‹ Le perroquet (volume 3)Chapitre 17 sur 18 · LETTRE XLI · texte numérisé non relu

LETTRE XLI

Henri à Gottliehr Jcf^^^^»^

Heidelbergj le.i,

J^lôtRE ami Charles Frâser nous quitte aussi; son père le rappelle eif Hollande ; il a , dit-il , le plus grand be- ^ soiiv de luiw Aussi bon &ls que lidèle ami , Charles s'est empressé d'obéir à ses ordres , malgré le chagrin qu*iî a de nous quitter. Cependant il s'est un peu consolé , en songeant qu'il allait le voir et passer quelques jours avec toi; il s'est charge de celte let* Ire et du manuscrit que je t'ai promis. Je l'ai écrit à la hâte , ce qui fait que je réclame Ion indulgence pour les fautes de slyle qui y fourmillent,

Il n'est question ici que de la succession , qui est tombée des nuëes à Fritz, et de son brusque dépjart ; mais comme il m'a dit que Gerlrude l'avait fait part de tout cela, jl est inutile que j'entre là-dessus dans aucun de'tail (i)..

Gottlieballendsa sœur et sa tante, de jour en jour ; j'aurais presque dit et moi aussi, mais c'est une pure curiosité, car tout autre sentiment m'est interdit , et tu en jugeras comme moi, quand tu auras lu mes aventures.

Prends de suite le manuscrit , et lis.

(i) La lettre de Gertrude ne s'étant pas trouvée, il est à présumer qu'elle aura été iBierceptéc,

( -95) Ai^entures â! un jeune Etudiant.

J'ai cru long-temps que j'avais reçu le jour dans lu ville de Dieuze; c'est, Uûe ville dont on ne parle guères, et qui cependant mériterait d'elre célébrée pour ses salines , son étang de Lindres, ses forêts , ses prairies, ses pommes-de-ten e et ses noisettes. La première notion que j'ai eue de moimême , m'est venue dans la boutique d'un perruquier, que je croyais moa père, et à qui je continuerai de donner ce nom , jusqu'à ce qu'il plaise au ciel de m'en donner un autre. Les premières années de ma vie n'offrent rien de bien intéressant ; j'allais à l'école où je n'apprenais rien, ei l'on commençait à croire que je n saurais jamais lire, lorsqu'une fée bienfaisante vint à mon secours et m'en apprit plus en tàois mois, d'un coup de baguette,

( '96 > <jue je n'eo avais appris eo trois ans a coups de verges.

Voici le fait : ma mère ayant un Jour trouvr'unconledefees intitule: Chatte Blanche, nous en lut une partie après souper. Elle quitta le livre à |jeu près «u milieu du conte , en me laissant la plus vive curiosité de savoir le reste \ ie lendemain', je la suppliai en vain de continuer sa lectiwe , elle me remit le livre entre les mains, en médisant de lire moi-même. ]Me voilà donc assis dans un coin de la boutique, épelant ^u matin au soir tous les mots du conte , et demandant au premier venu ceux que je ne venais pas à bout de -de'chiffrer. Chose merveilleuse ! Chatte planche m'appi il à lire en peu de temps et me donna du goût pour la lecture : à toute heure , en tout lieu on e'iait s6r de nie trouver un livre à la main.

^ieiilôl on me trouva assez savant

( Î97 ) |»onr quitter l'école , et il fut décidie que le rasoir rem pbeerail les livres, et que je coairaencerais mon apprer»tis«s;ig,e sur une tête à perruques; on me forçait donc, du malin au soir, à savonner et à racler la maudite lêie de bois avec un rasoir é récUé. Bientôt on me jugea digne de porler mes mains sur une figure humaine ; mais il fallait en trouver une qui voulût bien couiir le risque de se prêter à mes premiers essais. Il y avait j dans la paroisse , uu vioux garçon nommé La Rose , espèce d'im* becille el de Michel- Mon' n , qui soufflait les orgues, sonnait les cloches, balayait l'église , etc. , et que mon père rasait tous les huit jours, pour l'amour de Dieu. Ce fut hii qu'on choisit pour victime ; on le remet entre mes naains^ et je le savonne de main de maître. Je prends ensuite le rasoir , et pour mon" trer à ma mère que ma main ne Ircm-

< '95 ) tiail pas, comme elle le disail , }e donne un coup hardi de haul en bas ; mais au lieu de couper la barbe , je lui abals la joue ; elle ne lenait plus qu'^à un Hl et tombait sur son oreille. A la vue de son sang, qui coule à grands flots , La Rose s'écrie : Je suis mort ! Ma mère saule sur le manche à balai , et moi je me sauve à toutes jambes , et ne m'arréle qu'à l'e'glise. Là, je m^e prosterne au pied de l'autel , car j'étais très-de'vot,et je demande pardon à Dieu du crime que je viens de commettre.

