LETTRE LIV
Henri à Charles Fraser.
Manheim , le...
JL/àns quelques heures je toucherai le sol chéri de ma pairie , de cette belle France à laquelle on voulait me faire renoncer pour l'Angleterre. Dans quelques heures le Rhin majestueux m'aura sépare' de tout ce que j'aide plus cher au monde 3 excepté de Caroline , dont l'image séduisante offre un rayon de soleil aux sombres nuages qui obscurcissent mes pensées. Elle seule me tiendra lieu du nom , du rang et de la fortune que je fuis; son amour me paiera au centuple des légers sacrifices que je fais à l'amitié.
Je n'y pouvais plus tenir; encourage d'un côlé par Lady Borman , décourage de l'autre par la juste préférence que Clara témoigne à Ferdinand , et par l'amour qui remplissait le cœur de ce noble ami , je ne pouvais être qu'ingrat ou parjure , brûler d'un amour sans espoir en trahissant Caroline , ou la trahir encore en construisant les bases de mon bonheur sur l'infortune de Ferdinand , et l'envahissement des biens de Clara. Non, je n'avais qu'un parti à prendre pour recouvrer le calme de mon âme , pour être fidèle à l'amour et à l'amitié. Je me suis éloigné ce malin , une lettre apprendra ma fuite aux amis que je laisse , sans leur en faire connaître les motifs , car je crains leur générosité. Pour ne point paraître ingrat , j'accepte et je conserve la rente que Ferdinand m'a faite; avec cela, et le peu
de talens que je possède je serai assez riche pour épouser Caroline , et pour vivre dans une sphère un peu plus élevée que celle où on voulait me lancer quand je coupai la joue du pauvre la Rose. Lady Borman recevra avec ma lettre une renonciation formelle et juridique à tous les droits qu'elle voulait me donner sur les titres el la fortune de mon malheureux père; cette renonciation me ttra fin à sa tendre sollicitude pour son adorable nièce , el son cœur , rassuré de ce côté , se livrera sans contrainte au plaisir d'assurer le bonheur de Ferdinand. J'aurais pu me faire nommer Lord Borman , mais je serai fier de conserver le nom de Henri; on ne pourra désormais le prononcer sans rappeler à mon cœur la dette que j'ai paj ée à l'amitié.
Je l'envoie la suite de mes égare* 5. a3
( 266 ) mens, ainsi que je te l'ai promis. Quand tu l'auras lue , tu conviendras que je fais bien peu pour un ami qui a tanl fait pour moi.
Suite des Aventures d'un jeune Etudiant.
J'en e'tais , je crois, au moment fatal où nous trouvâmes le malheureux jeune homme nageant dans son sang.
Un pistolet tombe à côte' de lui, annonçait qu'il avait lui-même terminé ses jours. Une lettre à l'adresse du Pasteur, placée ostensiblement sur une table , ne nous laissa aucun doute à cet égard; elle était ainsi conçue :
« Quand vous lirez cet écrit , mon ame aura paru devant le Souverain juge des hommes. J'ai assez de confiance en sa bonté, et en sa justice, pour espérer qu'il ne me fera point un crime de m'êiie débarrassé d'un
( 267 ) fardeau qui élait au-dessus de mes forces. Il n'y avait plus de repos pour moi sur la terre : j'ai du le chercher dans la nuit du tombeau. Plaignez un infortuné dévoué au mépris et à l'opprobre par sa naissance J'ai passé la nuit à vous tracer le déplorable récit de mes malheurs. Quand vous l'aurez lu , vous vous repentirez, peut-être , d'avoir accordé vos bienfaits à un infortuné que vous auriez repoussé avec horreur s'il vous eut été mieux connu.
