‹ Le perruquier du grand ducChapitre 1 sur 5 · LECOINTE, QUAI DES AUGUSTIN · texte numérisé non relu

LECOINTE, QUAI DES AUGUSTIN

CORBET, QUAI DBS AUOUSTINS , 61.

PIGOREAU , place s.-g.-l'auxbr. , ao.

LE CAaMï,

La route de la vie humaine

De mauvais pas est toute plein* ,

Pour m'en tirer facilement ,

Voici ce que je fais : j'attelle

A cette voiture mortelle

Que je conduis au monument.

La justice premièrement

Qui marche toujours rondement ,

Et la charité' sans laquelle

Elle irait moins légèrement.

Reg.mrr Desmarets.

Monsieur Fléchinel, Monsieur Flëchinel, maître, Monsieur Fl«ehinel !

» » . I «"• C'était iSicolas, le plus jeune «les garçons du barbier, qui s'était aventure à monter jusque dans la chambre de son patron, et qui, par ses fréquentes clameurs, voulait arracher quelques paroles au bourgeois désolé.

Car depuis l'enlèvement d'Agathe , la disparition du poète Rosimond, le silence extraordinaire de Janeret, le pauvre syndic, profondément affligé, s'était relire dans sa chambre, et là, seul, tout entier à sa douleur et à ses regrets, il passait les nuits et une partie du jour à déplorer la fatale issue d'une innocente partie de plaisir. Pour

échapper aux consolations des égoïstes., des curieux et des indifférées,

il avait donne: l'ordre à ses garçons de ne lairser parvenir qui que ce fût près de lui, et, malgré eux, ils «\vaient obéi. I\ous disons malgré eux, car le vulgaire pense que les fades enecuragemens, les triviales consolalions cenjurert lis douleurs et amoindrissent les angoisses d'une âme tendre. Pauvres sols î î des paroles jetées au travers d'un désastre ne consolent pas celui qui en est la victime ; il faut des larmes pour tarir des Lfmcs, il faut des soupirs pour étouiiev des soupirs, il faut des sanglots pour faire exhaler des sanglots. Fléchi-

m-* 6 ♦-• ncl était bien pénétré de cette vérité, et c'est pour cela qu'il s'était retiré seul avec son amer chagrin dans la solitude de si chambre.

Il était donc là, le pauvre homme, morne comme le guichet d'une prison , froid comme le battant d'une cloche. Sur ses lèvres souriantes ne voltigeaient plus les vers d'Horace et de Corneille \ sur ce iront qui avait donné naissance à tant de modes fantasques et légères on ne voyait plus que des rides longues et serrées qui décrivaient symboliquement lesembarrasdeson cerveau. Le tems des larmes était passé, il en était ou tems de la stu-

peur. Le tems des larme* est la lune de miel de la douleur, celui de la stupeur en est la lune d'absynthe.

— Monsieur Fléchinel , notre patron , Monsieur Fléchinel, reprit avec une voix plus aiguë le fervent Aicolas, parlez un peu, au nom du ciel, à votre pauvre petit Nicolas î

Le syndic leva lentement les yeux sur son garçon et se contenta de lui dire en les rebaissant aussitôt : Fade rétro, Satan as !

— Tout cela est bel et bon,, mon cher maître, reprit Nicolas, mais >ous me parlez là un langage au-

»-+ 8 ♦-• quel je ne saurais rien comprendre.

Si vous voulez bien m'en donner la permission, je vais faire monter une personne qui vous tiendra tète sur ce chapitre là.

I — Ecce iterum Crispinus ! Ne t'ai-je pas dit, maroufle, que je ne voulais voir âme qui vive ï ! àme qui vive, entends-tu ?

— Bon , se dit Nicolas à part lui, le patron commence à s'emporter, c'est bon signe. Mais, ajoula-t-il tout haut, "si cette personuc avait hautement témoigne le de'sir de vous voir , auriez-vous le cœur de la refuser ?

— Serait-ce Janeret ou Rosi-

•-* 9 — monJ qui me -viendraient donner

des nouvelles de mon Agathe , s'écria le vieux perruquier avec feu?