Il y avait déjà quelque temps que l'étais dans cette pieuse attitude, lorsque je me sens tirer par l'oreille. Je me retourne , c'était le marguillier de ta paroisse : Venez , petit drôle , dit-il , ■venez , Monsieur le curé vous demande ! A ce nom i-edoutabie j je me lève lout tremblant, et comme un timide agneau, je suis mon. homme au près-

C ï99 ) bytère. Mais en entrant, j*eusbien une autre peur, lorsque je vis que mon père e l La Rose m'y avaientdevancé. Ce dernier âvail la tête empaquetée; il était couvert de sang , il faisait peur.

— Approchez, bon apôtre , me dit le véne'rable pasteur ; c'est donc vous qui montrez de !a répugnance pour l'honorable métier de Monsieur votre père? C'est donc vous qui coupez le oou aux gens pour vous dispenser de les raser?

— Ah ! Monsieur le curé , je n'ai pas coupé le cou à La Rose , demandeZ'le-lui plutôt 1

J'étais de bonne foi , et je ne croyais pas qu'il y eût rien de plaisant dans ma réponse ; cependant le curé en jugea au[rement , car il partit d'un éclat de rire , mon père l'imita, et La Rose se crut obligé d'en faire autant j mais en voulant rire , sa blessure lui fit faire une grimace si hideuse , que

ne pouvant y tenir, je fis chorus avec 3es aulres. Le cure reprit sa gravité le premier. C'est bon , c'est bon , dit-il , je veux bien croire que vous ne l'avez pas fait exprès; mais enfin, MonsieUF, puisque vous ne voulez pas fair« la Jbarbe^ que prétendez-vous donc devenir. Que savez-vous? voyons?

rr-^ Monsieur, je sais par cœur^ Chatte Blanche ,V Oiseau BJeu^ie^ Qiiatre Fils-Aimond , Fortunatus.,. J

— Ta, ta, la, î Voilà de belle»

choses , et qui vous a appris cela ?

— le les ai lus,

— Vous savez donc lire ? Et sâ>fe&r vous écrire ?

-rr- Oui , Monsieur.

— rEh bien , Monsieur le drôle, je

ne vois pas d'autre moyen de vou&

punir, que de vous envoyer au colle'ge^

ft de vous faire apprendre le laliu.

yoyez si cela vous convient 1

— Ah! Monsieur, c*est ce que je désiie depuis long-lenips.

— Eli bien! tenez vous prêt pour demain.

Le moment W plus henreux de ma vie fut celui où , un rudiment sous le bras , je fis mon entrée au collège. Le titre d'ëludiant me reh.iuss;iit à mes propres yeux ; je jetais un œil d« dédain sur les polissons avec lesquels je jouais auparavant. Les comniçnc€mens fîiillirrnt pourtant me rebuter, et j'avoue qu'il m'en a coûte' plus de peines pour apprendre Musa pgr cœur, que pour toutes les sciences difficiles que j'ai apprise<< par la suite» Mais bientôt je fis des progrès rapides, et pendant cinq ans que y passai au petit colle'ge de Dieuze , j'occupai presque toujours la première place»

On m'envoya ensuite au collège royal de Baiiquenoin , pour achever m^s

éludes. Bouqucnom est une petite ville de la Lorraine allemande , séparée seulement par la Sarre de Neu- Sarwerden , que nous appelions la ville neuve , et qui appartenait au Prince de Nassau-Weilbourg. Tous les habilans de celle dernière ville professaient la religion calviniste ou luthérienne. Nos professeurs , poussa»

sans doute par un zèle outré de religion, nous défendaient constamment d'y aller; mais de semblables défenses sont im attrait de [)lus pour de Jeunes étudians.^Quant à moi, j'en avais ua bien plus puissant qui m'y ramenait sans cesse, c'était Caroline, la soeur d'un de mes amis de collège. Caroline avait quelques années plus que moi , et me regardant sans doute comme un enfant sans conséquence , elle se mêlait à nos jeux et souvent à nos éludes, Caroline eut mon premier soupir

d'amour, et je l'aimai bienlôt éperdu menf. Mais j*aimais sans but et sans Gspera'rioç : la voir , la toucher du bout du doigt j lui donner quelquefois le bras , telles étaient mes jouissances; nies désirs n'allaient pas plus loin. Mon année d'huma^nilés sVcoula ainsi, comme un beau rêve, entre Fétude et mes innocentes amours.