Adieu, respectable vieillard, à qui je me plaisais adonner le nom de père !
adieu, vous que je nommais mes sœurs! plaignez moi , et priez-le Dieu de miséricorde qu'il me pardonne. »
Cependant, l'explosiondu pistolet, et les cris lamentables des deux jeunes personnes avaient répandu l'alarme, dans tout le voisinage ; une foule tumultueuse assiégeait la porte du Mi-
( 268 ) nistre , et voulait connaître ce qui venait de se passer. Le Ministre était descendu pour ouvrir, lorsqu'Alphonsine, les larmes aux yeux, et la frayeur peinte sur sa jolie figure , me prit vivement par la rnain : « Ah ! Monseigneur, dit-elle avec la plus grande agitation ; si vous m'aimez, je vous en supplie, ne me perdez pas en restant ici une minute de plus. Les gens de la justice vont arriver, vous serez interrogé, peut-être reconnu; dans tous les cas vous serez obligé de décliner votre nom. On soupçonnera le motif de votre déguisement , et je serai perdue de réputation; venez, suivez -moi, je vais yous faire sortir par la porte de derrière , pendant qu'il en est encore temps. »
Comme je ne me souciais pas d'avoir affaire aux gens de la justice , je suivis docilement Alphonsine, qui
m'ayanlfuil à lahàtede tendres adieux, et m ayant prorais de m'envoyer copie du manuscrit, en temps et lieu , ferma la porte sur moi , et me laissa libre de continuer ma route. Je me hâtai de m'éloigner d'un lieu qui me laissait de si doux et de si sanglans souvenirs , et je me mis plutôt à courir qu'à marcher sur la route de Mayence.
Ce ne fut que long-temps après, que je connus les motifs qui avaient poussé cet infortuné à se donner la mort ; mais pour ne pas intervertir l'ordre de mon récit , je vais placei' ici cette déplorable histoire. (1)
(i) Cette histoire étant beacoup trop longue pour trouver place ici , nous allons l'abréger le plus que nous pourrons.
Charles était le fils du bourreau de N... Elevé sous les yeux d'une tendre mère, qui lui procura en secret tous les maîtres possibles , il acquit des talens et des qualités qui
(37°) II ne m'arriva rien de particulier jusqu'à Mayence, où je fis mon entre'e
eussent honoré un homme de la plus haute condition , mais qui ne firent qu'augmenter en lui l'horreur et l'aversion que lui inspirait naturellement l'horrible profession de son père. Celui-ci, qui n'avait rien d'humain que la figure, ne pouvait voir sans indignation le dégoût que son fils témoignait involontairement pour ^on étatj et pour vaincre sa répugnance, ou pour la punir, il ie força un jour de fouetter et de marquer un criminel. Refus, prières, larmes, supplications, tout fut inutile j Charles fut forcé d'obéir. Mais après cette exécution, il eut son père et la maison paternelle en horreur, et prit secrètement la fuite.
Nous ne le suivrons pas ici dans ses aventures et ses voyages ; il sauve la vie d'un riche colon de la Martinique, qui par reconnaissance l'emmène avec lui dans cette ile , etle charge de différons emploisdont Charles s'acquitte avec autant d'intelligence que de probité. Ce colon avait une fille unique qui
C 27* ) avec six francs dans ma poche. Je demandai à la première personne que je
ne tarda pas à apprécier les rares qualités du libérateur de son père, et déjà le cœur de cette jeune fille était embrasé des feux du plus violent amour , qu'elle ne croyait encore céder qu'aux transports innocens de la reconnaissance.
Charles était dans l'âge où il n'est guère possible de vivre sous le même toît avec uns iille jeune, jolie, aimble, sans ressentir les atteintes de l'amour : aussi ne tarda-t-il pas à partager toute la tendresse qu'il avait inspirée à Belzi. Mais le sentiment qu'il ressentait pour elle ne lui fit pas un instant oublier la diitanca qui les séparait : timide , respectueux, il était heureux d'aimeret d'être aimé; ses vœux ne s'étendaient pas au-delà.
Quelques années se passèrent ainsi , sous le nom supposé qu'il avait pris. Charles fit prospérer les affaires de son bienfaiteur, qui de son coté s'étant aperçu de la passion que safille et Charles nourrissaient en secret l'un pour l'autre, prit la résolution de récom-
( 272 ) rencontrai, la demeure de mon ami Joson. On me rit au nez, el on ne dai-
penser les nombreux services de Charles en l'unissant avec Betzi. On se fera facilement une idée de la joie qu'éprouvèrent nos deux amans lorsqu'ils furent instruits de la détermination de l'honnête colon. Le jour fixe pour la signature du contrat est arrivé , les parens , les amis sont assemblés; on va signer; le bonheur et la joie brillent dans tons les veux, lorsqu'un incident imprévu changea tout-à-coup ce jour de fête en un jour vie désespoir et de désolation.