— Ce n'est ni Janerct ni Monsieur Rosimond ; m;:is c'est une personne que vous verrez avec plaisir, jJen suis certain.

— Son nom, son nom, bourreau î

— C'est le père Hyacinthe, re'pliqua Nicolas.

— Le père Hyacinthe! ! dit le barbier en levant les bras vers le plafond , c'est le ciel qui l'envoyé \ oui, c'est le ciel lui-même qui a dirigé sa course vers cette maison de désolation. Le père Hyacinthe! ! I

Nicolas, dis lui de monter; non, attends, je vais descendre, je vais aller au-devant de lui; mais non , non, j'aime mieux qu'il monte-, va le chercher, Nicolas, va le chercher, amène -le moi, et ensuite laisse-nous seuls, mon enfant.

Nicolas descendit et reparu l bientôt après, précédant le père Haycinthe.

Le costume du moine n'avait pas subi de grands changemens depuis le jour où nous l'avons vu pour la première fois dans la boutique de Fléchinel \ mais un œil exercé à explorer les coquetteries des cloîtres pouvait remarquer à la

nuance du drap, à la forme du scupulaire et surtout à l'ampleur des manches, que la fortune monacale du père Hyacinthe n'était pas restées stationnaire.

A son aspect, FIe'chint-1 se leva du grand fauteuil où il e'tait assis et fit quelques pas à 3a rencontre :

Le père Hyacinthe, de son côté, lui tendit les bras et l'embrassa avec cordialité.

— Que viens-je d'apprendre en bas, mon cher Monsieur Fle'chinel, dit le moine en approchant le sie'ge que Nicolas -venait de placer près du fauteuil du syndic ; que viens-jc d'apprendre en bas? Est il vrai que

le malheur soit venu visiter votre maison?

— Hélas! mon père, ditFlichinel en poussant un profond soupir , ce qu'on vous a dit n'est que trop vc'ritable. J'ai été frappé du coup le plussensibleet le plus imprévu, et rien au monde ne devait me faire présager une telle issue à de vertueuses espérances. Mais, mon père, j'ai bien pensé à vous dans les premiers momens de. mon affliction ; clamaviadtc, Domine; j'ai envoyé à votre couvent, on a dit que vous n'étiez pas à Paris.

— Et cela était vrai, mon cher Monsieur Fiéciiinel, sans cela je

»-» 1 5 «--« nie serais hâté tic venir rompre avec vous le pain d'amertume et d'angoisse, Kire avec ceux qui rient , pleurer avec ceux qui pleurent , c'est le précepte de Saint-Paul ; et malheur à celui qui, revêtu d'un caractère sacré,, ne mettrait pas cette maxime évangélique au nombre de ses premiers devoirs I

— Et vousla pratiquez, mon père, celte maxime, répliqua Fiéchmel m prenant avec affection les mains du religieux; \ous l'avez su pratiquer dans tous les tems < t dans toulcs le:- occasions.

— j'ai fait toujours ce que j'ai pu jour la remplir, mon cher

Monsieur, et si j'ai été assez heureux pour m'y bien conformer, je remercie Je Seigneur de m'en avoir pre'senté les moyens. Mais, mon cher Monsieur, expliquez-moi , je vous prie , les c'vénemens qui ont amené votre malheur. Je ne suis qu'un pauvre moine indigne, mais vous n'ignorez pas que la plus frêlecréaturepeutquelquefoisêtre utile, tant sont impénétrables les voies du tout puissant.

Le moine e'ievail ses yeux vers le ciel en disant ces paroles et sa physionomie noble et riante s'embellissait encore des rayons du jour qui venaient se briser sur les lignes de ses traits majestueux.

