A PARIS
CHEZ GERMAIN MATHIOT, LIBRAI2E,
QUAI DES AUGUSTINS , N'\ l3 , PRÈS LE PONT ST-MICHEL.
ET A BRUXELLES , Même Maison de commerce , Marché au Bois , n°. l3io,
LE
Suite des Aventures d'un jeûna Etudiant.
|Iuand j'en vins à la manière brusque dont on m'avait reçu chez elle, et à la menace qu'on avait faiie pour demain, elle pâlit, et joignant ses deux jolies mains : Oli ! je vous en supplie , dit-elle, ayez pitié de moi, je suis perdue si vous m'abandonnez. — Que faut-il que je fasse , Mademoiselle?-— Daignez seulement accompagner mes pas jusqu'à un village qui e>t à une demi- lieue d'ici? — Devez- vous craindre que je vous refuse si peu de chose? — Eh bien , partons !
Et sans attendre ma réponse , elle sort parla croisée, en me faisant s^gne de la suivre. Lorsque nous fûmes à quelque distance du bourg : « Il est juste , dit elle , que je vous fasse connaîire le sujet de ma fuite et de mes craintes. Vous voyez la fille la plus malheureuse qui existe. Je suis le fruit du premier mariage de mamère, .et un objet d'aversion pour mon beaupère et un frère du second lit. Tant que ma mère a vécu , je trouvais des .con-olalions contre leurs mauvais procédés ; mais depuis que le ciel m'en a privée , il n'est point de persécutions que je n'éprouve. C'est sur-tout à ma fortune qu'ils en veulent. On voudrait me forcer d'entrer dans un couvent pour enrichir ce mauvais frère. Mais la vie religieuse m'inspire une répugnance insurmontable : je préférerais la mort à un cloilre. Comme depuis
quelque temps ils me liennent enferme'e , ce soir j'ai trouve' le moyen d'ouvrir ma croisée , qui n'était que clouée ; je suis sortie, et arrivée sur le bord de la petite rivière, je n'ai pu résister à l'envie de prendre un bain. Il paraît que mon frère m'avait guettée , et qu'il trouva le moyen de m'enlever mes vêlemens , sans que je m'en aperçusse , et vous pouvez facilement vous faire une idée de mon chagrin et de ma surprise , lorsqu'en sortant de l'eau je ne les trouvai plus. Je crus d'abord que c'était un lourde quelqu'une de mes compagnes , ou de quelque garçon du bourg, et qu'après s'être amusé pendant quelque temps de mon inquiétude , on finirait par me rapporter mes vêlemens. Après avoir attendu long-temps en vain, je ne doutai plus que ce ne fut une méchanceté de mon frère, et persuadée
que jel'altendiais inutilement , je me suis décide'e à rentrer cliez moi , dans Félat où vous m'avez vue.
Il est évident que mon père vous a prise pour moi : de là ^ la re'ception peu amicale qu'il vous a faite, et \vs terribles mots , à demain le reste , ne signifient rien aulre chose , sinon que demain on doit user de violence , pour me conduire dans un cloître. Heureusement que, dans quelques minutes , je serai à l'abri de leurs menaces ; j'ai dans le village voisin un oncle qui m'aime beaucoup , mon père le craint à cause de son rang et de sa fortune. Mon oncle me protégera ; il y a longtemps que j'aurais e'té me jeter dans ■es bras , si je n'eusse pas ele' surveillée de si près. J'aurais bien pu y aller de nuit ; mais il faut que je vous avoue ma faiblesse , je suis peureuse, et pour tout au monde je ne me hasarderais
(5) pas à traverser ce bois pendant Ta nuit.
— Et sansdoule, lui dis-je , vous n'avez pas peur avec moi ?
— Oh non ! je ne saurais trop vous expliquer cela , mais dès que je vous ai vue j'ai trouve dans votre figure quelque chose qui me plaît.
— Ah , je puis bien vous en dire autant , je vous aime déjà comme si je vous connaissais depuis long-temps!
— C'est singulier, comme il y a des caractères qui sympathisent tout de suite: là, vrai, je vous aime bien aussi.
Tout en disant cela , nos deux bouches se a pprochèrent, plusieurs baisers furent donnes et rendus; ils étaient bien innocens, bien purs de la part de Loui^a (c'est ainsi qu'elle se nommait ) , mais de la mienne ! oh c'était un poison subtil qui portait le
trouble dans le cœui* de ceïte vierge innocente , sans qu'elle put en deviner la raison , et qui se glissait également dans mes veines comme un feu dévorant. Louisa fit un faux pas; en voulant la retenir, mon pied s'embarrassa dans ma robe , nous perdîmes l'équilibre, et nous tombâmes tous deux sur la pelouse qui bordait le chemin. Je la relevai et la fis asseoir. — Louisa , vous êtes-vous fait mal ? — Je crois que je me suis un peu égraligné le genou, mais cela ne sera rien. — Voyons, voyons ! la blessure est peutêtre plus considérable que vous ne pensez.
