‹ Le perroquet (volume 3)Chapitre 18 sur 18 · acv · texte numérisé non relu

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dis mol quand je me présenlerai; j'espère d'ici à quelques heures me procurer quelques louis , que je te remettrai à l'instant de lou de'part. Tu m'altendras à Deux-Ponts , où je ne tarderai pas à le rejoindre pour ne plus te quitter. Je suis bien chagrine de ne pouvoir parlir avec loi ; mais il faut songer à l'avenir , et quand j'aurai pu dëlerrer l'argent dont je t'ai parle', nous ne craindrons plus la misère.

Paiienle donc un peu , et crois-moi pour la vie ,

Ta fidèle amie , Rose.

— Eh bien, dit le hussard, que pensez-vous de ce billet?

— Je pense que Rose m'a pris pour vous, et qu'elle ma donné l'argent qui vous ëlait deslinc.

— Voilà ce qui s'appelle deviner j^sle. C lie pelile Rose s'ëlail amou-

'( 255 ) rachée de moi dans la prison. Vous sentez bien qu'un hussard ne fait pas de l'amour une affaire d'importance :

pour moij je ne vis dans celui-là qu'un moyen d'e'chapper au conseil de guerre et de gagner la clef des champs. Elle me d»t donc qu'elle lâcherait de trouver le magot de son pcro , et qu'avec cela nous irions nous établir dans quelque petite ville d'Allemagne.

Je voulais bien de l'argent, parce que c'est toujours bon ; mais je ne voulais pas de la femme , parce que cela ne vaut jamais rien. Comme je craignais que cela ne traînât en longueur , je la de'terminaià me donner de quoi aller l'attendre pendant quelques jours à Deux-Ponls. Son père est un chien d'ivrogne qui se repose entièrement sur elle du soin de veiller ses prisonniers , qui d'ailleurs ne sont jamais en grand nombre. Jeudi dernier elle me

( 256 ) glissa le billet que vous venez de lire , et trouva le moyen de laisser ma porte ©U'verfe sans que son père s*en aperçu-t. Elle voûtait que je ne sortisse que quand il ferait nuit. Mais, nra foi, quand ['ai vu que ma porte élait ouverte, je n*ai pas pu y tenir davantage^ je me de'cidai à laisser là Rose et son argent; l'occasion était trop belle pour ne pas en profiler; je sortis en tapilîois et j'eus bientôt gagné la grande route. Comme je ne marchais que la ituit et par des chemins détournes , je me suis égaré plusieurs fois, et j'ai mis trois fois autant de temps qu'il en fallait pour sortir de France. Mais c'est encore, comme vous disiez, un miracle de la Providence , car sans ce retard, je ne vous aurais pas rerHîonlré ici à point nommé, pour recevoir l'argent que vous allez me donner.

Que pouvais-je répliq^uer? le hus-

sard lenJaitlamain gauche, tandis que de la droite ii Itnait la poignée de son sabre. Je lirai lentement la fatale bourse qui ne fit qu'un saut de ma main, dans la poche du transfuge. — Je pourrais réclamer ce que vous avez dépensé , mais je suis bon diable et je vous en fais cadeau. Nous voici arrivés au point (3e noire séparation : voici mon chemin et voilà le vôtre.

Camai^ade, je vous souhaite un bon vojage.

Un grand monarque qui, du faîte de la puissance, et de la gloire, se trouve tout à coup précipité dans le rang le plus obscur , ne se trouve pas plus à plaindre que je ne me trouvai alors.

Quelques petites pièces de monnaie blanche , voilà tout ce qui me restait pour achever mon voyage et continuer mes études. Je pleurai amère- Baent , et je maudis mille fois ma lan-

