‹ Le perroquetChapitre 14 sur 15 · LETTRE LU · texte numérisé non relu

LETTRE LU

Louis Friedel à John Jf'o1/.

De la Ferme des Bois, le....

e te félicite de ton bon goût ; je me méfiais un peu des éloges outres que tu donnais à la petite sorcière , mais je t'avoue que celle fois j'ai trouve' l'original au-dessus du portrait; la petite fauvette est charmante, et l'oiseleur ne quittera pas les buissons, avant qu'elle ne soit tombée dans ses filets. Cela sera plus long que je ne croyais ; ces innocentes-là ont un instinct de crainte qui leur tient lieu d'expérience ; comme elles ne connaissent pns toute l'étendue du danger, elles s'en font un monstre; la moindre liberté

qu'on se permel avec elles les effarouche , et quand à force d'adresse et de persévérance, on croit arriver au but, un moment de précipitation vous rejette bien loin, et c'est à recommencer.

Muni de la lettre de Gerlrnde , qui devait me servir de passeport , et après avoir passé près de trois heures devant une glace à contourner ma bouche et mes yeux de cent façons, pour lâcher d'imiter l'air grave et sensible du frère Caton j je me suis acheminé vers la ferme qui recelait le nouvel objet de mes vœux. Je m'étais mis fort simplement , et je m'y rendis à pied , en répétant le long du chemin le rôle difficile que je me proposais de jouer.

J'arrivai près de la ferme , où je trouvai une femme d'as ez bonne mine pour une paysanne ; elle élait occupée àcpiel que s ouvrages de campagne. Jer

l'abordai d'un air timide , qui t'aurait fait rire, et le chapeau à la main.

— Pardon , Madame , lui dis-je , si je vous interromps : pourriez-vous m'indiquer la maison d'une fermière que l'on nomme Anna ?

— Anna ! c'est moi-même , Monsieur, qu'y a-l-il pour votre service?

— J'aurais parié que je ne m'étais pas trompé, je vous aurais devinée à votre ressemb'ance avec la bonne Gertrude, votre sœur.

— Gertrude ! ma sœur ! Vous connaissez Gertrude ?

— Je serais bien trompé, si elle ne vous avait parlé de moi quelquefois.

Je me nomme Friedel.

— Friedel ! bon Dieu ! Si elle m'en a parlé, oh ceriainement ! Monsieur , donnez-vous la peine d'entrer , je vous en prie.

La bonne femme paraissait rayon-

liante de joie. Rose , dit-elle en entrant , au plus joli minois que j'aie jamais vu de ma vie ; Rose, réjouistoi , mon enfant, je t'amène un Monsieur dont nous avons parlé bien souvent, et que tu désirais bien connaître. C'est Monsieur Friedel.

— Monsieur Friedel , s'écria Rose avec l'accent de la joie ! Puis , comme si elle eût craint d'avoir commis une inconséquence , elle baissa ses grands veux , el ses joues prirent la couleur de ses jolies lèvres. Pour cacher sans doute son embarras , elle prit une chaise de bois bien cirée , l'essuya avec son tablier , et me l'offrant : Monsieur, dit-elle , donnez-vous la peine de vous asseoir.

— J'arrive de Heidelberg , lui disje , où j'ai été exlrêmement surpris et affligé de ne plus trouver mon ami Fritz et la bonne Gerliude.

— Comment ? Est-ce qu'ils ne vous ont pas e'crit pour vous faire part du bonheur qui leur est arrive' ?

— Voilà les dernières nouvelles que j'ai reçu d'eux, dis-je en présentant la lettre de Gertrude : lisez-la, Mademoiselle , elle ne contient rien que ■vous ne sachiez ; il n'y est question que de vous , de vos vertus , de vos malheurs.

— Et de mon bienfaiteur , dit Rose en prenant la lettre , en parle-t-elle?

— Lisez, Mademoiselle , voilà tout ce que je puis vous dire.

Elle prit la lettre , et lut d'une voix mal assure'e. Quand elle vint à la mort de sa tante , elle fut oblige'e d'interrompre sa lecture; ses larmes coulèrent en abondance : Anna pleura de compngnie, et moi, je fis semblant d'essuver mes larmes. Quand elle eut achevé sa lecture : Ah ! dit-elle , Ger-

(a5i ) troue a beau dire , je suis sùvc que mon cœur ne s'est pas trompé sur le nom du mortel généreux qui m'a tendu une main secoùrable dans mon désespoir : en vain il sV-t enveloppé des ombres du mystère , ses bienfaits, sa réputation, l'ont trahi. Convenezen, Monsieur Friedel , le libérateur de Fritz et le bienfaiteur de la pauvre Rose , sont une seule et même personne ?