Et la confiante Louisa, se croyant avec une. personne de son sexe , ne fit aucune difficulté de me laisser examiner à loisir la légère blessure et ses environs. Dieu sait avec quel plaisiF ma main se promenait pour examiner
(7) parfont', s'il n'y avait pas'queïque meurtrissure ; et Louisa , témoignant la même inquiétude pour moi, je promenais également sa main sur moi pour la convaincre que je me portais au mieux, quand tout à coup une découverte à, laquelle elle ne s'attendait pas, la fit tressaillir. Elle voulut se lever; mais j'étais devenu un petit scélérat depuis deux ou trois jours?
et je venais de faire trop de chemin pour reculer : des baisers brulans étouffaient les plaintes que Louisa voulait proférer. Elle-même , surprise de la nouveauté de sa situation, éprouvant, pour la première fois, des sensations délicieuses , ne m'opposait qu'une faible résistance : je m'aperçois qu'elle partage, malgré elle, mes transports ; un soupir m'annonce l'instant de sa défaite. C'en était fait, le sacrifice de notre innocence allait se consommer
(8) à la face du ciel étoile , quand le mauvais génie qui se plaisait toujours à me faire faire naufrage au port , vint encore celte fois au secours de la vertu expirante. Un coup de fusil part derrièie nous; L'effroi succède à l'iviesse du plaisir; une bête fauve , blessée sans doute , passe à grand bruit à côté de nous, traverse la route, s'enfonce dans la partie opposée du bois ; un chien la poursuit, il est suivi d'un chasseur , d'un braconnier, sans doute, qui pnsse à quatre pas de nous, et disparaît bientôt à nos yeux.
Louisa, revenue à elle, se lève, tend les mains vers le ciel : ô Dieu protecteur de l'innocence , s'écrie-telle , sois béni pour le secours que tu viens de m'ènvoyer ! Et se tournant vers moi :
Qu'allions-nous faire ? encore un moment et j'étais perdue, deshonorée î Je voulus l'embrasser. Non, non, dit-
elle, plus de baisers, les- vôtres sont trop dangereux. Marchons vile et lirons un voile sur ce qui vient de se passer. •
Sa confiance et sa g-nlé* avaient disparu ; elle ne voulut plus s'appuyer sur mon bras , et je la voyais tressaillir chaque fois que je la touchais par hasard. Honteux du pre'cipice où j'avais failli entraîner l'innocente fille, la lete remplie des charmes que j'avais vus, et regrettant les plaisirs ,dont ce malheureux coup de fusil venait de me priver , je marchais sans mot dire à côté d'elle , et je me senlis soulagé en quelque sorte , lors qu'en entrant dans le village , Louisa me dit ; Voilà la maison de mon oncle ! Je le* vai les yeux et reculai avec une espèce d'effroi, en reconnaissant le presbytère du redoutable curé. Pour un empire je ne serais pas allé plus loin. « Adieu
( Itf)
Louisa, pardonnez-moi , et ne me bannissez pas de votre souvenir ! » Cette fois, elle me lendit la joue , je l'embrassai et m'éloignai rapidement.
Absorbé dans mes pensées, l'esprit rempli de tout ce qui m'elait arrivé pendant celle soirée aux aventures, je ne fus tiré de ma dislraction que lorsque je me retrouvai sous la croisée de Louisa. La chambre était encore éclairée, et la fenêlre ouverte. J'étais harassé de fatigue, et il me vint dans l'idée que je trouverais difficilement un endroit plus commode pour me reposer, que la chambre de Louisa. Avant d'avoir réfléchi, j'ai déjà enjambé la fenêtre et je suis dans le joli réduit. Un coupd'œil que je jette sur la glace, pour admirer ma tournure , m'avertit qu'il ne m'est plus possible de me montrer en public, avec les vélemensque j'ai sur moi ; ils sont dans un état à
faire peur; ma chute el la séance dans le bois, les on l leinls do deux ou trois» couleurs. Mais rien n'est plus facile que d'y remédier , la garde-robe de Louisa est là, je n'ai qu'à choisir, en un clin d'œil je suis déshabille'; en un quart d'heure je me vois transformé en une nymphe élégante , et cela sans songer que le costume que j'ai choisi n'est guères propre à voyager à pied* Des souliers de satin blanc , un jupon de taffetas rose r une robe de mousseline brodée , un fichu de tulle garni de dentelles, un collier de perles, un chapeau élégant chargéd'une touffe de roses , des bas de soie blancs , voilà ma toilette. En fouillant dans la commode , je fais une trouvaille qui me parait sans prix , c'est le portrait de Louisa , entouré d'une simple bordure en or et tenant à une tresse de cheveux blonds ; qui sans doute étaient
des siens. Enchanté de posséder an moins l'image d'un ange qui m'avait laissé des souvenirs si délicieux , je la pas^e à mon cou , me promettant bien de ne la quitter jamais. Cela fait , je m'étends, tout habillé , sur le lit virginal , et je soufflle la bougie , bien déterminé à ne pas me laisser surprendre par le sommeil , de peur de recevoir le fatal reste qu'on m'avait promis.