Le barbier semblait avoir repris à la vue du père Hyacinthe un peu de sa philosophie naturelle, et, se penchant sur le bras du fauteuil le plus proche du moine, il commença ainsi le re'cit qui lui e'tait demande :

« J'aiéprouvé, mon père, dans les rudes circonstances où je me fuis trouvé il y a six semaines, la vérité de ce que dit Pline le jeune, tune DeoSj tune hominem esse se meruerit. L'homme ne pense à Dieu que lorsqu'il se trouve face à face avec le péril. Livré aux occupations de mon état , trouvant au sein même de mes pénates tout ce qui

peut contribuer à fortifier et à corroborer le bonheur de l'homme sur la terre , je ne m'c'tais jamais mis dans la tète qu'un rien, qu'une plume d'autour put changer le destin d'un homme et apporter les pleurs et la de'solalion lit où il n'y avait qu'une calme félicité , qu'un tranquille bonheur. Hélas I le bandeau de l'erreur a été violemment arraché de mes yeux; comme le centenier de l'Evangile , je verse des larmes sur la perte de mon unique enfant, et, moins heureux que lui , Dieu ne voudra pas me le rendre. »

— La foi du centenier lui a fuit

trouver grâce devant le sauveur des lu m mes , mon cher Monsieur , pourquoi donc , interrompit le moine, ia vôtre, qui ne doit pas être moins vive et moins ardente que celle d'un gentil, n'attireraitelle pas sur votre personne une pareille bénédiction?

— C'est vrai , c'est vrai , mon père , je demande souvent pardon à Dieu de mon peu d'espérance dans sa bonté; mais enfin je ne suis qu'un misérable pécheur , et , maigré mon titre de chrétien, je me mets bien au-dessous du centenier de l'Ecriture.

— Ua ontez-moi , mon cher

m-* 18 <-■ monsieur Fiéchinel, votre malheureuse aventure. Avant de chercher les remèdes ,, le médecin doit s'appliquer d'abord à connaître le caractère de la maladie.

— C'est juste , mon père , répartit le loquace barbier, écoulez-moi donc , et surtout pardonnez-moi si je suis obligé d'entrer dans quelques détails profanes.

» 11 y a aujourd'hui six semaines , jour pour jour , monsieur Rosimond , le poète , que vous avez vu quelquefois dans ma boutique, vint ici , dans cette chambre, tout essoufflé. Bravo, bravo, s'écria-t-il en me sautant au cou , mine est bibendum , nunc pul-

«-« 19 ♦« sanda tcllus , uous pouvons danser une sarabande et boire une vieille bouteille de Pomard; e'est aujourd'hui , aujourd'hui même qu'on donne mon Clotaire! Allons, papa Flcchinel , allons mademoiselle Agathe, mettez votre perruque, lacez votre corset ; je vous emmène avec moi ; je veux que vous soyez témoins de mon triomphe. Je liens i; ce que veus mêliez vos cris de joie aux acclamations du public. Partous de bonne heuie pour être bien pîace's, car je vous déclare qu'une partie de la cour y sera ; le roi pourra bien as;ister à la représentation.

» J'avais une afîcction toute pjrti-

cnli: : ; jour monsieur Rosimond ; son allégresse, son enthousiasme m'entraînèrent. Allons, Agathe, dis-je à ma fille, tu viens de recevoir hier une lettre de Janeret qui t'annonce sa prochaine arrivée; tu n'as plus d'inquiétude sur son compte, il est bon de se retremper un peu l'esprit : accepte l'invitation de monsieur Rosimond. Et comme elle se prit à dire que son confesseur lui défendait d'aller aussi souvent ii théâtre. Eon , bon, lui fisje , le théâtre ou Ton joue Polyeucte, Athalie . Sertorius , le Misanthrope, le Joueur et Y Avare , ne peut pas être dangereux pour une jeune fille; jen toucherai deux mots au

père Hyacinthe , et si tu as peur , je prendrai le péché sur moi.

u Ma pauvre Agathe, après cette petite résistance, alla s'habiller, et bientôt nous partîmes avec monsieur Rosi m on d pour le théâtre français, où, grâce à sa protection, nous finîmes par trouver à grand peine, deux places, dans une loge fort étroite, dont on eut soin de nous vanter la solitude et la commodité. Nous n'étions, en effet, que nous deux Agathe dans cette espèce de cage dorée qui ne paraissait pas spécialement destinée aux plaisirs de l'esprit. C'est cette loge maudite, mon père, qui m'a porté

malheur, car tout ce qui est arrivé depuis le moment ou j'y suis entré jusqu'à celui où j'en suis sorti tient beiucoupplusdescontesarabesque des évenemens ordinaires de la vie. »

Le barbier s'arrêta pour s'essuyer le front , et le moine parut accorder une nouvelle attention à ce que Fléchinel se disposait à lui apprendre.