( 258 ) gue, cause de ma détresse. J'entrai dans la première auberge de village que je trouvai, et après avoir fait un souper très-frugal, je montai dans l'intention de me coucher ; il faisait un beau clair de lune ; les villageois et les villageoises étaient assemblés au pied d'un gros tilleul qui était en face de ma croisée, les uns dansaient, les les autres chantaient. Je me mis un moment à la fenêtre pour être témoin de leurs jeux ; une jeune fille chantait une chanson j que j'avais souvent entendu répéter à Caroline, Son souvenir, que lanld'événemens avaient suspendu jusqu'à ce moment, se réveilla tout à coup si vivement dans mon cœur, que je ne pus retenir mes larmes. Hélas ! m'écriais-je en sanglottantj je ne la verrai plus; queva-t-ellG penser, ainsi que Ferdinand , de mon brusque départ ? Je ne serai pas là

pour me jusliûe»'; on v;i m'accuser des faits les plus atroces ! O Caroline ! 6 Ferdinand ! vous me croirez p«utélre coupable ! celle idée est affreuse. Je fermai ma fenelre et je me couchai. Je passai une nuit très-agitëe , et lïmage de Caroline m'occupa jusqu'à mon réveil. Après avoir payé ma dépense , il me restait encore deux »ous pour tout trésor, et c'est avec cela que je continuai ma route. Je me rappelai que Joson , entr'aulres choses, nous avait raconté que les pauvres étudians peuvent voyager pnr toute l'Allemagne sans dépenser un liard; qu'il ne s'agissait pour cela que d'implorer en latin la pitié des curés. Il ne me restait plus d'autre ressource que celle-là , et malgré la répugnance que j'éprouvais à^mendier , lorsque l'heure de dîner fut arrivée , je me décidai à entrer chez le curé d'un village d'assez mauvaise apparence.

Je le trouvai dans une pièce qui lui servait à la fois de cuisine , de salle à manger et de chambre à coucher. Il était assis près d'une table sans nappe. Une gamelle remplie de pommes-delerre cuites à Teau était devant lui.

C'était un véritable tableau de la misère. Je ne savais si je devais parler ou me retirer sans rien dire. Cependant je balbutiai en latin que j'étais un pauvre étudiant. — Vous vous adressez mal , dit-il , car vous devez voir que je suis un pauvre curé ; néanmoins si vous avez laira , meltez-vous là et mangez des pommes-de-lerre. Je ïi€ me le fis pas dire deux fois.

Quand je fus rassasié , le curé essuya sa bouche et ses mains avec son mouchoir, et, mettant les deux coudes sur la table , il m'adressa ces paroles ;

— u Je ne peux pas concevoir quel mauvais génie pousse des parens pa»i-

wres à faire étudier leurs enGfiis ! La plupart <le ce» petits Ji oies , qu'on envoie dans les colle'ges , onl de bons bras avec lesqueU ils auraient pu irax'aillcr pour eux el pour leur famille; ils auraient eu un élat dont ils auraient ¥^cu , dans une heureuse médiocrité, jusqu'à la fin de leurs jours. Au lieu de cela , on les fait étudier. Qu'arrivet-il? S'ils n'ont pas de dispositions j ils se traînent de classe en classe , d'année en année , jusqu'à ce qu'ils aient atteinl l'âge , où il est trop tard d'apprendre un élat : alors on en fait quelque pauvre prêtre de campagne , comme moi, par exemple, qui ne passe pas un jour sans maudire l'inslant, où l'orgueil me mit un rudiment enti^ les mains, Miis on est tout fier d'avoir un prêtre dans sa famille, il y a vriiiment de quoi ! Le plus pauvre de mes paroissiens est plus heureux

i^ue moi : quand il a bien travaillé , il est sur au moins de dormir quelques iieures sans être interrompu. Et moi, il n'est pas rare qu'on vienne m'e'veil- Ici' , pendant mon premier sommeil , pour aller assister un moribond : qu'il pleuve , qu'il neige ou qu'il gèle , il faut partir; dire la messe avec de la -piquette, comme celle que vous venez de boire ; chanter quand l'estomac est vide ; prêcher devant des rustres qui ne vous comprennent pas , et n'avoir que des pommes- de - terre cuites à l'eau pour se restaurer : voilà pourtant ce que m'ont valu dix ans d e'iudes !