J'étais bien décidé à sauter par la croisée', avant qu'il y eût personne d'éveillé dans la maison. Mais j'eus beau lutter contre le sommeil > maigre tous mes efforts il finit par s'emparer de moi. J'étais heureux dans les bras de Louisa , qu'un songe propice avait ramenée près de moi, lorsqu'une grosse main froide qui passait sur mon visage, me tira subitement du délire voluptueux où j'étais plongé. A demi éveillé , je me lève .^ur mon séunt ;
( •«) aussitôt deux bras vigoureux me saisissent par Je milieu du corps , je me sens transporté hors de la cham-bre , et avant d'avoir pu m'assurer si je ré vais encore ou si je donnais, je me trouve assis dans une voiture; un homme se place à coté de moi; la portière se ferme , le cocher fouette les chevaux et je roule saus savoir où fr'on me conduit.
— Bon ! dis je en moi-même; lorsque je fus entièrement éveillé, on me prend pour Louisa, et sans doute on më conduit au couvent; j'ai envie de rire quand je pense à la mine que fera mon conducteur, lorsqu'à la faveur du jour qui ne peut larde*1 à paraître , il reconnaîtra sa méprise. Mais s'il allait me faire un mauvais parti , me livrer à la justice , me dénoncer comme un voleur! Je suis étranger, travesti, je n'ai aucune
espèce de papier qui puisse me justifier , personne qui puisse répondre de moi l je serais perdu !
Ces ide'es qui se représentaient sans cesse à mon esprit, m'accablèrent pendant toute la route ; mon compagnon gardait le plus profond silence , et je n'avais garde de parler. Le trajet fut beaucoup moins long que je ne l'aurais cru ; il ne faisait pas encore jour lorsque notre voiture s'arrêta. Je crus d'abord qu'il ne s'agissait que de changer de chevaux , mais je sus bientôt à quoi m'en tenir. J'entendis sonner une cloche, une voix qui venait de l'intérieur, prononça : Ave Maria , qui est-ce qui sonne? — Dominus tecum , c'est moi, ma sœur; c'est Bertrand !
On ouvrit; mon conducteur descendit le premier, me dit brusquement d'en faire autant, me poussant dans le
( >5) parloir } en disant : La voilà ! La porte se referme sur moi, et j'entends la Toiture s'éloigner aussitôt. J'étais seul avec la tourrière , grande femme maigre qui ressemblait à un spectre.
Quoique je tremblasse de tous mes membres, je n'étais cependant pas fâché de la tournure que mon affaire prenait; mon conducteur s'était en allé sans avoir reconnu sa méprise ; je ne devai* pas craindre d'être leconnu des religieuses, qui probablement n'avaient jamais vu Louisa; je résolus donc de faire bonne contenance, et d'attendre du hasard l'occasion favorable pour m'échapper.
Faut-il avouer aussi que , malgré mes idées religieuses , je ne pensais pas sans plaisir que j'allais vivre au milieu d'un essaim de filles , parmi lesquelles il s'en trouverait sûrement de plus appétissantes que le squelette vivant que j'avais sous les yeux.
Il est trop tard , me dit la tourrièro , pour avertir madame l'Àbbe -se ; mais on a tout prévu , on vous attendait , et je vais vous conduire, mine et in horo, dans la cellule qui vous est provisoirement destinée. Venez ; suivez-moi.