— Je n'hais pas a:-sis depuis dix minutes dans cette loge , que je sentis ma langue se glace: et mes yeux s'appesantir ; un sommeil profond s'empara de mon être ; je crois avoir eu l'intention de dire à Agathe de nous en aller, et j'i-

gnore si ma pensée a e'té traduite par ma voix. Bref, je serais peutêtre encore dans cette loge, comme Epiménide , à dormii paisiblement,

si. . .

— Excusez mon interruption , mon cher monsieur Fléchinel, dit le moine; mais ne vous rappelezvous l'état dans leque! se trouvait voire imagination pendant ce sommeil fac'.ice ? Aviez- vous des songes?

— Si j'avais des songes ! mon père-, j'avais des songes dignes du paradis de Mahomet ; j'en ai fait au moins dix, tous plus beaux les uns <|ue les autres. N'ai-je pas rêve

<-n 2i\ *-m (voyez jusqu'où peut aller la pauvre imagination d'un artiste!) que j'habitais Constantinoplc. Un détachement de janissaires vient frapper à ma porte. De par le sulta:i Mahmoud , Fléchinel , me cria le chef de Porte, venez coiffer à la française les odalisques du harem.

Fier d'obéir au plus vite aux ordres de Sa Hautesse, je suis avec emsement les janissaires , et je me trouve bientôt au milieu d'un salon du sérail. Cinquante femmes toutes plusbdles les unes que les autres me livrent leursondoyanteschevelures-, sur la tête de cette Géorgienne ravissante, je sème les épis delà Beauce et les modestes bleuets

«le nos champs; aux liesses noires de «elle grecque qui porte dans ses regards tous les feux de la Proponlide , je suspends les roses de la France ; dans les magiques anneaux delà superbe africaine, je glisse les lis parfumés de la Provence ; enfin de toutes ces têtes , radieuses d'attraits et de volupté , je ne forme qu'une vaste corbeille où je plante la Quinlinie de la coiffure , toutes les fleurs de .ma,patrie. A peine aije terminé ces immenses emi>ellissemens, qu'une musique délicieuse se fait entendre; une porte d'or s'ouvre |à deui bat tans, et le Sultan , le Sultan lui-même , entouré d'une foule de mjuets , d'eunuques t. 4 2.

•-» a6 ♦-« noirs, blancs et cuivrés , parait dans tout l'éclat de sa splendeur et de sa gloire. Les cinquante beauté»

se précipitent à genoux devant leur souverain maître : moi seul je me tiens debout, et notez que dans»

mon rêve il n'y avait dans cette scène que deux personnages sur leurs jambes, le Sultan , avec son sceptre , d'un côté •, moi, avec mon peigne à la main, de l'autre. Ltr Sultan monte sur son trône et fait paraître tou; à tour devant lui ses odalisques qu'il a peine à reconnaître, tant mon art a su donner à leurs physionomies des qualités nouvelles. Français , s'écrie-tii alors d'une voii qui résonne à

•-» 3W +■+ mon oreille comme une des sept trompettes de l'Apocalypse, Français, je suis content de toi; retourne à Pera ; livre-toi avec le même dévouaient , avec la même ardeur à l'étude de ton art : tu as fait aujourd'hui des prodiges; apprètetoi bientôt à faire des merveilles :

ma reconnaissance impériale saura te récompenser. Tiens, ajouta-t-il en arrachant de sa poitrine un soleil de diamant qui y était 6xé, reçois ce gage de ma générosité et de ma muniticence : l'économie est la première vertu d'un prince; giâce à ton art sublime, grâce au talent de Protée que tu possèdes à un si haut degré , je pourrai désor-

mais restreindre de vingt-cinq le nombre de mes femmes : le râtelier national sera par ce moyen considérablement allégé. Jouis de ce bienfait que je vais doiV.ier à mes peuples, mais jouis-en doublement en recevant de mes mains impériales le signe réservé aux défenseurs et aux bienfaiteurs de l'état.

a Je prenais à deux mains le soleil de Sa Hautesse et j'allais m'en décorer, quand un bruit horrible , un fracas épouvantable vint m'arracher à ce sommeil léthargique :

je m aperçus que je n'étais point a Constantinople, mais à Paris; que je n'étais point au sérail , mais

»4 2g mi bien au théâtre Français, el (\\u c'était la tragédie de Clotaire que Ton sifflait à outrance.

