CIO
naturel de ma conservation éloigna Je moi toute autre idée , et je ne songeai plus qu'à fuir. D'un coup de poing, j'étends tout de son long la sœur qui roulait me retenir, et je me mets à courir à toutes jambes. Benedicla crie : Au secours ! au sacrilège ! à Vassassin ! A sa voix , deux nones accourent pour me barrer le passage ; je jet le sœur Fruclus V en tris dans un buisson de rosiers, et la laisse se débarrasser dis epiries qui la retiennent de tous côtes. Sœur Pcccatoribus se présente ; je l'e'lends de tout son long dans une planche d'é pinards. Les cris redoublent ; le jardinier accourt, et excite contre moi un gros mâtin , qui s'attache à ma robe , et en emporte un lambeau. Je ne m'arrête pas, je cours comme un cheval anglais; le jardinier, ne pouvant m'alteindre , me jette y>on chapeau; je !e ramasse
(45) et le pose sur ma tele. Je saisis sa redingote que je trouve pendue à un arbre, et, tout en courant, je l'endosse. Enfin , j'arrive à la grille qui sépare les jardins du couvent : ô bonheur ! elle est ouverlc , la clef est à la serrure ! En un clin-d'œil j'ai mis une barrière de fer entre moi et ceux qui me poursuivent ; je ferme la grille à double Jour, je retire la clef, et la jette dans un puits. Je traverse un corridor a tout hasard : pour cette fois, le hasard me sert à souhait ; je me trouve dans la chambre de la toui rière. En me voyant entrer, elle me prend pour le jardinier, et se dispose à m'ouvrir. La pauvre femme était vieille et lente ; elle n'en finissait pas. Je se'chais d'impalience , elle s'en aperçut.
Mon Dieu, Amhroise , dit-elle, vous êtes bien pressé aujourd'hui-!: où cou»
rez-vous donc comme eelu ? Je n*
réponds qu'en lui faisant signe de se hâter. Enfin elle a trouvé la clef, elle .est dans la senure : lout-à-coup la cloei e du qouvent se fait entendre; . la tourtière s'arrête , me voit trembler, me regarde , et s'aperçoit que je ne suis pas Ambroise. Elle veut retirer la clef, mais je ne lui en donne pas le temps ; de loule la force de mon bras, je pousse la vieille sur. une table qu'elle entraîne dans sa chute, et dont elle se trouve couverte. J'ouvre la porte , et me voilà dans la rue; mais, où aller? où me réfugier? Je ne puis aller loin dans l'équipage -où. je me trouve; mon heureuse étoile me lire encore d'affaire. Une voiture passe , elle brûle le pave' ; je m'élance derrière , et bientôt je suis loin de la ville. Les chevaux galoppent toujours, je ne quitte pas mon poste ; je ne savais pas où je me laissais conduire ; mais l'essentiel était
(45) <le m'ëloigner du the'àlre de mes fredaines. Il y avnil bien deux heures que je roulais ainsi. Nous traversions un bois, lorsque j'aperçus de loin un assez grand nombre de paysans armes, et qui se portaient de mon cot<^ Quand on a quelque chose sur sa conscience , la moindre circonstance suffit pour nous alarmer; je ne doutai pas que ces gens ne fussent envoyés à ma poursuite : je ne me souciais pas d'en être reconnu ; en conséquence , je me glisse en bas de la voilure , et je m'enfonce dans le bois. Je n'eus pas fait deux cents pas, que je me Irouvai dehors 3 et j'aperçus d'autres paysans , également armes, qui rôdaient dans la campagne, Je me trouvais pris des deux côtes , et ne trouvai point d'autre expédient que de rentrer dans le bois, et de monter sur un arbre très-haut, pour examiner au loin de quel côté
(46) je Jevais me diriger avec plus de sûreté. Je parvins au sommet, aux dépens de mon jupon rose que je mis en pièces en grimpant. A peine m'étais-je placé de manière à pouvoir regarder de tous côtés , que ces mêmes paysans, qui m'avaient causé tant de frayeur, vinrent, au nombre de douze ou quinze , s'asseoir sous l'arbre où je me cachais. Je tremblais comme les feuilles qui m'environnaient. — IVIa foi, dit l'un d'eux, nous avons assez couru pour boire un coup /faisons une halte ici. — Je crois , dit un autre, qu'après cela, nous ferons aussi bien de retourner chacun chez nous. Nous avons battu le bois dans tous les sens , et il n'est pas probable qu'il y soit. Allons , à voire sauté.
Il but , et passa la cruche à la ronde. Je voulus profiter de ce moment, pour prendre doucement une position plas
(47) commode ; mais , ô malheur ! en allongeant mon pied pour le poser sur une autre branche , mon soulier, qui ne tenait plus , s'échappe , et va tomber sur le nez de celui qui buvait.
Tous les yeux se portent en l'air , et le bois relenlit soudain des cris : le voilà île voilà 1
Pour le coup , il n'y a plus moyen de me sauver; ces Messieurs mettent tous le chapeau à la main, et m'invitent poliment, mais très-poliment, à descendre. L'un d'eux pousse la politesse jusqu'à grimper, jusqu'à la naissance des branches , en m'exhortant de poser mes pieds sur sa têle pour descendre plus commodément. Coquin , dis-je en moi-même , tu n'en auras pas le démenti , et , appuyé sur la tête du vilain , j'arrive au pied de l'arbre , où je suis reçu avec les plus {Mandes démonstrations de joie. On,
fait un cercle autour de moi , mais on se tient à une distance respectueuse j et, tout en surveillant jusqu'au moindre de mes mouvemens, dans la crainte sans doute que je ne cherche à m'échapper , on s'épuise en complimens que je prends pour autant d'insultes.
— Monseigneur nous a donné bien de la peine , mais nous sommes au comble de la joie de l'avoir retrouvé.
— Si Son Excellence voulait nous faire l'honneur de boire un coup \ Monseigneur doit avoir besoin de se rafraîchir.