Depuis environ dix-huit mois, il s'e'tait établi à la Martinique un homme d'un caractère assez suspect. On ne savait ni d'où il venait, ni qui il était : à la dépense qu'il faisait, on préjugeait qu'il devait être riche. Cet homme avait manifesté des vues sur Betzi, qui, remplie de son amour pour Charles , l'avait prié très-sérieusement do renoncer à ses prétentions sur elle. Croyant trouver un accès plus facile auprès du père, il la lui avait demandée en mariage, et n'en
gna pas me répondre. D'autres personnes, à qui je m'adressai, nie demain
avait pas obtenu une réponse plus favorable.
Au moment donc où on allait signer le contrat, la porte s'ouvre et l'inconnu se présente au milieu de l'assemblée : Je vous prie, dit-il, de m'excuser si j'entre ici sans y être appelé j mais vous m'excuserez facilement en faveur du motif qui m'amène , et s'adressant au père de Betzi: Vous avez refusé, ditil , pour votre fille un parti honorable, et aujourd'hui vous ne frémissez pas de la donner, à qui ?,.. Au fils d'un bourreau!
La foudre tombée au milieu de la salle, n'aurait pas produit plus d'effet. L'horreur était peinte sur toutes les figures, tous les -.yeux se fixèrent à la fois sur le malheureux Charles, et semblaient lui demander si l'inconnu avait dit la vérité. Charles, immobile de terreur , tenait ses regards attachés sur celui qui d'un souffle venait de renverser tout l'édifice de son bonheur. Tout-à-coup un trait de lumière pénètre dans son âme , son visage s'enflami»e.j tous ses muscles sontten*
dèrentce qu'il était, et sur ma réponse que c'était un étudiant , elles me
dus, ses veux brillent d'un éclat effrayant. « Oui, s'écrie- t-il d'une voix forte, oui, c'est l'horrible vérité que vous venez d'entendre , je suis le fils du bourreau de N....! Mais , qui de vous oserait m'en faire un crime? C'est l'horreur de cet état qui m'a enchaîné dans ces lieux, où j'ai cru un instant trouver le bonheur. Une fois , une seule fois j'ai reiupli , malgré moi, l'horrible fonction d'un ' vrrible ministère, auquel ma fatale naissance m'avait cendamr;' "j'ai fouetté et marqué un criminel; ma main tremblait, mes larmes coulaient. Qu'il ose me démentir, le voilà! C'est celui qui vient de me dénoncer.
A tes mots , un nouveau cri d'horreur se fait entendre ; le criminel qui s'était imprudemment flatté de pouvoir assouvir sa haine sans être reconnu, veut s'esquiver, on lui barre le passage. En vain il résiste, en un instant vingt bras robustes le dépouillent jusqu'à la ceinture j son épaule nue offre le
dirent de ni'adresser à l'Université' ; on m'enseigna le chemin et je m'y
signe de la réprobation : on le jette avec violence hors de l'asile où il vient de porter la désolation.
Cependant Betzi n'a pu résister à une crise aussi violente , et le malheureux Charles la voit emporter mourante. Lui-même ne peut supporter le poids des douleurs qui l'accablent, il tombe sans connaissance et ne revient à lui que pour se voir en pleine mer sur un bâtiment qui l'emporte rapidement loin des lieux où il laisse la moitié de sa vie. Débarqué en France, il traverse rapidement ce pa}*s où il craint d'être reconnu, et se dirige vers l'Allemagne, dans l'espérance d'y trouver un coin de terre où il puisse vivre ignoré. Tombé dangereusement malade à Franckenthal, il est rendu à la vie par les secours et les soins du Ministre protestant, qui, charmé de la noblesse de son caractère, et connaissantses taîens,ne s'informe pas de son origine, et le prend chez lui pour instruire ses deux filles. On a vu le tendre intérêt qu'il inspirait à l'aînée.