Mais si, parmi cespauvrese'lndians, il s'en trouve qui aient plus d'apii-^ 4ude , je conviens qu'ils peuvent obtenir de meilleures places que 1a mienne ; mais leurs iinbe'cillcs de parens en sont-ils plus avances ? Eb

nonîCes;pclilsPlieni\',clev6nusg''<'intl*> rougissent et de l'ignorance , et de la pauvreté do leurs parens ; ils finissent pnr les mépriser et quelquefois par les ôiibUei:'' tout a fait. Je sais bîcii qu'il y a quelques excie plions ^ mais elles sont si rares que ce n'est pas la peine d'en parler. Allez en paix , jeune homme , refléchissez .à ce que je vous ai dit j et fàiïés-èi'rvolre'profi . Amen-

Jti're'iTVèrciai le turé ihôrôse de ses iSt^rhViifes^dc'-tei'îV et' "de sç'^ avis , et je cotïl^inuai* ma rente j en pendant aue si je' trouvais le soîrun' pareil curé , je risquais' bien' dé' coucher à ta belle étoiî'e -t'Ia mi.mn'e en de cf du' au ire ment. La nuit étant arrivée. , je frappe à là porté d'un presbrfere d'assez' belle apparence. Une femme proprement mise 'vint bilvrir. —Qu'y a-t-il pour ioue sèrvlbc'?^ ^i— Je voiVdrais avoir riiormeur de parler à Monsieur le

Cui'é. — Il est absenl. — O ciel 1 Qu'est fcien malheureux , car je suis si faiigue', que j'aurai bien de la peine à aller jjIus loin. — Ne puis-je savoir ce que vous lui voulez? — Je suis un pauvre «ludiant , et je voulais le prier de ni'accorder l'hospitalité pour celte nuit. — Entrez !

Je suis la gouvernante dans le salon du curé ; ses yeux me parcourent des pieds à la tête ; elle fait un sourire de satisfaction. Je l'examine à mon tour : c'était une femme de trente à trente-cinq ans ^ assez grande, bien faite, el d'un embonpoint qui fai&ai^ plaisir à voir. Elle me fit asseoir, couvrit une petite table d'une nappe irèsblanche , sur laquelle je ne tardai, pas à voir paraître la moitié d'un poulet rôti , un morceau de bœuf à la mode ^ deux pots de confitures , des noix et ,«ne bouleille d'un vin qui ressemblait

( 2i5 ) à de l'or Hqui'ie , et que la gouvcpn;mle me dit élre d'excellent vin da Rhin. Elilé s'as^it à côté de moi , me ^e'coupaii mes niorceaax , et m'excitait à boire et à manger.

— Eh l)ien , di^-elle , lorsque j'eus assez mangé , vous regardiez l*absence de IMonsieur le curé comme un mal-»

heur , et c'est cependant ce qui pouvait vous arriver de plus heureux, car il est extrêmement dur, et ne vous aurait pas reçu. Mais moi, je suis compatissante , je ne puis voir personne dans la peine , sans chercher les moyens de le soulager.

— Cela ne m'élonne pas, les belles personnes sont ordinairement bonnes.

— Ah \ vou? eJes un flatleur ! Mais de quel pays étes-vous ? Car vous n'avez pas l'accent du nôtre.

— Je suis Français, Mademoiselle,

— Gela ne m'étonne pas. On dit

ijue les Français sont extieiiieiiieut goiians. ...

■^ Eh ! qui pourrait ne pas l'élre avec vous ? vous êtes si belle , si bonne , si aimable , si. . ► .

— Assez , assez, dil-elle en me fer-ruant la bouche avec sa main que je baisai ; on voit que vous êtes habitue d'en eonk-r aux femmes.

— Je vous Jure que vous clés la première^ à qiii j'en aie dit aulanl.

— Ah ça, palpons d'au lre~ chose.

Vous èttrs latigué ; il s'agit mainlenau^ de savoir où vous coucherez. Nous n'avons que deux lit.^ ici , celui de [Monsieur le curé et le miea : qu.-inl à celui de jMonsieur le cure , il ne faut pas y penser. Mais voici comme nous pouvons nous arranger. Une nuH est bientôt passée ; j'irai coucher dans la grange , et vous vous n.ettrez dans nion lit.

— Certainement , ]Mademoi;tlle ^

je ne souscrirai jamais à un semblable arrange me ni; je ne veux pas que nous passiez une mauvaise nuit à cause de moi.