» Viens, viens, Agathe, m'éeriai-je en c'tendant le bras vers ïe siège où ma fille était assise *, viens, mon enfant, ne restons pas plus long-tems au milieu de ce tinta mare, partons'... Le pauvre M. Rosimond est un homme perdu.

» J'étendis le bras, je ne sentis rien j je regardai la chaise, elle était vide : Agathe avait disparu...

Je crois encore être sous l'influence des songes , je me frotte les yeux, je metàte... C'est bien moi.... Je suis bien aux Français.... Mais Agathe,

•-► 5o «•-• où cst-elte?... La peur l'a peutcire fait enfuir.... Mais elle m'aurait réveillé. Je sors de la loge, je demande : Avez- vous vu passer une jeune personne? On me répond par un éclat de rire. Je cours à l'ouvreuse de loges. Madame, lui dis-je , ma fille était avec moi, <|u'est-elle devenue?

>» — Une jeune personne est sortie , il y a quelques momens, mais je ne sais ni oii elle est allée, ni d'où elle sortait.

»; Je me précipite hors du ihcà- I ro, je prends un fiacre, il m'amène ici. Agathe y est-elle? dis-je en en-

liant à mes garçons, l'avez-vous vue?

w — ]\on , Monsieur, s'éciienl-ils tous d'une voix.

h Je retourne au théâtre-, mêmes demandes , mêmes réponses. Enfin, ne prenant conseil que de mon desespoir et de mon extrême inquiétude, je cours à près de minuit chez M. le Lieutenant de police ; je me jette aux genoux du magistrat, nui paraît touché de ma •vive douleur. Je lui redemande ma fille, il me la promet, et pourtant je suis encore à \:x revoir. Je cours le lendemain chez M. le Prévôt des marchands , je le supplie

de me servir clans celte cruelle conjoncture, il me le promet et

Agathe n'est pas revenue.

» Las d'implorer les hommes, je l'ai enfin demandée à Dieu, mon père, et.., faut-il le dire, elle n'est pas revenue davantage. »

— Dieu est-il donc oblige de faire des miracles pour manifester sa toute - puissance ? répondit le Carme.

— J'avoue, repartit le barbier un peu confus, que ^e Seigneur aurait fort affaire s'il daignait couronner à chaque instant les voeux téméraires que ne cessent de

•-> 33 *-m former les malheureux humains.

Mais un père qui demande la vie de con enfant; une mère qui, penchée sur le berceau de sa fille agonisante , implore avec des larmes d'entrailles un dieu de clémence , de justice et de honte , sont-ils donc si criminels ?

— vous répondre m'entraînerait trop loin, mon cher monsieur Fléchinel, et je ne viens point ici en théologien, mais en ami. Ditesmoi : et qu'est devenu ce M. Rosimond le poète?

— Ce qu'il est devenu , répartit le barbier d'un air consterné, ce qu'il est devenu? on n'en sait rien.

•-» 34 •-• — Cet homme disparaître aussi!

murmura tout bas le moine en d»:tachanl d'un air préoccupé les grains d'un gros chapelet qui pendait à sa ceinture. Mais vous, -Monsieur Fléchinel, que pensez-vous de ce qui est arrivé? Faites abstraction pour un moment de votre qualité de beau-père, de parent tendre. Ne voyez-vous pas dans les précédentes circonstances quelques traits qui puissent aider à expliquer le singulier événement dont vous et Agathe êtes les victimes?

Le barbier passa la main surson front comme un h.»mme qui cherche à se rappeler les moindres par-

•+ 35 «-• ticularités d'une aventure déjà ancienne. Il raconta avec dcUil au moine la rencontre qu'ils avaient faite le jour de la première îeprésentation de Manlius.

Le front du Carme se rembrunit.

Le barbier continua, et découvrit la visite qu'il avait reçue d'un étranger qui au seul nom de Mrëns s'était mis dans une épouvantable fureur.