L'année suivante j'entrai en ihetorique, et ce fut la fin de mon bonheur. Mon professeur de seconde était un homme extrêmement doux, qui par des louanges données à propos et par des er>courngemens de toute espèce , savait nous faire airoer le travail et exciter en nous une ardente émulation. Il n'en était pas de même de mon professeur de riiétorique ; c'était un bel homme ^ il avait la plus belle figure possible ; mais cependant cette figure inspirait une sorte d'effroi;

il j avait dans ses yeux quelque clios« de sournois : jamais un sourire ne se plaçail sur ses lèvres; jamais il ne trouvait rien de bien fait dans nos compositions , et cependant nous ne tardâmes pas à nous convaincre qu'il était aussi ignorant que bourru : il était procureur du collège, et directeur d'un couvent de nones, CVtajl sans doute à ces deux qualités qu'il devait la chaire de rhétorique. Ce pédant ne semblait s'occuper de nous, que pour nous persécuter sous tous les prétextes. J'avais un ami intime , que je nommerai Ferdinand; jamais Oreste et Pilade ne furent plus unis que nous. Eh bien , sans alléguer aucune raison , sans en avoir aucune , notre tyran en habit noir nous défendit d'avoir la moindre liaison ensemble i il nous renouvela aussi la défense d'avoir la moindre communi-

cation avec les liabilans de la ville oeu^c. Mais nous trouvions mille moyens d'ëluder ces de'fenses , auxcfuelles il nous était impossible de nous soumettre. Nous n'élions pas sortis déclasse , que nous nous relrou^ vionssoit dans le logement de Ferdinand, soit dans le mien, ou même horsde la ville ; naais , ce qninoussurprenfrit beaucoup , c'est que nous ne prouvions faire une seule de'mârcbe, sârts que le maudit professeur en fut instruit.

Ferdinand était logé chez un marchand qui possédait deux fiffés d'un caractère bien différent. La plus jeune, vive, enjouée, étourdie, badinait quelquefois avec nous , se laissait de temps en temps voler un baiser, mais cela n'allait pas plus loin.

L'aînée, assez jolie, fraîche comme une rose, avait la réputation d'une

sainte ; elle passait les deux tiers de la journée à l'ëglise , avait la gorge constaminent couveile d'un triple mouchoir , marchait les jeux baissés^ et se de'lournait de son chemin à l'approche d'un jeune homme. Comme c'était noire professeur qui dirigeait sa conscience, nous conclûmes assez naturellement que c'était par elle qu'il était si bien instruit de nos actions.

Un jour de congés je me rends chez înon professeur pour chercher un livre indispensable , que j'y avais oublié. J'entre dans la première chambre : personne* J'hésite si je dois l'attendre ou m'en aller j lorsque je crois eniendre un profond soupir. Je m'approche doucement de la chambre à coucher; j'écoute : d'autres soupirs multipliés viennent frapper mon oreille; je crois que c'est quelqu'un qui souffre , qui a besoin de secours.

( 207 ) Sins re'flecljir davantage, j'ouvre brusquement, et j'enlre ! Quel spectacle !

je vois notre belle dévote , el mon austère pédant , dans un état de nudité qui me pétrifia, et dans une position dont mon innocence ne me laissa pas rnéme soupçonner le motif. Surpris au-delà de toute expression , je restai immobile au milieu de sa çliambre , sans oser avancer ni reculer. L'ours noir se remit le premier, et ayant promptement réparé le désordre de sa toilette , il s'élance sur moi comme un furieux: Que voulez-vous? que cherchez-vous ? Et sans me donner le temps de lui répondre , il me prend par l'épaule j me fait faire la pirouette, et à coups de pied et à coups de poing, me met à la porle el la ferme sur moi. Tout ébahi et de ce quç j'avais vu et de la réception qu'on nj'avait faite , j'errais à l'aventure €n

(2o3) iri€ creusant la tele pour deviner quel etail le molif de ces deux personnages. Sans pouvoir nie fixtr à aucune idée, car j'élais, surcél arlicle«là, aussi ignorant que l'enfant qui \ient de naître.

Enfin je pris le parti d*aller confier l'aventure y Ferdinand , espérant que j'en pourrais tirer quelque lumière.