?>Ionseigneur ! Son Excellence !
ces drôles-là se sont-i!s donné le mot pour m'insulter ? Messieurs, leur dis-je d'un ton animé , et en mauvais allemand de Bouquenom , faites votre devoir, et rien de plus ; sachez qu'un malheureux est un objet sacré , et qu'il y a de l'inhumanité à l'insulter
comme vous le failes. — Ah ! Monseigneur ! Dieu nous préserve d'insulter Voire Excellence ! Nous savons trop le respect que nous lui devons, ainsi qu'à notre haut et puissant maître , Sou Excellence le Comte de la
Ici , un de la troupe , qui s'était détaché , revint tout essoutlé, en criant : Monsieur le Bailli nous attend dans le chemin avec sa voilure. — Si Monseigneur veut nous faire l'honneur de nous suivre , nous aurons celui de l'accompagner. J'enrageais , et j'aurais bien donué, de bon cœur, un coup de poing sur la mâchoire du butor qui me inonseigneurisait si impitoyablement ; mais je n'étais pas le plus fort, ces drôles-là étaient ious armés de fusils ; je pris le parti de les suivre , de les laisser dire, et de ne plus répondre.
Nous eûmes bientôt joint M. le 5. 5
(5o) Jiailli et sa voilure. Je crus au moins que celui-ci, en sa qualité de magistral, aurait plus d'égards pour le malheur, que les coquins qui m'escortaient : point du tout ; il ne m'eût pas plus \M aperçu, qu'il se confondit en .salutations et en excuses de toute espèce, v II était déso'é que l'obéissance qu'il devait à Sou Excellence Monseigneur le Comte, mon Irès-noble père., le mil dans la cruelle nécessité de s'assurer de ma Grâce ; il espérait que je ne lui en voudrais pas pour cela, et que je voudrais bien certifier qu'il m'avait traité avec tous les égards dus à ma haute naissance.
Allons , me dis-je , il paraît que je suis dans un pays de fous ; je me sauve d'un couvent, où des béguines croient parler latin , en mettant le Pater et VA^e en pièces , et ces gens-ci traitent leurs prisonniers de Monseigneur et
(5, ) d'Excellence. Il faut bien se résigner quand on ne peut faire autrement.
Sur l'invitaiion du Bailli , je montai dans la voilure ; il s'y plaça à côte de moi : deux paysans montèrent sur le devant , deux sur le derrière , et nous partîmes. La route se fit dans le plus grand silence : en moins d'une demiheure , nous arrivâmes dans une petite ville , que j'avais aperçue du haut de mon arbre; et la voilure s'arrela devant une maison d'assez belle apparence. On m'invita de descendre, et l'on m'introduisit dans un superbe salon , où j'aperçus un homme d'un certain âge et d'une figure respectable , que mes conducteurs nommèrent monsieur le G -ranci- Bailli. Près de lui était sa Femme, vénérable matrone, que mes yeux quittèrent bientôt , pour s'attacher sur une grande blonde , d'une figure céleste , et qui aurait pu,
3 ervir de modèle à la \ ierge du Guide , sans un certain sourire malin qui se ^dessina sur ses lèvres de carmin , à mon entrée , et un signe d'intelligence qu'elle me fit , en posant un doigt sur sa bouche , comme quand on veut recommander un secret. - — Q\\ , oh 1 me dis-je , voilà du nouveau ; celte jeune personne ne m'a jamais vu, et cependant elle a l'air de me connaître.
— Soyez le bien venu, Monseigneur, médit le Grand-Bailli j pardonnez si je ne puis m'em pêcher de rire malgré le respect que je vous dois. Je savais bien que Son Excellence éf ail déguisée; niais jamais je ne me serais attendu à la voir dans un tel équipage. Monseigneur, je vous en supplie, jetez donc les yeux sur cette glace ! Je me retournai , et je vis qu'en effet , toute la granité possible n'aurait pas tenu à l'aspect
(53) de mon cosïwme. Ma robe de mousse-* Hue, mon jupon rose , e'iaienl en lambeaux ; mes bas de soie , ainsi que la moitié de ce qui restait de nies vêle* mens, étaient couverts de vase; je n'avaisqu'un soulier donlil était impossible de distinguer la forme et la cou* leur : ajoutez à cela, la grande redin* gole du jardinier qui pendait sur mes talons, et qui était rapetassée de pièces de toutes couleurs , et son grand feutre retroussé par-derrière seulement ; et lâchez de vous faire une idée de mon bizarre costume.
— Mon ami , ditlaGrande-Baillive ^ il faut d'abord aller au plus pressé ; il faut commencer par procurer à Mou* seigneur des habits plus décens, et vous vous parlerez ensuite.
— Tu as raison , mon ange. Thomas, conduisez Son Excellence dans la chambre de mon fils ; qu'elle choisisse les
(54) habits qui lui conviendront , el rendezlui vos services pour l'aider à s'habiller.
— Monsieur, dis-je , ne sachant plus où j'en étais, Monsieur, si tout ceci n'est pas le persifftage le plus cruel, je suis en conscience oblige' de vous dire que vous êtes dans l'erreur, et que vous me prenez pour un autre.
— Monseigneur, celle feinte est inutile avec nous; nous sommes prévenus, nous avons l'honneur de vous connaître , et, comme l'a judicieusement observé Madame > nous causerons plus commodément, quand vous serez convenablement vêtu. Thomas, conduisez Monseigneur, nous dînerons quand Son Exce-lence sera prête.
Il fallut bien suivre Thomas, qui m'ouvrit une garde-robe remplie d'habits de toute espèce. Je refusai absolument les services du valel-de-chambre , qui me laissa seul et maître de
rh'habill^r à ma guise. Chemise fine, l»as et culotte de soie noire, veste de satin blanc brodée, un habit vert borde d'une petite broderie en or, mi chapeau à plumes et des mules vertes, car je ne trouvai pas de souliers , voilà ce qui remplaça ma défroque mouillée , crottée et d durée. Je n'oubliai f as de passer à mon cou le portrait de Louisa : heureusement l'eau n'y* avait pas pénétré.
Lorsque je fus habillé, je sortis de ma chambre et trouvai, dans la pièce voisine, monsieur Thomas qui ouvrit de grands yeux, en me voyant si avantageusement métamorphosé ; et après m'a voir fait plusieurs saints respectueux, me dit qu'il avait l'ordre de me conduire au salon , où la famille m'attendait pour dîner. Je me laissai donc conduire par monsieur Thomas, qui, me devançant, ouvrit les deux
(56) ballans, en annonçant à haule voix Son Excellence. On se leva à mon entrée , et le Grand-Bailli me fil asseoir entre son épouse, et Aglaésa charmante fille.