— Et moi je ne souffrirai pas que vous vous couchiez sur la paille , faligué comoic vous éles... Il y aurait bien encore un autre moyen ; mais ii faudrait pour cela que je pusse compter sur voire sagesse.

— Que voulez-vous dire ?

— Mon lit est assez large pour nous deux , mais vous ne me laisseriez pas dormir tranquillement : non, non !

il vaut mieux nous en tenir à noti'e premier arrangement. Ainsi, voilà qui est décidé ; je vais vous conduire dans ma chambre , et j'irai dans la grange.

— Je vous promets d'être aussi sage que vous le voudrez. . .

— Vous ne me toucherez pasdu tout?

— Pas même du bout du doigt !

— Allons, je veux bien me fier a vous. Venez î

Elle prit un flambeau , marcha devant, el me conduisit dans sa cVjarabrc. Mon cœur palpitait violemment^ l'idce de coucher avec une femme me causait un (rouble inde'finissable; mais je jure qu'en promellaut d'elre sage »

j^etais de bonne foi, et, malgré le sourire expressif de la gouvernante^ je ne voyais dans sa complaisance qu'une suite naturelle de la bonté d'?me dont elle venait de me donner des preuves. Je craignais tant d'effaroucher sa pudeur, que je pris toules les précautions possibles pour me de'sliabiller, sans qu'elle me vît. Je me fourrai dans le lil^ presque contre le mur, pour lui laisser plus de place , et ne point la gêner. Quant à elle j elle se de'shabilla sans gêne , souffla la chaûdclie , el vint se coucher à mes

( 249 ) côtés. Je n'osais faire aucun mou\'ement , de peur de la toucher , et j© gardai quelque temps le silence. Elle \e rompit la première.

— Mon ami , étes-vous bien ?

— Parfaitement , et vous?

— Il me semble cependant que vous êtes trop près du mur. Je ne veux pas que la peur de me toucher vous fasse tomber en bas du lit. Rapprochez-vous î

Elle fit un mouvement , et [e me ra|>prochai d'elle. Lorsque je sentis que je la touchais y il me prit un tj'eoif blemenl dans tout le corps.

— O mon Dieu , dit-elle , je crois que vous avez froid ! Et pour s'en assurer , elle posa s^i main sur moa cœur; il liattait avec violence.

— Comme il tremble donc ! on croirait qu'il n'a jamais couché aveG une femme !

( 25o ) - — Vous devinez jusle ^ c'est la prcmicre fois !

— Cher enfant ! est-il possible ! si joli garçon et si sage ! En vérité , on diiait que c'est une 611e. . . . Mais c'est qu'il a la peau aussi fine et plus douce que moi.

— Oh ! cela vous plaît à dire , Mademoiselle ! la vôtre est bien plus douce. J'étendis la main , involontairement sans doute , sur son sein , pour m'en assurer : elle appuya fortement ma main contre son cœur, sa bouche se trouvait près de la mienne , je hasardai un baiser, elle m'en rendit quatre.

Je sentais son sein se gonfler : elle tremblait à son tour , sa respiration était gênée ; enfin , n'y pouvant plus tenir, elle m'embrassa avec une espèce de fureur. Viens, dit-elle , viens, cher enfant , que je te presse sur mon cœur ! Un feu dévorant ciicula dans

( 25. } Jijcs \cin(s ; enfin la goiivernanle allait in'iniliei dans ce mysière que la clévoie avait voulu iii'appitndre ; encore une miïiule , el le premier pas e'iail fail ; j'allais oubliei" le montle , lorsqu'un coup violent , frappe' à la porte de la rue , fit au bojiheur succéder l'effroi. — Ciel ! s'écria la gouvernante, ç-'est Monsieur le curé ; il ne devait revenir que demain I

Les coups de marteau redoublèrent, — « On y va, Monsi. ur , on y va!

Mon petit ami , lt-nez.vous tranquille ; il est fatigué , il ne tardera pas à se coucher , et je rtvieudiai vous rejoindre. Elle passe quelques vétemens à tâtons, et va ouvrir la porte au formidable curé. Bientôt j'cnlends sa grosse

voix qui grondait sa gouvernante

Suzanne , vous m'avez fait attendre bien long-temps. — Dame, Monsieur, j'étais endormie. — Allimez d<»nc de la chandelle.