Je monte chez lui, il ëtâît absent, J'allaisme retirer, lorsque je me trouve barre par la jolie dévote. A sa vue je rougis et je tremble. Elle, plus savante que moi, mé prend par la main: Venez, dit-elle , j'ai deux ïnots à vous dire. Je la suis docilement dans sa cbaiiïbre , dont elle ferma la porte sur nous avec soin. Asseyez-vous là, ditelle, en me montrant une jolie bergère. Elle s'assit tout près de moi ; et me prenant les deux mains :

— Pauvre petit, dit-elle, j'ai bien souffert en voyant la manière brutale

( 309 ) dont Monsieur le procureur vous a Iraitt^ : mais aussi, de quoi vous avisiezr vous de venir nous troubler dans nos exercices de piélé ?

— Vos exercices de piélë , rëpélaije avec la dernière surprise !

— Sans doute. Mais vous n'êtes pas encore initie dans ces mystères-là.

Quelque jour, si vous êtes discret....

Mais voyez donc comme il tremble 1 Vous éies extrêmement agité, je vais vous donner quelque chose qui vous remettra.

Elle tira d'une armo ire une bouteille de liqueur et une assiette de massepains.

— Goûtez cela , dit-elle , cela ne peut que vous faire du bien.

Jamais un écolier ne s'est fait prier pour boire de la liqueur et manger des massepains. Ceux-ci étaient offerts par une jolie main ; la voix de la dévote

clait si douce , ses regards si tendres, Ta liqueur el mes souvenirs excitaient eu moi un tel trouble , que Je me sentais un autre homme , ou pour mieirJc dire, que je sentais pour la première fois que j'e'tais un homme.

Elle posa la main sur mes Joues.

Vous êtes brûlant , dit-eîle, cela n'est pas étonnant j il fait ici une clialeup î Tout en disant cela , elle ôtait un de ses fichus. Je lirai doucement l'aulr* et [e découvris un sein blanc comme la neige, dont la vue acheva de me faire perdre tout a fiiil la raison. Eh bien , eh bien, petit lutin , disait-elle d'une voix faible, que faites-vous donc ? El ses mains , au lieu de réprimer mon audace, se trompaient de chemin et excitaient dans mes sens un délire inconnu pour moi jusqu'à ce jour.

Cependant elle s'aperçut de mon ignorance ^ el la bonne fille^ enchantée.

sans doute d'avoir un élève à formeri daignait guider mon inexpérience et j'allais faire mon premier exercice de pie'të , lorsque les pas de quelqu'uQ qui montait se firent enlendre. La de'vote effrayée me repoussa brusquement : c'est mon père , dit-elle , nous sommes perdus. Et me montrant un grand coffre vide qu'elle ouvrit : Vite, vîle^ dit-elle , cachez-vous là-dedans.

Je m'y tapis du. inieux que je pus; elle le referma sur naoi , et je l'entendis serrer à la hâte la bouteille et les massepains.

Pendant ce temps le père frappait à la porte. Elle ouvrit.

— Pourquoi donc s'enfermer ainsi , et me laisser une heure frapper à la porte ?

— J'étais en prières, mon père.

— En prières! Il y a temps pour tout. Il vaudrait mieux ne pas tant

^rîer et 4raYaîller un peu plus. Sî t^ sœur faisait Gomiiieloi,la maison irait

-rr- Ma sçeu»' ! Dieu fl3€ préserve de Jiû i'essenjbUr. Si vous saviez tout ce -qu'ofl €0 dit dans la ville î

TT- ]St q^iiel mal pourrail-ron en .dirç ?.... Mais il ne s'agit pas de cela ; aide-moi à descendi^e ce coffre. J'en ai besoin pour expédier des marchandises à SaKgue mines.

Je ne sais quelle contenance fit la jie'vole à ces mots : quant à moi, ils me firent frémir ; mais je ne connaissais pas encore l'adresse de certaines, femmes. Celle-ci s'en tira à merveilles.

— Ce coffre , dit-elle, j'ai serré làdedans quelque chose qu'il faut que je mette en sûreté auparavant. Si vous voulez revenir dans cinq minutes, vous le trouverez prêt.

— V-dc-le tout de suite t

— O mon Dieu oui ! devant vous , n'est-ce pas ? Esl-ce que les femaies n'ont pas mille choses qu'elles n'aimenl pas à elaler aux yeux des hommes?

— Pt'ste soit des femmes et de leurs secrets. Allons , dépêche-loi; je reviens dans cinq minutes. Il sortit.