(2;6) rendis. J'attendis patiemment dans la rue l'heure où les cours finissaient, et lorsque les éludians sortirent je les
Le désespoir de Charles s'était, avec le temps , changé en une douce mélancolie , et s'il n'était pas heureux, du moins il était tranquille, lorsque l'apparition de son persécuteur vint le plonger de nouveau dans toutes les angoisses du désespoir. Ce monstre méprisé et détesté à la Martinique , avait repassé France , s'était engagé successivement dans plusieurs régimens, et toujours déserteur , avait enfin été arrêté à Bouquenom, lorsqu'il trouva, comme on l'a vu, le moyen de s'évader de prison.
Lorsque Charles le reconduisit chez le Ministre, ils s'étaient donné rendez -vous pour le lendemain 5 mais l'infortuné se voyant encore découvert, ne pouvant plus espérer de repos, quelle que fût l'issue de son duel, aima mieux mettre fin a une vie qui lui était à charge. Vous nous proposons de publier quelque jour cette histoire dans tous ses détails.
( 277 ) passai tous en revue ; mais je ne reconnus pas mon ami Joson,
Cependant , comme ce Joson était ma dernière ressource, je me hasardai à aborder un étudiant dont la figure ouverte m'enhardit, et je lui demandai s'il connaissait Monsieur Joson. — Qui est-il ? — Il est e'tudiant en droit. — Je ne connais personne de ce nom-là :
d'où est-il ? — De Bouquenom , dans la Lorraine-Allemande ; il donne ici des leçons de langue française. — Il y a effectivement dans notre cours un jeune homme tel que vous le désignez,mais il ne se nomme pas Joson, nous l'appelons Schiller. — C'est lui , c'est lui-même , m'écriai-je plein de joie , et me rappelant seulement alors , que tel était le nom de famille de celui que je cherchais. — En ce cas , venez , je vais vous conduire chez lui.
Il me conduisit à la porte d'un cor-
dounier , chez qui je trouvai enfin Josoti Schiller , qui ouvrit de grands yeux quand il nie vit. — Comment, c'est loi ! eh , par quel hasard? Je lui racontai succinctement les motifs qui m'avaient fait fuir du collège, sans toutefois lui parler des aventures galantes qui m'étaient arrivées en route.
— Eh bien, dit-il , quand j'eus fini, que comptes- tu faire ici? — Mais , ce que tu y fais toi-même , donner des leçons de langue française } et continuer mes études. — Cela sera bien difficile , il y a ici autant de maîtres de langues que d'écoliers. As-tu de l'argent? — Je crois bien ! j'ai encore six francs. — Diable ! tout cela ? C'est égal, donneles-moi. Il faudra , ail-ij , que je donne trois livres à mon hôtesse pour qu'elle consente à te laisser partager ma chambre et mon lit. Quant a la nourriture , je m'en charge tant que les trois
( ^79 ) livres dureront, et je tacherai de les faire durer le plus long-temps possible. Me voilà donc installe'. Je passerai rapidement sur la vie que je menai pendant trois semaines avec l'ami Joson :
tous les jours il me donnait deux sous dont j'achetais deux petits pains , un servait pour mon dîner , l'autre pour mon souper. Il est vrai pourtant qu'il me fournissait gratuitement de l'eau, tant que je pouvais en boire. Rebuté d'une vie si frugule , je le tourmentais continuellement pour qu'il s'occupât de me procurer quelque leçon. Mais soit qu'il ne s'en occupât point , soit qu'il eût l'intention de se débarrasser de moi , au bout de trois semaines, je n'étais pas plus avancé que le premier jour.
Enfin il entre un matin, d'un air plus sérieux qu'à l'ordinaire ; il tenait une lettre à la main ■. « J'ai écrit à mes
parens, dil-il , pour avoir des renseignemens sur la sortie du collège, car j'avais trouvé quelque chose de louche dans ton récit, et maintenant j'ai la preuve que tu m'as indignement trompé. On m'écrit que tu as été chassé ignominieusement de Bouquemon , pour avoir répandu des propos infâmes sur les personnes les plus respectables de la ville , et mon père me défend d'avoir désormais aucune liaison avec loi : ainsi , tu sens bien que malgré ma bonne volonté....