Je la suivis en silence. Après avoir monte deux ou trois escaliers, traversé autant de longs corridors, l'officieuse tourtière , ouvrit une porte , me dit d'entrer, la ferma sur moi et me laissa dans l'obscurité. Ma cellule n'est pas grande et j'ai LieDlol trouvé un mauvais lit sur lequel je prends le parti de m'élendre , en attendant le jour. Je fus bientôt endormi, et je ne me réveillai que lorsque j'entenelis ouvrir la porte de mon cachot.
Je me levai promptement et j'attendis en silence ce que Ton voulait de moi. Deux vénérables religieuses entrèrent, et l'une d'elles prenant la
( '7) parole , me dit : Ave , ma sœur , nous ne savons pas encore, nomcn iuum , mais on va vous en donner un hodiè ; pour le moment il s'agit de venir avec nous. J'avais bien envie de rire du grand se'rieux avec lequel cette béguine lardait son discours de mots latins, tirés du Pater et de C Ave ; mais je me contentai de faire une profonde révérence , et de répondre ; Fiat voluntas tua !
A ces mots elles s'entre-regardereut d'un air de satisfaction. — « Eh bien , sœur Benedicla , dit l'une, qu'en dites-vous ? Nous en ferons quelque chose \ — Je le crois comme vous , sœur Fructus veniris 3 elle parlera bientôt, sicut et nos. » Allons, me dis-je , il paraît que je suis dans un couvent de folles, cela promet au moins de l'amusement. Je suis mes vénérables conductrices, qui me font 5. 2.
( '3) entrer clans une vaste salle , où je trouvai tout le couvent assemble. Les ielipieuses étaient assises en demi-cercle : Madame l'Abbesse , sur un fauteuil plus élevé' que iesaulres sièges , occupait la place du centre ; de chaque côte' étaient les plus anciennes; après celles-ci , étaient lesplusjeun.es. Lorsque j'entrai dans la salle, je vis tous les yeux des Saintes filles se relourn-er subitement vers moi, m'examiner des pieds à la lètcavec curiosité. Puis elles chuchotèrent ensemble , et le sourire parut sur toutes les lèvres. J'en tirai modestement la eons équence ,que ces Dames él aient contentes de ma personne , et cet heureux augure ne contribua pas médiocrement à me donner de l'assurance. Mes deux vénérables me fin ni asseoir sur un laboure t, entre les jeunes nonains , et eu lace de lu respectable Abbessc
Celle-ci se leva avec dignité' , fit trois saluts à l'assemblée , et prononça gra» vement : Ave, mes sœurs ! L'honorable assistance se leva également et répondit: Ave, Mater! Après quoi tout le monde s'assit, et il se fit le plus grand silence. L'Abbesse se moucha :
toussa , cracha et commença ainsi :
Mes Soeurs,
Pater noster qui es in cœïis nous a donné in terra une vie plena de tribulations; le monde est rempli d'écueils, et si l'esprit Dei n'est pas tecum, il est bien difficile d'y faire son salut. Quelle que soit notre voiimtas , il est bien ditïicile de ne pas tomber in itniatio~ iiem : bénissons donc sa bonlé divine d'avoir permis qu'il y eut pro nohis des asiles sacrés , qui nous éloignent ù r\ialo , et nous laissent envisager saris
effroi Vinstant mortis nostrœ. Voyez cette jeune personne ; elle peut passer pour une des plus belles in nmlieribus; sa figure est gratta plen a ; mais, cntoure'e de peccatoribus , que seraitelle devenue , si son père n'eut pris la re'solution de la mettre sous la protection de Mo ter Dei? Bénissez donc ses paternelles intentions, ma chère enfant, vous serez ici sicut in cœloj \olrepanem qiiotidianum y est assure'.
Mais, permetlez, mes sœurs, que pour cette fois seulement et sans tirer à conséquence pour l'avenir , je déroge à nos statuts, et que pour me faire entendre de cette nouvelle brebis, je ni';. baisse jusqu'à son langage vulgaire, en attendant qu'elle parle latin comme nous. Ma chère enfant , cela ne vous sera pas bien difficile ; le Pater et V Ave sont la base de notre langue latine , nous n'avons point d'autre
Rudiment, point d'autre Dictionnaire; mais ces deux prières renferment , à peu de chose près , tout le latin dont nous avons besoin. La règle est indulgente ; eile permet de mettre des mots allemands ,.à la place des mots latins qu'on n'y trouve pas, Il s'agit maintenant de vous trouver un nom de couvent, pris dans ces mêmes prières.
Parlez, mes sœurs , quel nom jugezvous convenable de donner à la postulante ? Sœur Benédicta , vous êtes la plus ancienne , ouvrez-nous votre avis.
Sœur Benédicta. Mon avis, re'verende Mater , est que la jeune novice soit nommée Pro NoLis.