Dèsr que la dévole se fut assurée que son père était descendu , elle me fit sortir de ma pri on , où j'étais plus mort que vif, et ouvrant une croisée qui donnait sur les murs de la ville : « Sauvez-vovjs vite, dil-elle , vous voyez qull n'y a pas un instant à perdre, prenez garde de vous casser le cou : nous nous reverrons. »

Elle m'applique un baiser qui n'était rien moins que pieux , m'aide à passer par la fenêtre et la referme sur moi.

Les murs m'étaient, par bonheur, bien connus ; ils avaient un rebord sur lequel une personne seule pou-

Tait marcher à son aise , et c'est ce qu'on appelait le rempart. Au pied de ces murs de ville étaient plusieurs jardins garnis d^arbres fruitiers , que BOUS visitions souvent la nuit. Les particuliers, qui voyaient leurs plus beaux fruits cueillis, leurs avelines pillées, se plaignaient souvent, sans savoir à quis'en prendre, et nous nous étions moqués plus d^une fois de quelques uns d'entr'^eux, qui menaçaient de tendre des pièges pour prendre les maraudeurs.

Il faisait nuit, et je marchais avec précaution pour gagner une brèche que je connaissais, et à l'aide de laquelle je voulais descernlre ; je n'en étais pas éloigné, lorsque mon pied s'embarrasse dans une ficelle. Je me baisse et la tire à moi, ne soupçonnant guère ce qui allait en résulter. En lirantà moi la fatale ficelle, je fais pac-

C ^ï5 ) tir nne demi-douzaine de pislolols auxquels elle étail adaptée. A ceji^le décharge inallendue, je crois qu'on a tire sur moi; je nie làte des pieds à la têle, pour m'assurer que je ne suis pas blessé. Aussitôt la porte de la maison , qui est en face de moi, s'ouvi'e avec fiacas ; quatre ou cinq hommes s*ëlancent dans le Jardin avec des flambeaux; ils m'aperçoivent sur le mur et se mettent à crier : Voilà le voleur ! nous le tenons J

Une échelle de jardin est appliquéie contre le mur , deux ou trois des plus lestes y grimpent et se mellenl à ma poursuite ; mais je ne m'amusai pas à les attendre , je rebrousse chemin et JB me sauve à toutes jambes ; j'ai bientôt laissé loin derrière moi , mes adversaires, qui, moins alertes et connaissant bien moins le terrain que moi, ne marchaient qu'en tâtonnant et craignaient de se casser les jambes elk couw

Me voilà au-dessus de la porte de la ville, c'est là que sont les prisons. Une petite porte donne sur le rempart, elle est ouverte, j'enire et me voilà sur l'escalier par lequel on descend dans la rue. Je descends et je n'ai plus que quelques marches à francliir pour être en sûreté , lorsque je vois un homme monter à moi. Je m'imagine que c'est un de mes persécuteurs qui aura fait le tour. Je remonte plus vite que je n'étais descendu; j'enfile un petit corridor obscur, je tate le long du mur , une porte s'ouvre sous ma main , j'entre à tout hasard ; c'est une petite chambre noire , peut-étr* un cachot, n'importe; je m'enferme et visite le local. En tâtonnant je renconti^e un lit, une espèce de grabat^ je m'y étends, et bientôt le sommeil vint fermer mes paupières et me faire xïublier les dangers que je viens de f^ouiir.

( 2'7) Un songe voluptueux m'avait ra^^ mené auprès de ma dévote; je lui donnais des baisers, e\ elle me Je5 rendait avec usure , lorsque j'en sentie un sur ma bouche , si bien appliqué, que je m'éveillai. La léle encore rem*plie de la tendre dévote , je m'imagine que c'est elle que je liens dans mes bras ; car, en m'évcillant , j'avaip saisi une taille délicate que je tenais fortement contre m.on eoeur; un sein , que je croyais reconnaître , palpilait sur le mien , les baisers que je donnais étaient rendus avec une espèce de dé»

lire; enGn ^ n'y pouvant plus tenir, j'allais mettre en pratique les leçons que j'avais reçues quelques heures plus lot , mais on s'arracha lout-à-coup de mes bras. — Mon ami, non pas à présent, me dit une voix douce ; suismoi proraptement, ne parle pas, mon [>èrc pourrait s'éveiller.

Elle me prit par la maio , me fit descendre l'escalier dans le plus grançl silence. Arrives à la porte extérieure,' elle me remit une bourse et un papier que je pris machinalement et sans réflexion. Te voilà libre , dit-elle , sauvetoi, nous nous reverrons à Deux- Ponts ; enGn , j'arrivai dans mia cham- Ifite j où je n'eus rien de plus pressé que d'ouvrir le billet. Il ne conlenaCt que ces mots :

» jMojî ami, je ne pourrai partir que demain matin , car je n'ai pas encore fait toutes mes dispositions. Tu ni^atlendras à Deux-Ponts , comme nous en sommes convenus. »

Rose.