— Ne le donne pas la peine de chercher des excuses , interrompis-je , il y a long-temps que je me suis aperçu que je te gênais 3 quoique je ne l'aie rien coûté; ainsi je me retire.
— Attends, voilà seize sous , reste de ton écu ; il est juste que je te les rende.
Je pris les seize sous , et je sorlis
indigne , et sans savoir où j'allais. J'errai long-temps de rue en rue jusqu'à ce que , voyant la nuit arriver , je songeai qu'il était temps de chercher un gîte. Je me trouvais alors devant une auberge qui avait pour enseigne :
A V Ange d'or. J'entre , et m'adressant à une femme de trente-six à quarante ans , d'une figure charmante , je demande si l'on peut me coucher. — Avec plaisir , dit-elle , Monsieur soupera-t-il ? J'hésitais , je ne pouvais me permettre de faire grande dépense avec mes seize sous ; mais , après trois semaines d'un carême forcé , le mot de souper, que j'avais presqu'oublié, résonnait si délicieusement à mes oreilles, que je répondis affirmativement , sans m'inquiéter de ce qu'il pourrait en résulter.
Je fus bientôt servi : une fricassée de veau , des légumes , de la bierre , 3 a4
oh ! quelle chère , quel festin., pour un affame' qui , depuis trois semaines , ne mangeait que deux pains d'un sou par jour, et ne buvait que de l'eau claire î Quel habile cuisinier que l'appétit ! Comme je trouvai ce repas frugal cent fois plus exquis, que les repas somptueux que j'avais faits chez le Grand-Bailli ! Bientôt les fume'es de la bierre , que je savourais à longs traits , me montèrent à la tête , et me rendirent ma gailé naturelle. J'entamai la conversation avec mon aimable hôtesse ; elle sut bientôt que je \enais à Mayence dans l'intention de sui\re les cours de l'Université , et de donner des leçons de langue française.
Il y avait là une espèce de babillard qui, écorchanl un peu le français , ne cessait de raconter des histoires de gens comme moi , qui avaient fait fortune par ce moyen ; il me faiail >
( 233 ) comme on dit , venir l'eau à la bouche : j'avais l'estomac garni, et je voyais tout en beau. On nous conduisit dans une chambre à deux lits ; le babillard occupa l'un, et moi l'autre.
Il ne cessa de parler, et j'étais prêt à m'endormir, lorsqu'une question qu'il me fit brusquement , et la réponse qu'il y lit lui-même , m'ôla subitement toute envie de me livrer au sommeil. — « Savez-vous , dit-il , que les lits sont fort chers dans cette auberge ? On paie vingt sous par nuit, » Ce diable d'homme savait-il donc que ma fortune se réduisait à seize sous? Si son intention était de m'empêcher de dormir , il n'y réussit que trop bien : je passai toute la nuit dans une: douloureuse anxiété ; je ne pouvais me résoudre à avouer à l'hôtesse que je m'étais fait servir à souper, sans avuir de quoi payer , et j'avoue , à nia
honte , que je m'arrêtai à la résolution de m'esquiver de l'auberge sans demander mon compte. Le babillard se leva avant moi, me souhaita le bonjour , et sortit. On ne peut se faire une idée des transes que j'éprouvai , lorsque j'ouvris la porte de ma chambre pour descendre. Du haut de l'escalier, j'apercevais la porte de la rue ; je regarde de tous côtes pour m 'assurer que personne ne me voit : je vais descendre , lorsque je me Irouve tout-à-coup face à face avec mon hôtesse. Un voleur, pris sur le fait , n'éprouve pas une frayeur plus grande que celle qui me saisit. Il fallait cependant sortir d'embarras d'une manière ou d'une autre, et je balbutiai : Madame, combien vous dois-je ?
Elle m'examina des pieds à la léte , d'un air de pilié , non pas de celte pitié qui humilie celui qui en est l'objet,
( a85) mais de celte tendre compassion qui annonce une âme bonne et sensible.