Je me défendis avec cet air gauche qui persuade toujours le contraire de ce qu'on veut nier, et je laissai mes deux femelles pénétrées de reconnaissance pour ma libéralité, et d'admiration pour ma modestie.

Je me fis beaucoup prier pour accepter un dîner que je brûlais de partager. Deux poulets et deux colombes payèrent de leur sang l'honneur que je faisais à la ferme ; je les regardai

comme d'innocentes victimes sacrifiées à l'Amour, pour me le rendre favorable , et je lus dans les yeux de Rose , que ce Dieu exhausserait quelque jour mes vœux. Pendant le repas , je composai mon visage , et je lui donnai un air si triste 3 qu'il ne pouvait manquer d'exciter la curiosité et l'intérêt de deux femmes si bien disposées en ma faveur. Après quelques questions réitérées, je leur fis enfin le conle que j'avais composé à loisir.

J'avais fait une maladie grave , dont j'avais failli mourir , ce qui était la cause du long silence que j'avais gardé envers Fritz et Gerlrude. Les médecins m'avaient conseillé l'air de la campagne ; j'avais compté sur Gertrude pour m'indiquer un asile champêtre , où je pourrais passer le reste de la belle saison , et l'absence de Gertrude me contrariait.

— Monsieur Fiiedel , dit Anna , après avoir réfléchi un moment , sans le départ de ma sœur , il est probable qu'elle m'eût proposé de vous recevoir ; mais votre nom est la meilleure recommandation. J'ai une chambre à votre service ; vous voyez comme nous nous nourrissons : si cela vous convient , vous pouvez , dès ce moment , vous regarder comme étant chez vous.

Le succès passait mes espérances , et je n'eus pas besoin de feindre de la joie ; les expressions de ma reconnaissance coulaient de source; et, après être convenu des arrangemens pécuniaires, malgré la confiante Anna, qui ne voulait pas en entendre parler, on me mil en possession d'une assez jolie chambre, dans laquelle je me promis intérieurement de ne pas dormir toutes les nuits , lorsque j'eus

découvert qu'une porte condamnée séparait le loup de la bergerie*

Je fis entendre à Anna el à Rose que , de'sirant vivre parfaitement libre et solitaire dans leur asile champêtre, j'attachais le plus grand inte'rèt à ce quemonse'jourfùt entièrement ignoré à Heidelberg; parce que, dans le cas contraire , je me venais exposé à recevoir une foule de visites importunes.

Cette raison m'assura le silence d'Anna, qui ne trouvait aucun inconve'nient à loger'sous son toit un homme aussi vertueux que moi , c'esl-à-dire que Ferdinand Friedel , pour lequel elle me prenait , mais qui tremblait à l'idée d'exposer sa chère Rose aux regards et aux poursuites de tout autre jeune homme.

Voilà , mon cher John , l'e'tal où en sont mes affaires; je n'attends que l'occasion pour brusquer le de'noucment ; car, quelque plaisir que je-

prouve à mûonrvT l'amour avec une aussi jolie petite créature , il se mêle à mes sentiment Je tendresse nom* elle , quelque chose qui ressemble à de la haine , lorsque je songe que la confiance qu'elle me témoigne , l'affection qui de jour en jour augmente dans son cœur pour moi , ne viennent que d'une erreur qui me fait, en vérité , rougir ; et , malgré toute la bonne opinion que j'ai de ma personne , je ne puis me dissimuler que la imputation de mon odieux frère est la cau^e principale de mes succès. Cette idée est pénible ; elle m'indigne } et m'excite à la vengeance. Elle sera douce pour la petite ; mais pour le frère Calon , oh ! c'est autre chose !

P. S. Les billets que tu m'as envoyés sont escomptés , le montant e£t placé. Continue, et nous aurons bientôt le dernier sou du bonhomme.

LETTRE Lni.

Miss Clara au Lord Delmott.

Heidelberg , le...

J'ai lu, Milord , avec la plus sévère attention , l'histoire de votre mariage et de vos malheurs ; mais , je vous l'avouerai , j'y ai en vain cherché les motifs de votre admiration pour Lord Carwell. Vous connaissez mon cœur, jamais il n'est resté froid au récit d'une action généreuse. Surprise de le trouver dans un calme parfait , après une lecture qui, selon vous, devait au moins exciter mon admiration pour votre ami, je craignis d'avoir lu avec trop de distraction, et ne voulant avoir rien à me reprocher, j'ai reconi-

finencé celle lecture , qui n'a pas produit plus d'effet que la première fois.

Je n'ai vu, dans toute la conduite de Lord Carwell , que l'amour-propre le plus extravagant, el, le dirai-je ? le plus cruel.