L'Abbesse. Pro nobis me conviendrait assez, qu'en dites-vous , sœur Fructus y en iris ?
Fructus Ventris. Plus je considère notre nouvelle brebis, plus je nie
persuade que le nom de Tentationem est celui qui lui conviendrait le mieux.
U Abbesse. Vous avez raison, je pencherais assez pour Tentationem , sauf votre avis cependant , Sœur Peccatoribus ; daignez nous aider de vos lumières.
Peccatoribns. Je trouve quelque chose de céleste dans les traits de noire nouvelle enfant ; ne pourrions-nous pas la nommer Ccelisl
V Abbesse. Oui, Ccelis me plairait assez. Mais , après avoir entendu l'opinion de nos ve'ne'rables Mères , je serais assez curieuse d'entendre celle de notre jeune sœur Gratin.
Aux mots de jeune sœur Gratia , mes yeux avides firent le tour du cercle, et s'arrêtèrent , comme par enchantement , sur une jeune none placée près de moi , à ma droite.
Comme elle s'e'tait levée, à l'interpella-
tion de madame l'abbesse, je ne doutai pas que ce ne fui la sœur Gratia. En effet, personnene me parutplusdignede porter ce joli nom :sousle bandeau blanc comme neige, qui couvrait son front , se dessinaient gracieusement , en arcs, deux sourcils du plus beau noir, qui ombrageaient deux grands yeux remplis de feu et de malice. C'e'tait la taille de Venus , et la figure de l'Amour de'guisé en none. Elle fit une révérence remplie de grâces, et cependant j'y trouvai quelque chose d'ironique.
11 se fit un profond' silence , et ta vierge espiègle s'exprima en ces termes :
Mes Révérendes Mères ,
Et vous mes aimables sœurs en Dieu: je suis toute confuse d'être eb'.ige'c de donner mon avis, aprèsles respectables oracles de cette sainle
maison, qui onl parle avec la sagesse de Salomon et l'éloquence de la Samaritaine ; mais l'obéissance me fait une loi de parler , el j'avoue que , dans ce cas r il m'est toujours doux d'obéir:
je parlerai doue. Il s'agit de trouver un nom pour notre nouvelle compagne ; et, de toutes les choses qui peuvent contribuer à notre bonheur ou à notre malheur , c'est le nom qui a le plus d'influence. Sans cela r nos mères et nos sœurs , qui sont toutes des flambeaux de lumière, mettraient-elles tant d'importance à ceux qu'elles daignent choisir, pour celles quiont le bonheur d'être admises à l'ineffable grâce d'augmenter notre saint troupeau ? Celles qui ont parlé avant moi sont d'accord sur le point principal ; il ne s'agit que de trouver un nom qui exprime leurs avis différons : ce nom , je crois l'avoir trouvé. iSolre nouvelle coni-
(a5) pagne aun exlé. î( v.v se .1 .-.lisant, nos plus respi cl ablcs Mères ensonï Gouvemi''^; il est diflicile d'avoir p'us de grà :es répandues sur sa figure , c de'
nous conviendra qu'elle en esl remplie , et que tout cela se trouvera pa faiternenl exprimé, parlé nom GrciL p lena. 'ai dit.
Je ne pus m'empêcher de repond» 2 Amen , assez haut pour être entendu.
Ce mot fut comme un fluide électrique qui gagna toute l'assemblée ; jeun s et veilles se levèrent spontanément en répétant : Amen 3 amen ! En conséquence , l'Abbesse déclara que ces Amen annonçant unanimité de suffrages , elle me proclamait Gratta j)1ena, el iuviiait le cha lie à nie donner le baiser de paix1, suivant l'usage. L'Abbesse et la partie l'a plus âgée de son sénat reçurent de moi un baiser, que j'eus soin d'appliquer le plus lé- 3. 3
(=6) •gènemenl possible sur le bandeau sa.»»
cré qui couvrail leur vénérable front; cl ce furent de véritables baisers de paix, .car mes sens et mon cœur restèrent parfaitement tranquilles. Il n'en fut pas de même quand j'arrivai à l'ex*trémilé du demi-cercle, que j'avais réservée pour la -bonne bouche : ces figures i'ratebes et vermeilles , ces joues où Pinça mat de la rose s'unissait à la blancheur du lis, et qui s'offraient à mes lèvres avides avec toute la sécurité de l'innocence , me troublaient au point que je n'y vojais plus ; si bien que quand ce vint au tour de la maligne Gratta , il s'était répandu un brouillard si épais sur mes yeux , que je pris les lèvres de corail de la gentille nonelte pour ses joues. Mais Gratia ne voyant sans doute dans cette méprise qu'une préférence que je lui accordais sur ses compagnes , parul si reconnaissante île cette distinction , que ses le-
in)
VFes se serrèrent et s'ouvrirent avec éclat en même temps que les miennes.