Il me semblait que je révais : « Ma foi» disuis-je , si c'est une mystification, elle n'est pas trop désagréable pour moi jusqu'à présent : me voilà velu comme un seigneur , on m'offre ma pari d'un charmant diner , dont mon estomac a le plus grand besoin , on me place à côté d'une jolie fille qui ne cesse de me faire les yeux doux ; profilons, en attendant l'explication , desagrémens de ma situation présente »
et volons un instant déplaisir à l'avenir qui me menace.
Je me laisse servir les meilleurs morceauxpar madame la Grande-Bail- Jive , je sable avec complaisance le vin délicieux, dont son respectueux époux me verse maintes rasades ; je répands
aux sourires expressifs de Mademoiselle Aglaé, par un sourire plus expressif encore; mais je ne dis rien , et l'appétit que je montre sert d'excuse à mon silence. J'ai toujours la bouche pleine : le moyen de parler ! Ce pendant, quelsque soient le besoin et la capacité d'un estomac , il a ses limites , il a des bornes auxquelles l'appétit le plus intrépide est obligé de s'arrêter j les riches seraient trop heureux, s'ils pouvaient toujours manger , quand il ne leur reste plus d'autre jouissance que celle-là , et mon Excellence de nouvelle fabrique , se \it enfin obligée de parler et même avec assez de vivacité , pour refuser les morceaux délicats dont madame la Grande-Baillive persistait à vouloir charger mon assiette.
Je refusais en mauvais allemand et en mauvais termes, je n'en savais pas d'autre; mais cela servit de texte au
Grand-Bailli pour enlamer la conversation.
— Mais, dites-moi., Monseigneur, pourquoi vous vous obstinez avec nous à dénaturer voire langue maternelle ?
vous qui parlez l'allemand avec tant de pureté.
— Monsieur , l'allemand n'est point ma langue maternelle,, je suis Français.
— Cessez, je vous en supplie, d'user de dissimulation avec nous. J'ai déjà 'eu l'honneur de prévenir Son Excellence que nous étions prévenus.
— Et moi , Monsieur , j'ai eu l'honneur de vous pre'venir, en entrant ici , que si votre intention n'e'lail pas de vous divertir à mes dépens , il était certain que vous me preniez pour un autre.
— Ce système de dénégation poûiN rail être bon avec des personnes qui
(59) n'auraient pas l'honneur «le connaître
Monseigneur , tt dotil Sbn Excellence aurait sujel île se méfier ; mais Monseigneur doit savoir qu'ilse Irouve ici au milieu de serviteurs fidèles , je dirais des amis , si le respect et !a distance qui nous séparé lit ne non- interdisaient ce titre; et nous n'avons d'autre intention que de rendre à son auguste père un fils que son extrême jeunesse a pu égarer un instant , sans pour cela lui faire perdre ses droits à ça tendresse et à notre hommage.
— Mon auguste père ! Encore une fois, Monsieur, je vous assure que rien n'est moins auguste que ma famille.
— Il y en a de plus puissantes en Allemagne ; mais il en est peu de plus anciennes. Mais, puisque, parune singularité que je ne puis comprendre t vous semblcz encoi s nourrir l'espoir
de nous faire prendre le change , daignez jeler les yeux sur cette lettre de Son Excellence, et jugez vous-même, Monseigneur, s'il peut nous rester le moindre doute.
Il lira de son secrétaire une grande lettre , rue la pre'senta , et je lus ce qui suit avec le plus grand étonneinent :
Charles, par la grâce de Dieu, comte régnant de la L... à son Grand-Bailli de.... et à tous ceux qui ces présentes verront , salut :
« Nous avons appris avec la plus vive douleur, que noire héritier, notre fils bien aimé , à la suite d'une rixe qui s'était élevée entre lui et un étudiant en droit de l'université de Heidelberg, avait été obligé de fuir subitement de cette ville, pour sauver ses jours précieux menacés par un ennemi actif et implacable. Vivement poursuivi dans sa fuite, d'api es
les rcri-vcignemeiis qui nous sont parvenus, nous avons de fortes raisons pour croire qu'il se tient caché dans les bois qui sont sous votre juridiction. Je vous invile donc, et en cas de besoin, vous ordonne d'employer, siloi la présente reçue, tous les moyens que votre charge met à votre disposition , pour rechercher mon lils, le protéger et le ramener à notre château de... sous bonne et sure escorte.
» Et comme , par crainte ou autre motif, il pourrait nier son nom et se faire passer pour un autre, même pour un étranger, au moyen de plusieurs langues qu'il parle assez bien , vous trouverez ci-joint son signalement, que vous ferez passer à tous vos délégués.»
La lecture de ce signalement augmenta ma surprise; ma taille et mes traits y étaient désignés d'une manière si frappante, que lous ceux qui
l'avaient lu élevaient , en me voyant , s'écrier : le voilà! Hélait terminé par c\s mots plus remarquables encore :
« Il doit être habillé en femme , robe de mousseline brodée , jupon rose ., et , par-dessus le tout , une mauvaise redingote de paysan, en drap bleu , et raccommodée de diverses couleurs. »
Eh bien , me dit le Grand-Bailli , après que j'eus achevé ma lecture, eh bien , Monsieur , que pensez-vous de cet écrit?
— Je pense , Monsieur, que peutêtre jamais tant de circonstances ne se sont réunies pour opérer une conviction ; et cependant je vous proteste que je ne suis pas le jeune seigneur désigné dans cette lettre.
— Oh! pour le coup , c'est trop fort ! Mais, Monseigneur , que répondrezvous à ma fille , qui a eu l'honneur
( es ;
de voir plusieurs fois Son Excellence à B...C... et de danser avec elle ? A ma tiile., qui, maigre' voire déguisement , vous a reconnu sur-le-champ ?
— Mademoiselle m'a reconnu ?
— Reponds donc , Aglaé, ne reconnais-tu pas Monseigneur?
— Et comment aurais-je pu l'oublier , après les bonte'sdoul Son Excellence a daigne' m'honorer , et qui resiiront toujours grave'es dans ma mémoire ?
