Mais Adèle s'opposa de toutes ses forces à ce que son père fût ins- Iruitde sa faute; elle connaissait ses jjrincipes inflexibles , et son caractère; elle finit par me convaincre qu'il valait mieux suivre le plan de sa parente , et profiter de soiv absence pour cuiliver la connaissance de son porc

(=7) el Je fion fi-ère , et ne me hasir'lcr à demander sa main que quand je me croirais sûr de leur amilie. Madame <ie*** fui e^alemeul de son avis , el je iiic vis force' d'y souscrire. Tout s'arrangea comme ^Madame de"^** l'avait prévu; elles partirent.

Pour moi , fidèle au plan que je in'et;iis trace, je m'appliquai sérieusement à gagner les bonnes grâces de Messieuis deFique'monl, et j'y re'ussis.

J'étais de toutes leurs parties, je ne quittais l'un que pour retourner avec l'autre, si bien qcr'au bout de trois mois, je ne crus pouvoir diffe'rer plus long- temps de faire ma demande. Le jour même où je me disposais à sulliciler M. de Fiqu .: ont de m'accorder la main de sa ' IK , je reçus une lettre de Madame de*** Elle me marquait que , grâces aux précautions qu'elle avait prises , noire secrcl ne

( 28 ) Iranspirait pas j qu'Adèle m'avait rendu père d'un joli garçon^ et que tous deux jouissaient de ia meilleure sanle'.

Ivre de joie , je mets cette lettre dans ma poche , après l'avoir baise'e mille fois, je cours chez ^I. de Fique'mont , et je lui demande la main de son Adèle. Ma demande parut lui causer encore plus de peine que de surprise ;il m'estimait, me che'ri^sait, dit-il , mais Adèle ne pouvait se marier sans nuire à l'avancement de son frère.

Je l'interrompis pour l'assurer qu« je ne voulais d"* Adèle que son cœur et sa main, que j'e'tais assez riche pour me passer de dot. — El moi, re'pliqua-l-il , je suis trop fier pour la marier ainsi. Si vous voulez que nous restions amis, brisons là-dessus, Adèle est destinée à prendre le voile. C'est le seul parti quilui convienne.

Il arriva de la compagnie , et je

sortis l)ien déterminé à revenir à fa charge un autre jour. De retour à l'iiôle! , je voulus relire la lettre de Madame de***. ]M;iisquel fut mon cha-' grin lorsque je ne la trouvai plus ! En vain je sortis pour parcourir tous les lieux par où j'étais passe, elle était perdue! Ce léger accident me donna beaucoaip d'humeur ; le jour suivantje ne sortis pas^ je l'employai tout entier à écrire , le troisième jour je retournai à l'holel de Fiquémont. On me dit que toute la famille était alléepasser deux ou trois jours à la campagne. Je formai le projet de meltrer cette absence à profit et d'aller surprendre Adèle au château de Je fis-

toutes mes dispositions pour partir le lendemain , et dès le point du jour je me mis en roule. Il était nuit lorsque j'arrivai à Plombières; en entrant dans la ville je fus croisé par une

(50 ) chaise de poste dîius laqiille je crus entendre des gémissemens de femme; mais je n'y fis alors qu'une légère allention. Comme je ne connaissais pa^^ le chemin qui conduisait au château de Madame de***, jepa>sai la nuit à Plosnbièies, elielen:lf mair» ^je irisun g\iide oui me conduisit au châiean. J'entre «ans me faire annoncer. INIais quel fut mon effroi en apercevant Madame de*** pâte , les cheveux e'pars , el la figure meurtrie 1 En me voyant elle frémit. — Que venez-vous faire icd , dit-elle ; c'est vous qui l'avez perdue , si vous n'aviez pas eu l'indiscrétion de leur montrer ma lettre , la malheureuse Adèle serait encore en sûreté dans cet asile.

— Qu'entcods-je ! voire lettre ! — Adèle ! où est-elle ?

. — Quoi ! vous ne savez pas que son père et son frère sont venus hitr soir

(3, ) l uiraclier d'enlre nits bras , ainsi que son enfanl ? J'ai voulu les dcfeiidjey voye^t dans quel élat ils m'ont mise !