Celte Rose était la fille du geôlier; c'était une petite brune assez piquante; je ne lui avais jamais parlé , ainsi il «tait clair qu'elle m'avait pris pour un

aulre. J'ouvris la bourse; elle' contenait vingt-cinq louis en or. Cette somme était immense pour moi , qui n'avais jamais eu un sou à ma disposition. Mais qu'en devais-je faire ? La garder était un vol ; la rendre m'exposait à une explication, qui m'aurait fait reconnaître pour le prétendu voleur qu'on avait poursuivi sur le rempa4.t.

Ma foi, dis-je en me couchant, demain nous verrons ce que nous ferons.

Le lendemain , après la classe du matin , je courus chez Caroline ; elle était dans le jardin, et travaillait sous un berceau. Les notions que j'avais acquises la veille j donnaient apparemment à ma figure une expression nouvelle ; car elle s'en aperçut , et me demanda ce que j'avais.

— J'ai , lui dis-je , d'un air assez embarrassé, j'ai que je suis fâché contre vous.

— Voilà du nouveau ! Et pour quelle raison?

— Vous savez comme je vous aime , je croyais que vous ressentiez pour moi le même sentiment ; mais je vois que je me suis trompé , et que vou»

lie m'aimez pas.

— Peut-on savoir à quoi vous vous apercevez de cela ?

Et prenant des détours infinis, je parvins, avec beaucoup de difficulté, à lui faire comprendre que je ne serais persuadé de son amour, que quand «lie aurait eu la complaisance de mt laisser achever avec elle la leçon que j'avais commencée avec la dévote.

Caroline prit un air sérieux et sévère : a Henri, dit-elle , ce que vous désirez est une preuve de libertinage plutôt qu'une preuve d'amour. Une semblable proposition est un outrage pour une femme vertueuse ; s*il vous

arrivail jamais de la renouveler, je ne vous rf verrais de ma vie. »

Je n'elais pas trop convaincu de mon tort ; mais Caroline était pour moi un être supérieur ; ses paroles étaient des orao s , l'idée de Vavoir offensée me fit lomber à ses pieds pour lui demander pardon. Il fut accordé , et scellé par un baiser , le pre* mier que j'eusse reçu d'elle , et qui me rendit, pendant quelques heures^lc plus heureux des miorlels. Son père vint m'inviter à dîner; j'acceptai : le bonheur de me trouver à côté de Caroline , me fit oublier l'heure de la classe. Il y avait un quart d'heure qu'elle était commencée, lorsque j'entrai.

L'ours noir(car nous ne le nommions pasaulremenl)^l'oursuoir, charmésans doute d'avoir trouvé un prétexte pour me tourmenter, me lançant un coup

d'œil fiirouche , me demanda , d'une voix terrible, d'où je venais? — De chez moi, répondis-je sans he'siler. Ebel ^ dit-il , allez demander à son liôte , à quelle heure il est sorti? Ebel était un grand nigaud, méchant et envieux, qui me délestait , parce que j'étais toujours le premier ^ et qui par conséquent devait s'acquitter de celte commission avec la plus grande exactitude . C'est ce qu'il fil ; il vint annoncer, d'un air de triomphe , que mon hôte ne m'avait pas vu depuis le matin. — - Cela suffit , dit l'ours , et il continua sa classe. Quand elle lut finie , comme , je me disposais à sortir avec les au très, il me signifia que j'allais rester pour travailler avec lui. Cela me parut de mauvais augure ; mais j'étais bien loin de deviner ce qui allait m'ai river.

Lorsque nous fume s seul s , l'ours ferma la porte à double tour , mit la clef

dans sa poche , et m'invita , d'un air patelin j de passer dans sa chambre à coucher. J'obéis. Il ferme encore sa porte , retrousse sa soutane , ouvre une armoire , et en lire une poignée de verges. Je vais, mon petit Monsieur, dit-il , vous ap endre à être curieux , et à mentir. Allons , qu'on se déboutonne !

— Moi ! lui dis-je , que je me soumette à cet infâme traitement ?

— Pas de bruit , s'il vous plaît ; plus vous ferez de résistance , et plus la dose sera forte , je vous en avertis. .

— Vous n'avez pas le droit d'infli?ger ce châliment à un rhétoricien ; les réglemens du collège s'y opposent , et j'en appelle à Monsieur le principal.