— Donne-lui des détails , dit la mcre , ahnque Monseigneur n'ait plus la moindre objection à faire.
— Si vous le permettez , ainsi que Monseigneur, je yais lui rappeler à l'oreille une «irconslance que Son Excellence ne niera certainement
pas.
— Permettez-vous , Monseigneur ?
— Oh ! j'accepte volontiers le défi.
(64) Je pris la belle Aglaë par la main, et la conduisis dans l'embrasure d'une croise'e. Elle se pencha vers mon oreille, et me dit : Ingrat! auriez-vous déjà oublié la nuit de déiices que j'ai passée dans vos bras? Répondez !
— Adorable Aglaé , lui répondis-je de même , si vous voulez qu'un tel excès de bonlé ne sorte pas de ma mémoire , daignez me promettre le même bonlieur pour celte nuit!
— Vous m'avez mise dans le cas de ne pouvoir plus rien vous refuser; j'irai vous trouver.
— Eh bien , dit le Grand-Bailli , Monseigneur convient— il maintenant?
— On! nous sommes convenus de tout, repondis-je étourdiment.
— En ce cas , je vais donc remplir les intentions de Monseigneur. Voici une bourse de cent ducats, et une
(65) montre que je suis chargé de vous remettre.
— Monsieur le Bailli , je n'acceplerai jamais cela , je ne puis profiler de voire errt* tir.
— Encore ! Monseigneur conviendra , s'il daigne y réfléchir, que c'est pousser la plaisanterie trop loin.
Je réfléchis en effet que toutes les preuves étaient contre moi, que je m'obstinerais en vain à nier, et qui!
fallait, bon gré malgré, que je fu^se une Excellence , jusqu'à ce que le hasard m'eut fourni les moyens de prouver le contraire. En conséquence , je résolus de tirer le meilleur parti possible de ma situation. D'ailleurs, depuis un moment mes idées venaient de prendre une autre direction. Le plus bel objet qui se fui jamais offert au désir venait de me promettre nue nuit de bonheur : était-ce à mon âge et avec 3. G
(66) Ja curiosité donl j'étais tourmenté , que l'on pouvait refuser une bonne fortune de celle importance ? Non, Aglaé , vous éles plus belle que toutes celles qui, avant vous, m'ont conduit aux portes du bonheur; et quand votre douce voix me promet de m'in- Iroduire dans ie sanctuaire , dût le destin le plus rigoureux m'attendre au sortir du temple : que je fasse avec voib mon premier exercice de piété , comme disait la dévole , le souvenir d'une telle félicité sera une égide impénétrable aux coups du sort.
— Monsieur le Grand-Bailli , je serai tout ce que vous voudrez; j'accepterai tout ce qu'il vous plaira de m'offrir ; je vous suivrai partout où il vous plaira de nie conduire.
— Enfin, Monseigneur, vous me combltz de joie.
— Mais c'est à quelques conditions
(G7) auxquelles vous aurez la complaisance de souscrire.
— Parlez , Monseigneur , vosmoindies désirs sont des ordres.
— Prenezdu papier, une plume et de l'encre. Je vais vous dicter une capitulation que j'écrirai en même temps que vous; vous la signerez, el nous en garderons un double.
— Monseigneur , je suis prêt.
— Ecrivez donc que je suis prêt à vous suivre aux conditions suivantes :
Article premier. Je n'aurai point d'autre escorte que vous.
— Accorde' , pourvu que Son Excellence donne sa parole d'honneur de ne point chercher à s'évader.
— Je la donne. Comme je suis fatigue' , nous ne partirons que demain, malin.
— Accordé , vu que c'était mon intention , et que j'ai fait partir un cour-
(G8) rier pour prévenir son Excellence le Comle régnant de la L....
— . r lie le trois. Monsieur le Bailli certifiera que /jusqu'au dernier moment, j'ai nié que je fusse le fils de Monseigneur;
— Accordé, quoique je ne voie pas la nécessite de cet article.
— Article quatre. Lorsqu'il sera bien constaté qu'on m'a pris pour un autre , il ne sera fait aucune poursuite contre moi ; on ne me fera aucun reproche , et je serai libre de me retirer où bon me semblera.
— Je commence à comprendre que l'ol slination que Monseigneur met à nier son nom et son rang, ne peut être que la suite d'Une gageure ; et pour lui prouver que je ne crains pas d'avoir fait une méprise , non-seulement j'accorde l'article quatre niais je m'engage en outre à laisser à
celui que je crois fermement l'héritier du Comte de la L... tous les effets, et l'argent donl il se trouvera nanti au moment de la découverte du contraire. J'ajoute , de plus , cent de.cals à ceux qu'il a déjà.
— Vous vous repentirez de votre générosité ; mais rnfm , puisque vous le voulez absolument , j'accepte :
maintenant signons. Voilà ma copie et je garde la votre.
Après avoir ainsi pris mes précautions , j'eus l'esprit parfaitement tranquille ; je me livrai à toute ma gaîlé naturelle , et la conversation , qui se faisait alors en français, fut longue , vive et amusante. Comme nous étions convenus de ne plus loucher le point sur lequel nous ne pouvions être d'accord , la soirée se passa sans la moindre contrariété. Après une légère collation , je lut conduit en grande céré-
(7° ) morne, par toute la famille, dans la chambre qui m'était destinée. Thomas vint m'offrir ses services , je le congédiai : Mon Excellence se deshabilla seule et se coucha.