J'entendis baltre le bn<Juet ; il se fij quelques niomens de silence. La chandelle allumée , j'enlendisdc nouveau le curé dire j d'un ton courroucé: — Suzanne , quel accoutrement avezr" vous donc là? •— Mais , iMonsiem*, je n'y voyais goutte, j'auvai mis votre gilet pour ma camisole. — Comment, mon gilel ? Esl-ce que je porte des gilets rouges? El ce paquet que |e vois là sur une chaise , est-ce que •c'est à moi aussi ? Suzanne , vous êtes «ne coquine j, il y avail un homme couché avec vous ! — Commeni , Monsieur, vous pourriez penser? — Taisez- vous, effrontée , éclairez-moi ; je veux hruler la cervelle au drole qui vient de profaner ma maison. Suzanne fit un cri; j'entendis le curé s'avancer vers ma chambre, à gi-ands pas : je ne jugeai pas à propos de l'atlèndre avec son pistolet; j'ouvre vîic

( a'iS ) la croisée , el , sitns me donner le temps de .prendre :nies habits , je s;iute dans le jardin , je franchis une haie , je ga°;»e b grande roule, je cours à toutes jambes, et ne m'arrête pour reprendre .haleine, que lorst^.ue j'ai atteint le bois.

Qu'on me dise maintenant, s'il est une situation plus bisarre que n'élait la Tnienne. Lorsque j'avais rendu au hossard cet argent qui faisait lout mon espoir , je croyais que ma destinée ne pouvait être phis malheureuse ; à présent, je mie trouvais, au milieu de la nuit, dans un bois, non-seulement sans argent, mais n'ayant que ma cheiivise pour tout vétcjnent. Mon paquet, mes bardes, t<nU était perdu, car je n'avais garde de retourner les chercher chez le terrible curé : cepen* danl je cheminais toujours, et j'eus bientôt atteint la fin du bois. Je me

troiuais alors sur le bord d'un ruisseau limpide , dont la surface unie rellechissait le disque de la lune , qui élail dans son plein. J'avais chaud , raes pieds elaienl ecorchf^'s et coiiver'.s de poussière ; il me prit fantaisie de me baigner. ■

J'ôte ma chemise , et me voilà dans Teau. J'yefaisdepuisun quart d'heure, lorsque j'aperçus quelqu'un qui s'avançait vtrs l'endroit où je me baignais. Je m'enfonce dans l'eau contre la rive opposée , et ne laissant passer que ma tête , j'observe avecinquie'tude tous les moTivemens de cet homme :

il portait un pyquel sous son bras ; et , après avoir regardé de tous côtés , comme pour s'assurer qu'il était seul , il le déposa au milieu d'un buisson , en face de moi, et se sauva par un autre chemin que celui par lequel il éliti tvenu.

Lorsque je jugeai qu'il elaU loin , je soitis Je l'eau ; j'avais une exiréme curiosité de voir ce que cet homme £tait venu cacher. Je tire le paquet , .<el j'en examine le contenu à la clarté jde la hioe. O bonté divine i quel trésor dans ma situation ! C'était un habillement complet de femme. A quel xlessein l'a-t-on mis là ? Est-ce Su- ^aune , qui j ne pouvant m'envoytr mes propres veteraens , aurait trouvé moven de me faire parvenir ceux-là?

Je m'y perds. N'importe, il vaut encore mieux être habillé en femme , que de courir les grauds; chemins tout jau. Habillons- nous.

Je me suis essuyé avec ma chemise; elle est mouillée : mettons celle-ci.

Bon. Ces fiQs bas de coton , ils me vont à merveille ; un jupon de mousseline , des poches , d'un coté ; un mouchoir de toile de Hollande , de

( :î56 ) •raulre ; une pelite bourse de soie verte , conlenant Jeux ou trois écus.