— Vous en appellerez au diable , si vous vouîêz , mais ce ne sera qu'après avoir reçu la correction. A bas la culotte !

Je ne voulus pas obéir : alors commença une lutte entre nous , qui dura jusqu'à ce que mes forces fussent épui. sées. Me vovant abandonné de tout secours humain , et prévoyant que tôt oiï lard il faudrait céder, je me résignai en concentrant ma fureur. Le barbare me sai*it à bras-le-corps , de manière à m'ôler l'usage de mes bras, èl me fustigea tant que son bras put se mouvoir. Lor que le désordre de ma toilette fut réparé, le barbare ouviit la porte , et me fit signe de sortir , en me disant d*un Ion ironique : Allez , Monsieur le c . . fouetté , allez porter maintenant vos plaintes au principal.

A celte insulte ma fureur , longtemps concentrée, éclata comme un torrent qui rompt ses digues. Je Jette im coup d'cbil rapide autour de la chambre , pour découvrir quelqu'ini-

Irument qui pût aider ma veageance :

ô bonheur l j'aperçois un pistolel sur une lable , je m'en empare. Le tyran pâlit , et s*écrie : Prenez garde l il est chargé I

— Il est chargé î répétai-je avec l'ivresse de la joie ! Allons , à ton tour j monstre ! Prépare-toi à recevoir le châtiment que tu viens de m'infliger.

— Comment! vous oseriez....

— La culotte à bas , ou je te fais sauter la cervelle.

D'une main Je tenais la poignée de verges , et de l'autre , le pistolet armé et dirigé sur la poitrine du babare ; je m'étais mis entre la porle et lui, bien déterminé à faire feu , s'il faisait la moindre résistance , ou s'il tentait d'appeler à son secours. Voyant que sa vie était entre les mains d'un furieux, il eut recours aux phjs basses

supplications ; il se prosterna à mf s^ pieds, me demanda pardon , m'offrit de me faire toutes les réparations que j'exigerais , je fus inexorable. Enfin , tremblant à cbaque minute , à chaque seconde pour ses jours, il fit tomber le fatal vêtement ; et moi , le tenant toujours en respect avec mon arme , je savourai à longs traits le barbare plaisir de lui rendre tous les coups qu'il m'avait donnés. Je ne cessai que lorsque je vis son sang ruisseler. Alors je lui commandai de me remettre la clef de la chambre extérieure ; il obt'il en rugissant de rage. Je renTermai dans sa chambre à coucher ; je fermai également sa première chambre à double tour ^ et je jetai la clef dans la rue.

Quelqu'un a dit que la vengeance était un arbre dont les fleurs étaient «louces , el les fruits amers. Je n'eus

pas pUilôt exercé la mienne , que j« senlis la justesse de celte allégorie. Ea effet , qii'allais-je devenir? Après une semblable esclandre, il ne fallait plus songer à retourner au collège. Je ne devais plus compter ni sur mes protecteLii*s , ni sur mes parens , et j'avais tout à redouter de la justice séculière. Il fallait promptement prendre un parti ; je n'en vis point d'autre que la fuite , et je m'y déterminai sor-lechamp. Je vole à ma chambre : en deux ou trois minutes j'ai fait un paquet de mes effets les plus nécessaires, parmi lesquels je n'oublie pas les livres que j'ai reçus pour prix , ni la bourse de Rose. Bienheureuse bourse!

dans ce moment , le besoin fit lairo la conscience ; je crus que c'était la Providence qui me Tavait envoyée.

Mon paquet fait, je sors ^ sans être vu , pa r une porte de derrière ; je suis

quelques petites rues de'tournëcs , et me voilà hors de la ville , sur la route d'Allemagne. Je suivais la grande route , regardant à tous momens derrière moi , pour voir si l^on n'envoyait pas à ma poursuite , me cachant tau* tôt dans un bois, tantôt dans un fossé, lorsque j'apercevais quelqu'un derrière moi. Cependant la peur me donnait des ailes, et il n^était pas encore neuf heures du soir , lorsque j'arrivai à Sarguemines. J'étais exténué de fatigue, de faim et de soif; cependant j'avais lellement peur délre poursuivi, que je ne m'y arrêtai que le temps nécessaire pour me rafraîchir; je me remis en marche, et ne m'arrêtai que lorsque je fus assuré que je n'étais plus sur les terres de France. Je soupai et couchai dans une petite auberge de vilr lage , et le lendemain , dès que le jour parut, je continuai mia route.