Rien ne chasse le sommeil comme ridée d'un bonheur inailendu ou l'attente du plaisir. Ce malin j'étais fugitif, couvert de lambeaux, sans le sou, sans asile , exposé aux poursuites de la justice; je n'avais pour perspective que la captivité ou la plus affreuse misère j et maintenant, quelle différence! Je suis velu comme un seigneur, ou peu s'en faul ; j'ai assez d'argent pour aller au bout du monde; mes membres fatigués reposent sur lédredon ; et pour comble rie bonheur, une fille , une fille charmante m'a promis de venir mettre en ma possession tous les trésors fcfe l'amour ! Mais qu'elle vienne donc ! CMg'aé! Si lu
(7« ) savais avec quelle impatience je t'ai— tends ! Le plus profond silence règne dans la ville et dans la maison ; tous les Argus sont endormis : qui peut donc te retenir ! Mais n'entends-je pas un pied l<'g<-r efilrurer le parquet avec pre'caulion ? Que vois-je ! une porte , que je n'avais pas aperçue , s'ouvre doucement au fond de mon alcôve. C'est elle, c'est Aglaé ! Couverte d'un vêlement qu'on , prendrait pour un tissu de brouillard ., vêlement qui couvre tout et ne cache rien; elle s'avance avec la liberté que donne l'amour partagé, et la timidité compagne de l'amour qui lutte avec la pudeur. Elle s'assied sur mon lit et paraît n'être venue que pour avoir une explication avec moi. fton , Aglaé , non , le temps est trop précieux pour le prodiguer en vains discours; eu vai« lu veux parler, des baisers de feu repous-
sent le reproche que ta belle bouche va prononcer; enfin, sans avoir dit un mot , nous sommes d'accord : les baisers qu'elle me rend , les mouvemens précipites de son sein qui se gonfle et s'agite sur le mien , la douce langueur de ses yeux , tout annonce sa défaite. Elle est dans mon lit, elle est dans mes bras: ô pour cette fois j'espère que nul obstacle ne viendra s'opposer à mes désirs , au moment de les satisfaire !
Vain espoir ! il est écrit qu'un mauvais génie viendra toujours m'arraeher les honneurs du triomphe ; je fais un mouvement pour faire place a Ag'aé ; le rideau de mon lit louche à la bougie qui brûle sur la table de nuit, et sur-le-champ, la flamme se communique du bas en haut, cl nous enveloppe ! Chacun de nous se jette, à bas du lit et se précipite , moi au
milieu Je nia chambre , Aglaé au milieu de la sienne. Elle pousse des cris perçans ! Au feu l au feu ! le feu est dans la chambre de Monseigneur!
A ces cris , toute la maison accourt chez moi , personne ne s'est donné le temps de s'habiller : on crie , on se pousse , on s'agite ; moi seul, je conserve le calme ne'cessaire dans la circonstance. Les rideaux de mousseline sont bientôt éteints ; le danger est passé; on me fait de tendres reproches sur celui auquel je viens de m'exposer : on s'aperçoit seulement de sa nudité; on rougit, on balbutie des excuses ; et comme la nuit est fort avancée, on se retire pour s'habiller; on convient qu'on va se réunir pour déjeûner , et que nous partirons ensuite.
Bientôt nous nous rassemblons au»
tour d'une table ronde , et la conver- 5. 7
salion roule sur l'événement de la nuit. On déjeune , on plaisante , l'entretien se prolonge jusqu'à six heures du malin. Les chevaux sont à la voiture ; je fais mes adieux à madame laBaillive, qui rougit, en songeant que mes yeux profanes ont pu se promener sur ses robustes appas. Aglaé rougit aussi, mais par une cause bien différente , et qu'il n'est pas difficile de deviner.
Entin , je suis dans la voilure qui doit m'entrainer je ne sais où ; une foule de peuple nous entoure , et fait retentir l'air des cris de : vivat Son Çooccllence ! Je ne sais quelle contenance tenir. Le Giand-Bailli prend pitié de mon embarras ; il jette à ces gens une poignée de monnaie de cuivre , en leur disant : « Son Excellence \ ojage incognito; ainsi, faites comme
si vous ne la connaissiez pas. Fouette , cocher ! «
Les chevaux courent comme le vent : le Bailli veut enlamer une conversation ; mais comme elle ne peut que me jeter dans de nouveaux embarras , je fais semblant de dormir, et finis par tomber en effet dans un profond sommeil , qui ne fut interrompu qu'au moment où la voiture s'arrêta devant un superbe château. Je n'eus pas plutôt mis pied à terre , que j'entendis retentir de tous cotés : voilà Monseigneur ! voilà Monseigneur !
On se presse autour de moi , on m'entoure ; c'est à qui me saluera , me complimentera. Quelle joie pour Son Excellence Monseigneur le Comte , disait l'un ! Quel plaisir pour Son Excellence Madame la Comtesse , disait l'autre !
On m'introduit, en grande cérémonie, dans la salle d'honneur : la garnison du château, composée de quatre
C?6) iiomm-eset un caporal, qui remplit en même temps les fonctions de tambour, est toute entière sous les armes; tous les domestiques des deux sexes , l'intendant à leur tête , sont rangés en haie sur mon passage , et s'enrouent à crier : vive Monseigneur ! Je ne donne pas grande attention aux hommes ; mais une peli te soubrette , d'une jolie figure chiffonnée , aux yeux égrillards , me parait l'objet le plus intéressant de l'assemblée : la coquine me sourit d'un air de connaissance , de familiarité même ! Ah ! ah 1 >e tâcherai de dire deux mots à celte soubrette -là.
Enfin , je suis en présence de mes prétendus augustes parens : comme la nature ne me dit rien pour eux , le respect et la crainte me rendent immobile. Mon auguste mère, attribuant jçnon embarras au souvenir de mes
(77) fautes, daigne m'adresser la première quelques paroles de douceur, et en français , suivant l'usage des cours d'Allemagne. — « Mon fils ,- mon tendresse il est plus fort que mon colère , je pardonne vous , embrassez vous* Totre mèrec — Vous êtes trop faible , dit le Comte , son faute méritait une remarquable bunition. -—• Ah, Monseigneur t les boyaux d'une mère se laissent fc'nTemefrt mouvoir en même temps qu'ils voient un>/»s repentant. Venez, Je permets tous de me embrasser ! *
Tout ridicule que fût le noble langage de la Comtesse, elle était femme,, elle était appétissante, et j'appliquai avec plaisir deux gros baisers roturiers sur ses nobles joues : ils y restèrent gravés par le fard que j'enlevai des deux cotés avec mes lèvres. — Allons,, embrassez vous aussi Son Excellence
(78)( Monseigneur , voire très-haut et trèspuissant père et Comte du Saint- Empire. — Non , Matame , je feux auparavant des breuves de sa repentir.
— Hélas , Monseigneur, je me déclare indigne d'une si haute faveur; car je déclare en votre présence , et pour la centième fois , que je n'ai pas l'honneur d'être votre fils.