Le pelil bruil qu'elles firent en se séparant , n'échappa nullement à Taitention de l'Abbesse, qui prit de là le texte d'un nouveau discours qui flitta [>ius délicieusement mon oreille que le premier :
« Je crois, dit-elle , m'apercevoir que la sœur Graliâ plena a une prédilection marquée pour celle qui lui a donné ce nom : cela fait honneur à son goût et à son discernement. Je souhaite qu'une liaison d'amitié puisse se former entre elles; en conséqjence, j'exempte pour aujourd'hui , pour /?oc?/è,devais-je dire , Gratia de tous les devoirs que la règle lui impose , et lui donne pîena et entière liberté , de distraire sa filleule selon sa vohintas. Ce sera un grand plaisir pro nobis toutes, si, parlessagesavisde Gratia,
Gratlu plena parvient à prendre du goût pour celte sainte maison , qui doit à jamais l'éloigner à malo. Allez , mes enfans, el diverlissez-\ous cnrê* liennement. »
Nous ne nous le fîmes pas répète*' deux fois ; Gratia me prit parla main , et nous ne fîmes qu'un saut de la chambre du conseil à sa cellule., où elle me servit un déjeûner auquel je fis le plus grand honneur , et pendant lequel Gralia me donna les de'tails suivans :
« Tout ce que vous avez vu et entendu depuis votre entrée dans celle maison a dû. vous paraître bien exlravagant, et je, ne serais pas étonnée que vous nous eussiez prises pour une communauté de folles. Madame l'Àbbesse , dont la télé est un peu faible , ne doit le rang qu'elle occupe parmi nous., qu'à l'avantage qu'elle a d'elle
( =9) îa sœur de Monseigneur l'Archevêque
de Sp Cependant cVsl la meilleure
femme du monde , el l'on n'aurait aucun reproche à luHaire sielle ne s élait mise en tèt-^ eh' nous faire employer les mois qui composent le Pater et Y Ave dans tour s les phrases où l'un de ces mots latins peut trouver sa place. Comme cela n'esl que ridicule , et qu'on est d'abord sûre d'obtenir ses bonnes grâces en caressant celle manie , personne ici ne la contrarie , et moi-même , qui suis sa nièce , je fais comme les autres ; et je vous conseille d'en faire autant : vous verrez que vous vous en trouverez bien».
Je remerciai l'aimable novice ,( j'ai oublie' de/lire, je crois, qu'elle portait le voile blanc) el pour lui prouver ma docilité , je lui répondis : Fiat vohmtas tua. Elle mit sa jolie main sur ma bouche : laissez ce galimatias*
(3o) là, dit-elle, quand nous serons ensemble ;, je vous dispense même de me donner Je burlesque nom de Gralia :
je me nomme Cécile , je sais que vous yous nommez Louisa , tenons-nous-en à ces noms-là. Maintenant Louisa , îa matinée est superbe , voulez-vous descendre dans les jardins ? — Chère Cécile } de tout mon cœur ! — Chère Cécile ! bien , cela ! Vous ne sauriez croire le plaisir que j'éprouve à m'entendre ainsi nommer par vous. Je sens que nous nous convenons, et que je tous aimerai bien; et vous, chère Louisa? — Moi , je vous ad... je vous admire et vous aime déjà, comme si j'avais passé ma vie avec vous. Elle me prit la tête avec ses deux mains , et m'embrassa avec vivacité. Je la serrai conlre mon cœur et lui rendis son baiser avec usure. — En vérilé, dilelte , je n'ai jamais embrassé per~
( 3i ) sonne avec autant de plaisir; cefa me:
produit im certain je ne sais quoi, que je ne puis vous définir ; il semble que mon âme vole tout entière sur' mes lèvres, pourgoûter le plaisir de se reposer sur les vôtres. Mais descendons ! — Descendons.