Oti<.'taît dans le mois <le juin; le temps était superbe , el U nature était parée de ses plus beaux Oi'ntmens. Je respirais un air pur , embaumé par le parfum des fleurs ; le soleil se Uvait dans toute sa splendeur, et des milliers d'oiseaux^saluaient, par leurs concerts mélodieux, le lever de l'astre vivifiant. Ce spectacle , si nouveau pour moi , ne pouvait manquer de faire une viv€ impression sur uq cœur oeuf et sensibW-. Mes paupières s'bumectèrent de larmes d'altendiissement , ma pensée s'éleva vers l'auteur de ces merveilles; je lui demandai sincèrement pardo» de mes fautes passées , et le suppliai de ne pas m'abandonner dans la flouveUe carrière que j'allais par* courir.

Lorsque j'eus pi ié^ je me sentis l'esprit plus c.i^lme. Je jouissais de ma liberté» le monde anticr s'ouvrait de»

( 23o ) vant moi, et je me croyais assez riche pour le parcourir d'un pôle à l'autre : vingt-cinq louis, selon moi, étaient une somme qui ne pouvait jamais finir. Cependant tout en marchant, je me disais que je n'ëtais pas encore assez savant pour abandonner entièrement mes e'iudes, et je me promis de les continuer dans quelqu'université d'Allemagne ; mais dans laquelle ? C'e'taillà la question que je nie faisais. Je me souvins alors qu'un de mes camarades de collège , que je ne connaissais que par le nom burlesque de Joson j e'iail à l'université de Mayence , et qu'il se tirait d'affaires en donnant des leçons de langue française.

Je résolus d'aller le rejoindre ; il me semblait que je ne serais pas tout à fait dans un pays étranger , quand je me trouverais avec un ancien camarade. Je demande donc la route de

Mayence à la première pcr-ionnc que je rencontre; on me répond que je suis dans le bon chemin , el je marche gaîment.

Le soleil e'iait aux Irois quarts de sa course, et je me proposais de finir bientôt ma journée , iorsqu'en louraant la léte, je vis un objet qui me glaça d'effroi. Je me crus perdu sans ressource. Je vis,à quelques pas de moi, un hussard du régiment qui était en garnison à Bouquenom. Ma première idée futxju'il élait envoyé à ma poursuite , et qu'il allait m'arréter. J'eus d'abord la pensée de fuir; mais venant à réfléchir que j'étais trop fatigué pour courir Lien loin , je me décidai à l'attendre ; il m'aborda d'un air riant . qui dissipa une partie de mes craintes. — Bonjour, l'ami , me dit-il , allez-vous loin comme cela ? --■ A !Mayence. — Ah diable 1 j'en suis fâché, nous ne

fcTons pas long-temps roule ensemble , car Je vais à Pirmasens , où l'espère trouver du service. — Vous avez donc quitté votre re'gimenl ? — Sans tambour ni trompelle. On m'a fait un passe-droit, je me suis permis de traiter le colonel comme il le méritait , il a pris la chose de travers , m'a fait mettre en cage , mais j'ai trouvé le moyen d'échapper, et j'espère qu'il ne me tiendra pas de silot. — Eh bien î tene;? , c'est comme moi. — Seriez-vous déserteur aussi?

De quel régiment? — Des chanoines réguliers. — Ah, j'entends : vous vous êtes sauvé du collège ! — Précisément.

— Mais vous avez donc de l'argent pour voyager comme cela? — Ma foi, j'aurais été bien embarrassé, si la Providence n'était venue à mon se- <%o„rs. — Ah ! parbleu, la Providence esl bonne là ! Je croyais qu'elle ne

C 253 ) faisait plus de miracles depuis longtemps. Contez-moi donc celui-là.

La jeunesse est confiante ; je fis au hussard confidence pour confidence , et lui contai la manière dont j'avais reçu la bourse de Rose. Lorsque j'eus fini , il me demanda brusquement si j'avais encore l'argent et le biUet. Sur ma réponse affirmative, il me dit de lui montrer le billet. Je le tirai de ma poche et le lui donnai, Api'ès avoir jetë un coup-d'œil dessus , il dit : c'esA bien cela ! Et m'en pre'- .sentantunautre,ilm'inviladelelire.Je reconnus avec surprise l'écriture et la signature de Rose , et lus ces mots ^

Mon cher Philippe ,

Ce soir je laisserai la porte de ta

prison ouverte , afin de ne point faire

de bruit quand j'irai le chercher , pour

te faire sortir. Reste sur ton lit et ne

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