— Vas ist das ? Qu'est-ce cela , enfant contrénaturé , vous oser calomnier Matame ma noble épouse r et insilter votre père ! Hors de mes yeux ! vite , hors de mes yeux !
— "Vous ne m'entendez pas , Monsieur le Comte ; Madame n'est pas ma mère non plus : il y a ici une méprise.
— Ché suis pas ta mère ? Ah ciel ï le sang me cuit dans les veines. A moi cela ! à moi 1 Ah ! j'ai trop beaucoup vécu.
— Àh î chère Comtesse , tenez ces précieuses larmes en arrière : à mui appartient te pinir la témérité d'un ingral fils qui méconnaît ses parens. Commandant ! conduisez Mon* sieur dans sa chambre ; mettez une sentinelle à sa porte , et laissez entrer aucun homme chez lui.
Le commandant , c'est-à-dire le caporal, s'approcha, et me lit signe de le suivre. Il fallut bien m'y résoudre , car je ne pouvais espérer de faire entendre raison à des gens irrités et prévenus : le temps seul pouvait débrouiller cette intrigue. J'espérais aussi que le Grand- Bail li , pendant mon absence , rendrait compte de ma conduite et de nos conventions , exciterait au moins des doutes, et l'envie d'en venir aux éclaircissemens. Il n'en fut rien, du moins j'en jugeai ainsi, en voyant que les heures s'écoulaient sans qu'on parût songer à moi.
A la fin cependant , j'entendis une vive altercation dans l'anti-chanibre ; je prêtai l'oreille , on se disputait en allemand. — Quand je vous dis que vous ne pouvez pas entrer î Je sais cô que c'est qu'une consigne , et je ne suis pas fait pour y manquer. C'e'tait la senlinelie qui parlait. — Mais , répondit une voix de femme , votre consigne ne porte sûrement pas que Monseigneur ne mangera pas ? — Non , je n'empêche pas Monseigneur de manger ; mais ma consigne porte que je ne dois laisser entrer aucun homme là-dedans. — Eh bien, grosse bêle, est-ce que je suis un homme , moi ? — Non , vous êtes une jolie fille , Mademoiselle Lisette. — Eh bien , tu vois donc bien que ta consigne ne me regarde pas. — Vous avez raison , je ne pensais pas à cela. Passez , Mademoiselle , passez.
(8. ) Limite entre avec un panier à sofi bras : cette Lisette est la jolie soubrette que j'ai remarquée en entrant.
Elle me salue en passant, sourit et passe dans une autre pièce. Je la suis : c'e'lait dans la chambre à coucher.
— J'ai peusë, dil-elle malignement, que Monseigneur aimerait mieux manger dans cette pièce-ci que dans l'autre , où on ne peut dire an mot sans que la sentinelle n'entende.
— Vous avez raison , charmante Lisette , car j'ai bien des choses à vous dire , qui ne doivent être entendues que de nous. D'abord, je serais fâché que la sentinelle entendit ce baiserci. .. . ni celui-là.
— Ah ! finissez donc, Monseigneur?
*Si j'avais su que vous ne fussiez pas
plus raisonnable que cela , je n'aurais pas demandé à Jean à venu1 à sa place vous apporter votre dîner. — Coin-
ment , Lisette , c'est vous qui avez:
demandé à venir ? cela mérite bien encore un baiser. — Oui, oui, vous m'aimez bien tant que vous êtes ici ; mais , une fois que vous êtes parti , la pauvre Lisette est bientôt oubliée.
Cependant vous savez jusqu'à quel point j'ai poussé la complaisance , ou plutôt la faiblesse à voire égard ; convenez que je suis trop bonne ? — Oh 1 charmante, toujours charmante. — Oh ! je vous en prie , Monseigneur , finissez ; si on allait nous surprendre ! — Bah ! et la sentinelle qui ne laisse entrer personne ? - — Oh ! la bonne précaution !
Tous les obstacles sont levés , l'amoureuse et jolie soubrette s'offre d'elle-même pour conduire ma barque à bon port ; elle y touche , lorsque le bruit d'un cor de postillon , qui retentit sous mes fenêtres, la voix de
(85) la sentinelle qui criait à lue-tête : Mademoiselle Lisette î on vous demande; des cris confus , un mouvement général dans tout le château , arrachèrent Lisette épouvantée d'entre mes bras.
Elle s'élance hors de ma chambre ; je la suis jusque dans la première pièce , ne sachant ce que je devais penser de tout ce tintamarre. Bientôt j'entends un grand bruit dans les escaliers; plusieurs personnes s'avancent précipitamment vers ma chambre ; la porte s'ouvre , et je vois paraître , avec la plus grande surprise, un second moimême , un jeune homme qui me ressemblait, comme une bonne copie ressemble à son original. Le Comte, la Comtesse, le Grand-Bailli, Lisette, l'Intendant, le suivent : tous s'arrêtent, non moins surpris que moi; Les regards se portent alternativement sur le jeune Comte (car il fallait bien que
(84) ce fut lui), puis sur moi. On nous examine depuis les pieds jusqu'à la tête, on nous compare ; et, pendant quelques minutes, on entend repéter à la ronde : c'est singulier , c'est drôle ! c'est frappant !
Le Comte prend la parole le pre-^ mier , et dit gravement : L'un des deux est mon fils,, cela est certain; mais lequel? Là, les bœufs s'arrêtent à la montagne ( 1 ). Celui-ci dit : je suis ; l'autre , je suis pas. Je peux Croire aucun de tous deux. A mon fils, la conscience dit qu'il doit trembler devant mon noble etjiste colère , et la crainte peut Y apporter à dire qu'il soit un autre. Celui-là peut, par
(i ) Proverbe allemand qui signifie : voilà la difficulté. Il est traduit mot à mot, ainsi que les germanismes que la noble famille exprime littéralement en français.
■supercherie , dire qu'il soit mou héritier; ainsi, je peux pas croire ni oui, ni non : cela est lies-embarrassant! Les raisons sont fort bonnes, fort fortes des deux côtés pour m'y fier. Comment faire ?
— Avec votre permission , dit Lisette, si Votre Excellence daigne me le permettre , je lui indiquerai un onoyenlrèsrsimple d'éclaircir la chose.