Ces jardins étaient immenses, mais je vis avec un sentiment d'effroi qu'ils étaient environnés d'un mur si élevé, que je ne devais pas espérer le franchir. Cette découverte imprima sur mon visage une teinte de tristesse dont Cécile me fit la guerre. Ses saillies eurent bientôt dissipé ce léger nuage, et, tout entier au présent, j'écartai les craintes de l'avenir, par l'agréable surprise qui s'offrait à moi. Depuis quelques joursils'étnil faitdans tout mon être une révolution inconcevable : des idées nouvelles s'élaient emparées de mon cœur, et y
avaient fait germer des Je'sirs nouveaux ; j'éprouvais , pour ainsi dire, une scii brûlante de curiosité sur certain plaisir qui mYtait échappé chaque fois que l'occasion nie l'avait offert. Ce plaisir, que je brûlais de connaître , en raison des obstacles qui l'avaient jusqu'à présent éloigné de moi , m'avait e'té chaque fois présente' de si bonne grâce, et ppr.des personnes si respectables ( au moins je les regardais comme ullcs) , qu'il ne me venait pas même dans l'esprit qu'il y eût du mal à le poursuivre et à le goùter; et s'il s'élevait par hasard quelque léger doule là-dessus dans mon esprit, le désir, parlant plus haut que le scrupule , ce premier finissait toujours par avoir raison. Je marchais au milit u des dangers dans le couvent où jYlais ; si l'on venail à me reconnaître pour ce que j'étais, à quel supplice ne devait pas s'attendre le loup dangereux
C 53 ) qui s'était glissé clans la sainte bergerie ? .T'avais lu et entendu raconter lant cl histoires lamentables sur la vengeance des épouses du Seigneur , que je regardais une prison perpétuelle comme la moindre chose qui pût m'orriver. Mais l'avenir n'a jamais eu guères de prise sur mon e.'pril léger, tant que le présent m'offrait encore quelque jouissance, et j'en avais une si bonne dose dans ce moment I Je dévorais des yeux l'aimable Cécile , dont chaque regard semblait me dire ï je %ious aime ! qni, loin de s'offenser de mes coupables caresses, les regardait comme des faveurs précieuses de la part d'une compagne qu'elle dédirait s'attacher pour charmer l'ennui de sa solitude. Légère comme une biche > elle courait d'allée en allée ; ou , semblable au papillon, elle volait d'une fleur à l'autre , cueillait une rose , l'ef-
feuillait, me couvrait de ses dépouilles Termeilles , et se sauvait, en riant, pour m'inviter à la poursuivre ; et moi, pour qui la moindre agacerie était un prétexte pour oser davantage , je remplis ma main des feuilles dune demidouzaine de roses j et courant après elle : « Attendez, lui dis-je , je vais si bien loger celles-ci , que vous ne me les jeterez pas de sitôt. » Je l'atteins; elle rit comme une folle : bientôt ma main sacrilège a dérangé la guimpe de la vierge qui . riant toujours , n'a ni la force , ni la volonté de se défendre. Les feuilles de roses sont logées sur un sein que je dévore des yeux, et sur lequel mes lèvres impriment tant de baisers , que leur couleur , s'animant de plus en p'us, se confond avec celle des roses que j'y entasse toujours, pour avoir le plaisir de le toucher à mon aise. Ah '. si Cécile
(55) snvait que c'est un homme ivre d';trnour , brûlant de désirs , qui prend avec elle ces coupables libertés , que dirait-elle ? Je l'ignore encore : mais Cécile ne voit qu'une vierge comme elle ; sans songer à dérober les trésors de son sein à mes yeux avides , elle li s découvre lout-à-fait pour en retirer les feuilles de roses qu'elle veut , ditelle , me restituer de la même manière : déjà sa main s'approche de mon fichu , le plus trompeur qui fût jamais; mais on sent bien que je ne me souciais pas de lui laisser connaître ma disette; je me sauve à mon tour à toutes jambes , et je vais l'attendre tranquillement sur le bord d'un grand réservoir , dans lequel je vis se promener une grande quantité de carpes, destinées sans doute à la table du couvent.
Cécile arrive essouflée . et s'a-sied
( 30) à coté de moi, sur le gazon , et me fait des reproches sur ce qu'elle appelle ma pruderie ; puis , se levant tout-à-coup : « Voulez-vous pécher , dit-elle? Je ne savais où elle voulait en venir , lorsque je la vis entrer dans une cabane qui était sur le bord du vivier, et sortir aussitôt avec une grosse ligne. J'avoue que j'avais compris toute autre chose. Elle cherche dans le pré, prend une grosse sauterelle, l'attache à l'hameçon . et lance sa ligne à Peau. À peine y élail-ellc , que le liège s'agite violemment , s'enfonce deux ou trois fois , et disparaît louta-fail. « Tirez, lui dis-je, le poisson est pris. »
Cécile veut tirer , mais le poisson oppose une résistance à laquelle elle n'était pas préparée : la gaule lui échappe des mains ; elle fait un mouvement en avant pour la saisir, perd
( 57) l'équilibre , tombe dans l'eau , et disparaît à mes yeux. Je pousse un cri d'effroi , mais il s'agissait de la sauver. Sans hésiter , je nie précipite dans l'eau ; je plonge , je rencontre Ce'cile qui se de'battail ; je la saisis par le milieu du corps, et, en moins de deux minutes , je la dépose sur le gazon , avec la ligne que j'entraîne après elle.