— « Monsieur , me dit-elle , avec un sourire angélique , vous ne devez rien ; et si cela peut vousélre agréable, vous pouvez garder votre lit pendant quelques jours , en attendant que vous soyez installe' à l'Université. »
Oh ! de quel poids je me sentis soulagé ! J'aurais voulu me jeter au cou de celte femme charmante , et lui exprimer toute ma reconnaissance ; mais mon cœur était si plein , que je ne pus trouver un mot pour la remercier.
En sortant , je dirigeai mes pas vers le logement de Joson , non pour le voir, car c'élail l'heure où je le savais absent ; mais , en arrivant à Majence , j'avais écrit à celui que je croyais mon père , pour l'informer des motifs de ma fuite ., et pour tacher d'en obtenir
( 286 ) quelques secours. On me remit une lettre que je transcris ici :
Monsieur ,
« Vous avez , dites-vous , donné un coup de peigne à votre professeur .
parce qu'il vous avait savonné de la bonne manière ; et maintenant vous me marquez que vous êtes rasé ! Si vous comptez sur moi pour vous retaper, vous avez tort; ce n'est pas pour vous que mon savon mousse. J'ai des enfans qui sont légitimes, du moins je le crois, et la nature me défend de donner seulement la valeur à\un poil de barbe à un fils qui est l'enfant de je ne sais qui. Ce qu'il y a de sur, c'est que vous n'êtes pas le mien ; vous n'aviez tout au plus que trois semaines quand une mauvaise pratique vous a laissé chez moi dans une boite à per-
(aS7)
niques. Voire naissance n'est pas une histoire facile à démêler , et il ne vous reste d'autre moyen de vous faire reconnaître , que la marque du clocher qui est sur votre bras. Ce que je vous annonce là vous défrise , mais ce n'est pas ma faute ; je ne peux pas dire qu'un faux-toupet soient des cheveux naturels : une papillote est une papillote 9 il faut bien dire les choses comme elles sont. Si vous n'aviez pas fait le contre-poil de ce que je voulais, vous seriez aujourd'hui en éldldejaire la barbe à tout le monde , et vous ne seriez pas exposé à devenir aussi sec qu'une tête à perruques. »
P. S. Je vous affranchis ma lettre à l'insu de ma femme, qui ne veut plus entendre parler de vous.
Si le î-lyte de celle lettre burlesque me lit soucirq malgré moi, je ne pus m'em pêcher de verser quelques lar-
( 288 ) mes en apprenant que j'e'tais sans nom et sans famille. Mais les douleurs de l'âme se calmèrent bientôt devant les besoins du corps ; il fallait pourvoir a ma subsistance , et je m'en occupai sur-le-champ. J'allai d'abord trouver le Doyen de la faculté de philosophie, pour obtenir la permission de fréquenter les cours de l'Université ; mais lorsqu'il sut que je n'avais point de certificat du collège que j'avais quitté, que je n'avais point d'autre moyen d'existence , que les leçons que je comptais donner , il refusa absolument de m'enregistrer , et me congédia brusquement , en me conseillant de retourner dans mon pays.
Je sortis le désespoir dans l'ame , toutes mes espérances étaient détruites ; je n'avais plus de but pour l'avenir, ni de ressources contre les besoins du moment. Mes seize sous
furent bientôt dépenses , et , pendanttrois jours entiers, je restai sans manger. Le quatrième jour (c'était un dimanche) , je dirigeai machinalement mes pas sur le pont du Rhin. Mes jambes, affaiblies par une longue et cruelle diète , se trouvant fatiguées ; je m'appuyai sur la rampe du pont , et nie mis à considérer le cours du fleuve. — Ce fleuve, dis-je en moimême , coule dans ma patrie ; c'est par-là qu'est la France ! O mon pays , pourquoi t'ai-je quille! jamais, jamais je ne te reverrai !
Il y a dans le mot de patrie une espèce de pouvoir magique qui fait tressaillir le cœur, quand il s'offre à vous dans le malheur el sur une terre étrangère : le mien se gonfla, un torrent de larmes vint inonder mon visage.