A merveille ; avec cela je trouverai un gîle pour cette nuit. J'endosse un« Tdbe de basin qui paraît avoir éi^ faîte 'à ma taille ; je couvre ma têle d'une iDaigneuse garnie en dentelles , mes epiiult s d'un grand scball de mousseline peinte; je chausse avec beaucoup de peine une paire de pantoufles vertes , et voilà le pauvre étudiant métamorphosé eu nymphe. Une cloche qui sonne minuit , des coqs qui chantent, des chiens qui aboient, m'annoncent que je ne suis pas éloiiinéd'un endroit habité. Je me remets en route. Mes pantoufles , un peu étroites , me gênent bien un peu ; mais l'espoir de trouver un bon lit me donne du courage , et , en moins d/un quart d'heure , je suis à l'entrée d'un bourg considérable. Tout le

( =^57 ) monde dort , toutes les lumières sont éteintes. Une seule croisée paraît faiblement éclairée r c'est une grande maison avec une porle cochèrc , c'est sans doute une auberge. Je frappe :

au bout de quelques minutes ^ quelqu'un ouvre. J'ouvrais la boiiche pour demander à coucher , on ne m'en donne pas le temps : une main sèche «l lourde m'applique , sans rien dire , ime paire de soufflets ; un bras vigoureux saisit le mien , m'entraîne dans la cour ; on ouvre une porte au rezde-chaussée , on me pousse dans une chambre , en me disant , d'une voix menaçante : à demain le reste ! La porle se ferme sur moi ; j'entendis ©ter la clef, fermer la porte cochère , et bientôt tout rentre dans le plus profond silence.

Etourdi, surpris, je rie sais plus que penser. Voilà , nie dis-jc, un auber-r

( 258 ) ^isle qui a une singulière manière de recevoir son monde. El qu'esl-ce quç ce reste qu'il me promel pour demain?

]Ma foij je lui en fais grâce , et je ne serai pas si dupe que de Tat tendre.

Tout en faisant ces réflexions, j'examinais le local où l'on m'avait enfermé. Il ne ressemblait nullement à une chambre d'auberge, encore moins à une prison. A l'aide d'une bougie que l'on avait laissée allumée sous le manteau de la cheminéç , je vis un joli lit, blanc comme la ixcige , une commode,, une belle armoire , et un ameublement très-simple , niais d'une extrême propreté. La clef était sur l'armoire , je ^'ouvris; et, aux robes de femmes qui y étaient appcndues , je conclus que j'étais dans la chambre d'une jeune fille. J'allais la fermer lorsque la fenêtre de la chambre , s'ouviaqt lout-à-GOup , me Gl tourner lu lete. Je vis un bras qui s'alloDgcaU

(259) au travers de la croisée : ee bras e'iail nu , et fui bientôt suivi d'un second. Ne sachant que penser de cette nouvelle aventure , je m'enferme dans l'armoire , et j'altends , dans le silence el la crainte , la suite de l'ëvénemenl. Bienlôt j'enlends quelqu'un s'élancer légèremenl dans la chambre, cl s'avancer vers l'armoire dans laquelle je me blotissais. L'armoire s'ouvre, et je vois.... ô surprise !

une jeune fille de quinze à seize ans , belle comme on nous peint l'Amour, et sans aulre voile que ses longs cheveux blonds qui floltaient sur ses épaule?. Telle Vénus parut aux yeux des immortels , lorsqu'elle sorlit du sein de l'onde. En m'apercevant ^ elle relient un cri de surprise et d'effroi , el se jette à mes pieds , dans le même temps que l'admiration me précipitait aux siens : nous étions tous deux à genoux, eu face l'un de l'autre j et

nous tendant réciproquement les lu-as.

Je Die levai et m'avançai vers elle [)oui* l'aider également à se relever. — Oh ! je vous en supplie , s'écria-t-elle , fermez les yeux, ou tournez-vous jusqu'à ce q«e j'aie passé une robe. J'obéis à celte prière de la pudeur timide , et restai le visage tourné contre le mur, jusqu'à ce qu'elle me dît que je n'avais plus besoin de me gêner.

Alors elle me demanda qui j'élais, et par quel hasard je me trouvais dans sa chambre, et vêtu de ses habits. Unsentiment de honte m'empêcha de lui faii'e part de mon aventure avec Suzanne j je lui dis , en peu de mots , que , pendant que je me baignais , on m'avait volé tous mes habits ; je lui racontai le reste avec la plus grande exactitude.

FLN PC SECOND YOLU^IÏ.

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