C'est un homme qui , tout gonfle de l'ide'e de son mérite réel ou imaginaire , croit que toute femme doit s'enflammera son aspect, et qui, pour préparer un triomphe à sa vanité , ne craint pas d'exposer son ami à lahonle et au ridicule , en le plaçant , de gaîté de cœur , dans une position humiliante. Mais , en lui pardonnant cet excès d'élourderie , d'imprévoyance et de fatuité en faveur de sa jeunesse , cro}Tez'Vous , Milord , qu'il soit possible de l'absoudre des écarts de ce même amour-propre , qui conserve encore toute sa force sous ses cheveux blanchis par soixante hivers?

Vous variiez sa grandeur d'âme ! Je ne la vois pas. Il vous cède une femme dont il n'était pas amoureux ; il vous la cède quand il n'est pas possible qu'elle lui appartienne; il vous réconcilie avec un père irrité , mais c'est après vous avoir fait subir une longue captivité , comme pour se venger de l'humiliation que vous lui aviezcausée.

Il vous rend la fortune dont sir Godol* phin avait disposé en sa faveur ; mais ne savait-il pas que sirGodolphin , réconcilié avec sa fille , ne manquerait pas de faire un second testament qui annullerait le premier; et que , dans tous les cas, il ne pouvait dépouiller ma mère sans se déshonorer ? Or , quel Lord voudrait s'enrichir au prix de l'honneur ?

Cerles , si la folie , l'inconséquence et un amour-propre excessif, sont des titres pour obtenir ma main et mon

( 259 ) cœur, j'avoue que personne n'y a plus de droits que Lord Carwell ; mais , ô mon respectable père ! vous conviendrez que ce ne sont pas là les qualités qui peuvent faire le bonheur de votre Clara. L'épouse que vous avez tant chérie a dû le sien à l'amour ; c'est de l'amour seul que j'attends le mien , et jamais je n'en aurai pour Lord Carwell ! Mais , pourquoi cacherais -je au meilleur des pères , que ce cœur qu'on réclame despotiquement , n'est plus en mon pouvoir ; qu'un autre y règne à jamais, et qu'indépendamment des qualités qui lui ont assuré l'estime et ^admiration générale , la reconnaissance m'a fait un besoin comme un devoir de l'aimer ?

Ah ! si nous devons toutes les affections de notre âme à un père } parce qu'il nous a donné la vie , que ne doisje pas à celui qui , deux fois , a sauvé

( 26o ) la mienne , en méprisant le danger qui menaçait ses propres jours ! Vous parlez de la moitié de voire fortune ! Tous les trésors du monde pourraientils acquitter un tel dévouement? Mon existence entière , consacrée à l'aimer, à embellir la sienne , tel est le seul prix que je crois digne de lui» Ne croyez pas cependant, Milord , que je sois ici l'interprète des volontés de Ferdinand. Non, quoique je ne puisse douter de son amour pour moi , il est trop modeste , trop généreux, trop timide pour oser manifester la moindre prétention. Je vois bien qu'il m'aime , mais je répondrais qu'il l'ignore lui-même. C'est à vous , Milord , je n'hésite pas à le déclarer^ c'est à vous quM appartient 3 comme père , comme tendre père , d'ofirir au libérateur de votre enfant cliéri, la seule récompense qui soit digne du

( a6i ) bienfait, le seul prix que Ferdinand ne puisse refuser ! Si vous eussiez été présent lorsque la mort , la mort la plus hideuse m'environnait de toutes parts ; lorsque les tourbillons de flammes qu'il fallait franchir pour parvenir jusqu'à moi, faisaient reculer les plus intrépides , oh ! dans ce moment d'horreur et d'effroi, auriez-vous hésité, Milord, de promettre ma main à celui qui l'aurait demandée pour prix de mon salut ? Perdue pour vous , pour le monde entier, j'appartiens à celui qui m'a sauvée; je l'aimais avant de le connaître ; mon frère . en me peignant, en m'exaltant ses venus dans chacune de ses lettres, fortifiait , sans le savoir , le désir que je formais de rencontrer un jour un époux qui lui ressemblât, et lorsque j'appris que mon libérateur était ,en même temps, l'être parfait qui depuis long- temps

flattai! mon imagination , je ne doutai plus que la Providence n'eût voulu, en me l'offrant, récompenser l'admiration que j'avais pour ses vertus. En me sauvant la vie, il s'en est rendu l'arbitre : il me serait maintenant aussi impossible de séparer mon existence de la sienne } qu'il eut été difficile de conserver la mienne sans lui.

O mon père ! Songez qu'en acquittant une dette sacrée pour le cœur d'un bon père , et pour l'àme noble et lière d'un Anglais, vous assurez en même temps le bonheur réel de votre Clara.

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