Le pont était couvert d'une foule de personnes des deux sçxes qui sq pro- 3. z5
( 290 ) menaient. Mais je ne voyais personne :
mon âme e'tait à soixante lieues de mon corps ; dans ce moment , Caroline, Ferdinand vinrent s'offrir à ma mémoire (on se rappelle que Ferdinand e'tait mon ami de colle'ge). Ferdinand, m'écriai -je en sanglotant, que ne t'ai-je consulté avant de partir !
— Que dites-vous de Ferdinand , est-ce de moi que vous parlez , me dit une voix que je pris d'abord pour celle de mon ami ? Je me retournai , ce n'était pas lui } mais un jeune inconnu qui me regardait avtc un air d'intérêt ?
— Hélas , Monsieur , je pensais à un ami qui est bien loin d'ici.
— Vous paraissez souffrant : pour»
rais-je vous être de quelqu'ulilité.
Une mauvaise honte retint l'aveu que j'allais faire ; je. le remerciai d'un s'çne de lete , et lui tournai le dos. Il
( 29l ) s'éloigna, et mes pleurs recommencèrent à couler. Il y avait déjà quelque temps que j'étais dans la même situation , lorsque je tressaillis en sentant quelqu'un qui me prenait doucement la main : c'était encore ce jeune homme.
— Je n'ai pu , dit-il , rn'e'loigneF de vous , et vous laisser en proie à l'affliction profonde dans laquelle je vous vois plonge'. Vous parliez d'un ami qui se nomme Ferdinand; c'est aussi mon nom , et je ne sais quoi me dit , en vous voyant , que je pourrais le remplacer ! De grâce , dites-moi ce qui vous chagrine , vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.
Il y avait dans la prière de ce jeune homme un accent si touchant, que l'on eût dit que c'e'tait lui qui implorait mon assistance ; je n'y pus résister. Ah ! Monsieur, m'e'criai-je , voilà trois
C 292 ) jours que je De prends aucune nourriture. — « Grand Dieu ! est-il possible? Venez, venez, suivez-moi. » Il me prit par le bras , et me conduisit à la première auberge de la ville , où il commanda qu'on nous servît à dîner dons une chambre particulière.
Il eut la prudence de me faire manger avec beaucoup de pre'caution , me bt boire d'exellent vin pour fortifier mon estomac délabré, et ce ne fut que lorqu'il vit mon appe'tit entièrement satisfait , qu'il se hasarda à me faire quelques questions , moins par curiosité , que dans l'intention de découvrir de quelle manière il pourrait m'èlre utile.
J'arrangeai mon hisldïre de manière à ne pas lui donner une mauvaise opinion de moi ; je lui dis seulement , qu'ayant perdu mon père, je m'étais rendu à Mayence , dans l'espérance
( »gB )
<!<■ continuer mes études ; qu'on avait refuse' de m'admeltre à l'Université , parce que j'étais étranger et sans fortune , et qu'ayant dépensé le peu d'argent que j'avais apporté, je m'étais bientôt vu réduit à l'état affreux dans lequel il m'avait trouvé.
Alors il me proposa de le suivre à Heidelber£ , où il se faisait fort de me faire recevoir à l'Université, et de me procurer les moyens d'exister honorablement par mon travail. Cette offre était trop avantageuse pour ne pas être acceptée avec transport,, et deux jours après je ne me souvenais plus de mon affreuse détresse que pour bénir le ciel de m'avoir envoyé un sauveur et un ami dans un moment où j'allais périr de misère ou de désespoir. C'est à ce bon Ferdinand Friedel , que je dois aussi l'amitié de Gottlieb et la tienne ; c'est à lui que je dois le peu
de vertus qui m'ont gagné votre affection , et tout en gémissant de la cruelle nécessité qui me force de le fuir, j'éprouve un sentiment délicieux, en songeant que mon éloignement ne fera que liàter son bonheur.
Adieu, mes amis; je ne sais si jamais nous nous reverrons ; mais votre souvenir remplira ma pensée jusqu'à mon dernier soupir.
Hesri.