J'élais comme frappe de la foudre , toul mon bonheur était délruit !

Mad;ime de*** s gloilait , pleurait, et fut long-lemps ^ans pouvoir parler.

Quand elle se fut nn peu remise , elle me raconta que la veille au soir, Messieurs de Fiquémont étaient entrés comme deux furieux, au moment où A'ièle allaitait son fils ; qu'après leur avoir impose silence , en leur mell;int à chacune un pistolet sur la goige , le frère d'Adèle lui avait montré la lellre que j'avais perdue; et qu'après l'avoir accablée de rejjroclies et d'imprécations, et sans avoir égard à l'élat de faiblesse où elle était encore , il lui avait ordonné de le suivre. Le père s'était emparé de l'enfant , et se dispoiait également à l'emporter. « Je vou-

( 53 ) lus, dit Madame de*"**, m*opposcr a leur dessein; ils me repoussèrent, m'accusèrent d'avoir prélë les mains à consommer leur déshonneur, et les barbares poussèrent la cruaule' jusqu'à me frapper et me meurtrir de leurs propres mains. Ils entraînèrenl Adèle, qui était presque sans connaissance , emportèrent votre fils et me laissèrent étendue sur le plancher. J'ai passé la nuit dans les larmes et souvent dans les convulsions du désespoir. Je vous accusas, je vous m.audissaisj car je croyais que c'était vous qui, sans égard pour les avis que nous vous avions donnés, leur aviez remis ma lettre [ our donner plus de poids à votre deînande. »

— Ne passons pas le temps en plaintes inutiles, lui dis-je; les momens sont chers, il faut agir. Où soupconnez-vous qn'ils aient conduit mon amante et mon fils ?

— Je l'ignore ; mais d'après quelques mots qui leur sont c'chappes , ils poiii raient bien les avoir conduits à Paris. Je les crois capables d'avoir mis Adèle dans une maison de correction , et votre fils aux eufans-lrouve's.

— Je cours It^s délivrer, eliussentils au fond de l'enfer , je saurai les trouver !

— O Milord! de la prudence, je vous en conjure. Trop d'impétuosité pourrait les perdre sans retour.

— Tranquillisez-vous , reposez-vous sur moi. Je serai prudent.

Et sans attendre sa réponse , je sors, je cours à Plombières, je prends la poste, et je vole à Paris. Je passe sous silence les pensées terribles qui m'agitèrent le long de la route , toutes les recberches , toutes les démarches que je fis; je ne pus découvrir aucun, indice. Alors seulement je

me rappelai la cljaise de poste que j'avais rencontrée en entrant à Plouibièrc!! , la voix de femme que j'avais cru entendre go'mir, et je n'eus pas de peine à me j.ersuadez que c'était l'inforinnée Adèle qu'on entraînait par une roule opposée à celle que j'avais prise. Mon paru fut bientôt pris; j'avais écrit à mon valet-declîombre de venir me rejoindre , et il était arrivé de la veille : je lui commandai d'aller chercher des chevaux de [)Osle pour partir dans la journée.

En attendant son retour , je sortis pour prendre l'air dtrrière le Luxembourg. J'étais abs<trbé dans mes réflexions, lorsque j'enlendis derrière moi une voix qui n.e criait : Arrête î arréle ! je me retourne , et je reconnais .. qui ? — Le frère d'Adèle 1

A son aspect , ma présence d'espriï m'abandonne, je ne suis plus maître

rie moi ; el fonda til sur lui : Bourreau, lui tlis-je , qu'as-lu fait de mon enfant? Qu'as lu fait de mon épouse?

— Ton épouse , vil seducleur, ille ne le se» a jamais; elle e>l perdue pour toi. Je bj ûl.is de laver dans Ion sang la laciie que tu as imprimée sur une famille respcclable ; je ne savais où le trouver , mais j'ai suivi les traces de ton vaict-decliambre ; le ciel n'a pas voulu que lu échappasses à ma vengeance : défends tes jours.