— Parlez , parlez ! dites , dites , s'écria tout le monde à-la-fois?
— Eh bien , dit-elle, j'ai entendu dire que Monseigneur le Gis de Son Excellence avait un signe naturel et ■remarquable sur le bras. . . .
— « C'est juste. Lequel de vous deux a un signe sur le bras ?
■»— Moi , nous écriàmes-aous tous deux en même temps î
Ici, la surprise parut à son comble; mais elle devait encore s'accroître.
— Quel signe avez-vous sur le bras?
demanda la Comlesse à son fils.
— Une cloche.
— C'est lui, c'est lui, c'est mon fils]
— Lentement, lentement, dit le Comte , attendons la re'ponse de l'autre. Quel signe avez-vous, me dit-il?
— Monseigneur, c'est un cloche...
Je fus interrompu par un cri général de surprise. — « Uti cloche tous les deux : quel nouveau emharras ! »
— Vous ne m'avez pas laissé achever le mot , Monseigneur ; vous auriez entendu que je porte un clocher sur mon bras , et non pas une cloche.
— Ah ! Dieu soit loué ! ici est mon fils , dit la Comlesse , en le serrant dans ses bras.
— Lentement , Madame , lentement ; avant de embrasser , il faut voir les preuves. Montrez vos bras.
Le Comte fit voir sa cloche , et moi mon clocher. Alors tous les doutes furent levés; le jeune Comte fut embrassé , salué , complimenté. Les premiers transports passés, on voulut savoir les détails de sa malheureuse affaire , qui l'avait forcé de fuir déguisé en femme. Il partit d'un éclat de rire-
— « C'est un conte, dit-il, une mauvaise plaisanterie que l'on a faite à mon gouverneur, qui, comme vous le savez, est l'homme le plus crédule du monde. Depuis long-temps j'avais promis au Baron de Verback d'aller passer quelques jours à sa campagne.
H arrive un soir lui-même, pendant que mon gouverneur était sorti ; il donnait un bal charmant , et il était venu me chercher ; il n'y avait pas un instant à perdre , et il fallait partir sur-le-champ. En vain je lui objectais
(88) que mon gouverneur était absent , et qu'il fallait au moins lui demander son consentement. « Eh parbleu , ditil , voilà ton ami de Steinheim , qui voudra bien l'instruire quand il sera de retour. » Il m'entraîna dans sa voiture, et nous partîmes. Mais voici ce que j'ai appris bier soir, à mon retour. Steinheim > qui est bien le plus drôle de corps de l'université, avait trouvé plus plaisant de désespérer mon gouverneur, que de le rassurer sur mon absence. En conséquence, il le laissa toute la nuit se morfondre à m'attendre , et le lendemain matin , il vint annoncer à mon gouverneur que j'étais allé à un bal masqué, déguisé en femme ; que là, j'avais eu une dispute très-vive pour une femme , à la suite de laquelle j'avais eu le malheur de tuer mon rival; que je n'avais eu que le temps de prendre
(89) la fuite avec mon coslume féminin , pour e'viter la vengeance des amis du mort. — En femme, s'écriait le bon gouverneur, en coslume de bal ! — Je crois pourtant , disait Steinheim , que pour élre moins facilement reconnu , il a mis par-dessus sa robe de mousseline brodée , une vieille redingote de paysan. Un autre étudiant , à qui Steinheim avait donné le mot , vint annoncer qu'on m'avait vu rôder dans le bois de . . . . , où mes adversaires ne pouvaient manquer de me saisir.
Le pauvre gouverneur } sans réfléchir qu'il n'était pas possible que j'eusse traversé la ville de Manheim d^ns le costume bizarre dont on m'affublait , trembla aux dangers que je courais; et n'o anlse présenter devant vous sans moi , prit le parti de vous 5. 8
(9°) dépêcher un courrier pour avertir de ma déplorable aventure.
Les choses étaient dans cet état , lorsque je me présentai lout-à-coup devant mon gouverneur ; il poussa un cri de surprise et de joie ; il pleurait., il liait en même temps, et me faisait mille questions auxquelles vous pensez bien que je ne comprenais pas un mot. Ce fut avec beaucoup de peine que je réussis à saisir le fil de celle mauvaise plaisanterie. Je blâmai fortement mes deux camarades d'avoir laissé les choses aller si loin ; je sentis l'inquiélude qui devait vous tourmenter, et je pris la posle sur-le-champ, pour venir la dissiper par ma présence. Jugez de ma. surprise , lorsquen enlranl au château , on me dit que j'y suis déjà. En effet , je doute que Ja nature a l jamais ciéé une ressemblance plus parfaite que celle qui
(9>) existe entre moi et Monsieur; et, ma foi, sans la cloche et le clocher, je ne sais pas comment nous nous serions tirés de là. »
Monsieur, étes-vous noble, me dit brusquement la Comtesse , comme frappée d'une idée subite ?
— Hélas , Madame , je n'ai pas cet honneur-là ï
— Vous n'êtes pas noble, et vous avez osé porter votre bourgeoise bouche sur mes nobles joues 3 qui ont plus de trente-deux quartiers!
— Madame , c'est vous qui l'avez voulu.
— Dites , Votre Excellence.
— Vous êtes pas noble , dit le Comte, et vous osez porter des plumes de chapeaux, exclusif caractère de la haute n blesse !
— Monsieur le Comte, on me l'a permis.
— Dites , Votre Excellence !
— Eh ! Monsieur l'Excellence , je suis Français ; chez nous, les Princes et les Princesses de la famille royale se contentent du titre modeste de Monsieur et de Madame. Au surplus, Monsieur le Grand-Bailli peut certifier que je ne suis venu ici qu'à mon corps défendant. Maintenant que le quiproquo est reconnu, je demande l'exécution du traité que j'ai conclu avec Monsieur le Grand-Baiili.
— C'est juste, répondit celui-ci:
seu'ement, vous m'exempterez de doubler la somme que je vous ai remise ; elle nie servira de dédommagement [Oui les rideaux que vous m'avez brûlés et le lit que vous m'avez gâlé. Cet article- à n'est pas compris dans la capitulation.