Ses yeux étaient fermés , son corps sans mouvement , mon épouvante était au comble. Je crus- qu'il fallait lui faire rendre l'eau qu'elle avait bue. Pour ce faire, je veux la retourner; je sens que la ligne s'est entortillée autour d'une de ses cuisses -, je la tire à moi pour m'en débarrasser. Cécile fait un mouvement convnlsif , comme lorsqu'on éprouve une douleur subite; ses veux se l'ouvrent à la lumière ; elle éthad. ses bras, et me presse contre
(33) son cœur, en me disant : « O mon amie ! ô courageuse Louisa ! vous m'avez sauve La vie ! « La reconnaissance d'un cote, l'amour de l'autre, ne mettaient point de bornes à leur expression , lorsque Ce'cile tressaillit de nouveau. « Eh mon Dieu , qu'ai-je donc là qui me fait si mal ? « Je crus d'abord que l'hameçon s'était accroché à sa cuisse , et je me mis en devoir de l'oter. Cécile s'y prêta avec la plus grande confiance; mais je ne pus retenir un éclat de rire , lorsque je vis ce qui causait une douleur si vive à l'aimable novice. H paraît que la carpe, voulant se sauver , avait passé entre les jambes de Cécile ; et comme la pointe de l'hameçon passait à travers son museau , le maudit hameçon s'était pris dans un endroit que l'on devinera facilement, parladifîiculté que j'éprouve à le nommer. L'hameçon , la ligne et
la carpe, tout était pendu là : cela ne pouvait pas y rester ; d'autant plus que chaque fois que le poisson frétillait , il arrachait un cri de douleur à Ce'cile. Il fallait donc qu'elle se résignât à profiter de mes secours et de mon adresse. L'opération fui longue.
J'agissais en tremblant; d'un cote, je craignais de doubler la souffrance par trop de précipitation , et de l'autre , je ne pouvais me résoudre à retirer mes yeux et mes mains d'un lieu où j'aurais voulu les laisser toute ma vie.
Cependant la carpe et l'hameçon furent ôtés. Comme mes vètemens étaient remplis d'eau et de boue, je les avais retroussés jusqu'au-dessus du genou pour faire l'opération. Cécile était étendue sur le gazon : en me relevant , je découvris à ses yeux quelque chose qui excita sa surprise et sa curiosité au plus haut degré ! Cécile ,
élevée dans le Coûtent depuis son enfance , avait sur la différence des sexes la même ignorance que nos premiers pères,, avant qu'ils n'eussent goûté du iti lit défendu : les vêlemens et la barbe au menton étaient, dans ses> idées, tout ce qui distinguait une femme d'avec un homme.
D'un bras elle tenait ma cuisse , son autre main soulevait mes vêlemens pour y mieux voir, et ses regards ardens étaient fixes sur l'objet de sa culïosilé. « Louisa , répéla-t-elle , je veux que vous me disiez ce que c'est que cela ? »
Rare et précieuse ignorance ! innocence dangereuse , n'aurais-je pas du vous respecter ! Mais, dans ce moment , ma tété s'égara ; je ne vis que le bonheur qui s'offrait à mes yeux, et, rempli de mon coupable projet, je m'éci ie : « Cécile , c*êst un talisman
qui va guérir ta blessure. » Et, profilant de l'étonnement el de la confiance que Cécile me témoignait , je me jette sur ma proie comme un vautour. La victime , timide el ne soupçonnant pas même son danger , sourit au bourreau qui va l'immoler. Pour celte fois, pensais-je , je touche au port désiré ; j'espère que je vais y entrer à pleines voiles.
Jésus Mairie ! s'écrie derrière nous une voix effrayée et sépulcrale ; veuxtu te retirer , Satan ! Frappé de celle apostrophe , et rejeté loin de ma rouie par un vigoureux coup de pied que l'on m'assène par-derrière } je me retourne , et je vois sœur Benedicta , dont les yeux enfoncés étincelaient de fureur. Dans ce fatal moment , la volupté disparut , et je vis à sa place l'image affreuse de la mort ou de la captivité qui me menaçait ; le désir