L'idée de me battre avec le frcrc de mon amante me causa un mouvement d'i.oireur. Fiquémont s'en aperçut.

— Eb quoi, tu trembles! n'as-tu de couiage que ponr immoler l'innocence? LâchiC 1 défend.s-toi, ou je te pas-e mon épée au travers du corps.

Aussitôt il m'attaqua avec tant de

fyreur que j'eus à peine le temps de liie nielU\' en défense ; je ne voulais que par( i' les coups: ce mënagemeni redoubla sa fureur, il s'enferra et lomba à mes pieds.

Je ne vis pas plulôl couler son sang, que loute ma colère s'é^anouil ; je me précipitai sur lui , mes larmes inondèrent son visage j et je me mis en devoir d élancher son sang.

— Songez à votre sûreté, me ditil ; je sens que ma blessure est mortelle. Vous êtes vengé. Adèle est à Vergaville ; votre fils a été exposé a > . . . .

Il ne put en dire davantnge , il avait cessé d'exister ! Dans ce moment je vis plusieurs personnes qui s'avançaient vers nous, et quoi qu'il m'en coûiâl d'abandonner le corps du malheureux qui venait de périr par ma jaiain , la crainte d'être arrêté comme

(37) un assassin , me fit songer à ma sarclé. Je m'éloignai promplement, mais sans afleclation. En arrivant à l'iiolel , je trouvai Tom , qui venait de m'amener une voilure et des chevaux. Mes malles e'iaient faites; ainsi en quelques minutes nous fumes hors de Paris, et le surlendemain je débarquai en Angleterre.

Pendant plusieurs raoïs, je fus en proie à la plus sombre mélancolie ; j'écrivis lellres sur lettres en France, tant à Madame de*** qu'aux autres amis que j'y avais laissés; je n'en reçus aucune réponse , et j'en conclus que mon nom j était en horreur, et que personne ne voulait plus correspondre avec un homme qu'on y regardait comme un suborneur et un assassin.

Pour me distraire , je me lançai de nouveau dans le tourbillon du monde; niais le chagrin , le dépit me sui-

(38) vaient au milieu d^s pLàsirs , et je ne sais Ce que je serais devenu , si je ne vous eusse rencontrée. O ma chère Clémentine, vous fûtes pour moi un ange consolateur; mon cœnr desse'che s'ouvrit de nouveau à l'amour , el la vie eut encore des charmes pour moi. Je vous épousai , el la douceur des premières aimées de noire hymen avait entièrement effacé le souvenir de mes premières el malheureuses aiiioiMs. Ce[>endant , quelque chose manquait à mou bonheur, je désirais un héritier de vos vertus , de mon rang et de ma fortune. Le Ciel repoussa mes vœux ! Je crus qu'il me punissait d'avoir oublié si légèrement Adèle et son fils. Mon humeur devint sombre el mélancolique ; vous crûtes que mon ca;ur s'était refroidi à voire égard; vous ne pouviez pas deviner les combals qui s'y livraient. Vingt fois

(39) je fus sur le point de vons faire l'aven de mes erreurs , vingt foi-; la crainte d'alarmer votre tendre jalousie retint cet aveu prêt à s'échapjier. Le souvenir d'Adèle , l'image de son frère sanglant et mourant, de son fils, du mien, vege'tant sans doute dans la misère d'uiie existence obscure, tandis qu'il avait des droits à un nom illuslre et à une fortune brillanle ; ces lugubres ideis , dis-je , me poursuivaient jusque dans vos bras. Je sens qu'elles minent en moi les principes de la vie, et que dans peu de temps jaurai cesse d'exister et de souffrir. Mais tant que je vivrai , il m'est impossible de vous affligt-r. Je déposerai cette triste confidence entre les mains d'un ami sûr, il ne vous la remettra que lorsque le temps, qui laril toutes les larmes, aura scellé celles que vous aurez répandues sur ma cendre. Je connais voire âme

noble et ge'nereuse , je n'ai besoin cle rien vous recommander. Vous donnerez encore une larme à voire mal" beureux époux, et vous rendrez juslice à Tenfant de l'infortune.

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