— Cesî 1res- juste, Monsieur !e Bailli : ainsi tout le monde me [h rmel de me retirer?
Pour tonte réponse , on m'ouvrit un passage; je saluai la compagnie , et respirai encore une fois en liberté , lorsque je me vis hors du château de SonExcellence et sur la grande roule.
Je regrettais seulement que ma noble copie ou mon original ne fût pas arrivé une heure plus lard, pour me laisser le temps de satisfaire ma curiosité avec Lisette , et me laisser jouir de son diner. Je ne savais où j'allais; mais tous les chemins m'étaient bon* , j'avais de l'argent, et dans mon nouveau costume je craignais peu d'être reconnu. Je ne songeais pas même que ce costume devait exciter l'attention des passans,qui ne devaient pas être médiocrement surpris de voir voyagera pied un jeune homme fringant, en culotte de soie et en chapeau garni de plumes.
Epuisé de fatigue et de faim, je
rue décidai à passer la nuit dans une grosse auberge de village où j'arrivai à la chute du jour. — Monsieur l'hôte , dis-je, enm'adressantà un gros homme assis et fumant sa pipe dans un large fauteuil , peut-on coucher et souper chez vous ? — Assurément , Monseigneur , dit-il , en faisant un effort pour se lever, et mettant son bonnet de laine à la main. Georges! vîle la voiture de Monseigneur sous la remise , et les chevaux à l'e'curie. — Monsieur l'hôte , je n'ai ni chevaux ni voilure , je suis venu à pied. — A pied , Mousieur , dit il en me toisant des yeux , et remettant son bonnet sur sa tête l A pied ! c'est différent , c'esi singulier! Il reprit sa pipe et se remit à fumer sans gêne , cl répétant encore : C'est .singulier ! — Mais , Mons'n nr l'hôte , que cela soil singulier on non , j'espère que cela ne vous tm péchera pus de
(95) me faire préparer un bon souper; je vous payerai aussi bien que si j'étais venu en voiture.
A ces mois , l'hôte posa sa pipe et ôta une .seconde fois son bonnet :
Monsieur, dit-il d'un air irès-satisfail , vous ne pouviez mieux tomber. Je tiens la meilleure auberge à dix lieues à la ronde ; je loge souvent des Barons et des Princes; et ce soir j'ai quelques voyageurs très-riches , qui ont commandé un repas splendide ; je ne doute pas qu'ils ne se trouvent très-honorés de vous admettre à leur table. En attendant, asseyez-vous là , et faitesmoi l'amitié de boire un verre de bierre ;.vce moi. Comme j'avais chaud , j'acceptai l'offre de mon hôte, et en atlen Jant le fameux souper , nous causâmes ensemble. Il me questionna assez adroitement sur mon pays et mes projets; j'étais confiant comme
(96) tous les jeunes gens , et en moins d'une demi-heure , à quelques particularités près, il savait toutes mésaventures. Celle du couvent le fit beaucoup rire ; mais , prenant lout à coup un air sérieux : Vous avez tort, jeune homme, dit-il, de raconter cela au premier venu ; voire histoire du couvent est extrêmement scabreuse ; les gens d'église ne badinent pas, et il y aurait là de cruoi vous faire brûler vif si vous étiez découvert ; cependant soyez tranquille à mon égard , vous pouvez compter sur mon silence , mais n'en parlez jamais à personne.
L'heure du souper arriva , et je me mis à table avec l'hôte et une demidouzaine de personnes dont le ton et le langage n'étaient rien moins que Liiiîans. Apres Je repas, ces Messie u ri proposèrent de jouer aux* petits pa-
(97 ) quels, on apporta des cartes el le jeu
commença. Je n'y pris d'abord aucune pat l ; mais voyant la facilite' avec laquelle quelques uns de ces Mes leurs gagnaient , je voulus aussi essayer mon bonheur. Je changeai un ducat que je tirai de ma boiuse , ayant la sotte vanité de faire apercevoir qu'elle était bien garnie, et je hasardai d'abord quelques pièces de monnaie. Je gagnais à tous les coups. Je doublai mes mises, et je perdis. Je triplai, mais il semblait que la fortun m'eût entièrement tourné le dos. Je perdais déjà quelques ducats , et peut-être aurais-je fiai par perdre le reste, lorsque mou hôte, me frappant sur l'épaule me dit myslérieu- ment de le suivre.
Ne sachant ce qu'il m voulait , je me laissai conduire dans une chambre voisine, où m'ayantfait asseoir, il me parla en ces termes Etes-vous fou t 3. 9
de faire voir que vous avez tant d'ar*gentque cela., à des gens que vous ne connaissez pas, et de jouer à un jeu infernal comme celui-là, ou on peut friponner , sans que vous vous en apeiv ceviez? Ma foi, sans l'intérêt que vous m'inspirez, je vous aurais laissé perdre jusqu'à votre dernier sou ; mais je n'ai pu m'y résoudre, et je vous ai fait venir pour vous empêcher de jouer davantage , et vous dire de prendre Vos précautions pour qu'on ne vous vole pas celle nuit.
— Que voulez-vous dire ? Est-ce qu'on n'est pas en sûreté chez vous?
— Sans doule , sans doute; mais je ne puis vous donner qu'une chambre à deux lits, et je ne puis répondre de celui que je mettrai dans votre chambre , puisque je ne le connais pas. Je sais bien que tous ces Messieurs ont l'air d'honnêtes gens , ils font de
(09) la dépense ; mais vous savez bien aussi que rien ne ressemble plus à un honnête homme qu'un coquin.
— Je vous remercie de vos bons conseils. Mais, Monsieur l'hôte, voulez-vous me faire le plaisir de serrer ma bourse et ma montre jusqu'à demain? De cette manière-ià je dormirai sans inquiétude.
— Je veux bien faire cela pour vous obliger, car je serais bien fàehé que vous ayez à vous repentir d'avoir logé dans mon auberge. Miis, pei mettez que je compte devant vous l'argent que vous me confiez, pour qu'il n'y ail pas de difficulté quand je vous le remettrai.
Je lui remis quatre-vingt-seize ducats et ma montre j il mit le tout devant moi dans une armoire dont il ôta la clef. Après quoi je rentrai dans ta. chambre , où dos gens jouaient eu*