Et le front du moine se couvrit de nuages plus sombres et plus pressés encore.

Enfin , Fléchinel n'oublia point de noter la visite qu'il avait faite, la

•-♦ 36 *-m veille de l'aventure, au poète Rosimond dans son grenier , et donna une description assez étendue du personnage qu'il y avait rencontré, et qui était, au dire du poète, le régisseur du théâtre de Bordeaux.

La figure du Carme prit encore une teinte plus déterminée de tristesse cl d'abattement.

— Et que pensez-vous au fond de cette disparition ? dit le moine de l'air d'u«n homme qui jette une (juestion en avant , moins dans l'intention qu'on y réponde catégoriquement , que dans celle de gagner du lems; croyez-vous qu'Agathe n'ait pas été ravie par ce jeune homme?....

— Par Juneret interrompit le barbier, impossible , je répondrais de ee garçon- là corps pour corps.

C'est un homme plein d'hoiwieur.

Et puis , à quoi bon enlever sa femme ! Ils étaient fiancés, mon père, et puis mon Agathe, qui <?st la vertu, la pudeur même, elle aurait repousse bien vite de pareilles prélibations.

La Carme sourit ; car la vérité de cette partie de l'histoire lui était parfaitement connue , et par la confession de la jeune fille et par l'aventure de Poitiers avec le prétendu Janeret.

lley eut un moment de silence.

m~+ 38 -• — Et bien ' mon père, dit Fle'chinel , je tremble de vous demander votre sentiment sur cette funeste aventure. Ma fille est perdne, n'estil pas vrai ..? Des hommes puissans qui se permettent tout, tout, ajouta- t-il en baissant la voix, m'ont ravi mon enfant d'adoption , me la gardent , me la tueront peutêtre, ou ne me la rendront que toute souillée d'opprobre et de vices. 0 mon père , mon père !

faut-il donc que je m'écrie avec Jonathas : guslans , gustavi paululum mellis et ecce morior.

— Et vous ne mourrez point comme le tils de Saùl , mon cher

•-• i>a *-m Monsieur, reprit le moine, dont U physionomie avait repris insensiblement une partie de sa sérénité première. Un grand mystère, un mystère qui semble au premier coup d'oeil inexplicable , enveloppe ces événemens ; mais je tâcherai de le pénétrer , je m'efforcerai de le connaître. Du courage, mon exceheut Monsieur Fléchiuel, du courage ; reprenez vos habitudes, revoyez vos an>is, secouez un peu cette tristesse qui finit tôt ou tard par rouiller l'âme et la rendre inaccesibîe aux.

plus simples plaisirs, aux plus douces étreintes ; ne restez pas ainsi livré à vous-même , et , avant de

sortir d'ici, promettez-moi d'obéir à mon ordonnance de médecin spirituel.

— Que ne dois-je point tenter pour \ous obéir, mon père, répartit le perruquier en prenant la main du Carme : vous connaissez dès long-tems mon intérieur -, vous avez dirigé la conscience de feu ma pauvre femme , vous dirigez encore celle de ma fille, vous connaissez par conséquent le fort et le faible de cette maison. Je pense et j'aime à croire que vous n'y avez jamais rencontré que des cœurs droits et des intentions pures.

— El c'est aussi , mon cher

Monsieur Fléchinel, pour vous donner un gage éclatant de mon amitié que je vais me mêler de vos afflictions : je ne me fuis jamais jr te' dans les choses de ce monde, et depuis mon élévation à la dignité de sous-prieur, content de m'occuper exclusivement des intérêts de ma communauté, j'avais formé le projet de me retirer encore plus à l'écart de toute affaire mondaine ; il fallait une affliction comme la votre pour me faire oublier si rapidement une re'solur tion sacrée. Mon cher Monsieur Fléchinel , séch z vos larmes \ Agathe, je Pesnère, vous sera rendue : Dieu ne vous abandonnera pas.

— Mon porc , dit le barbier qui ne perdait nas une occasion de faire des parallèles que sa me'moirc lui fournissait quelquefois en grand nombre; il est naturel qu'un Carme devienne le protecteur et l'angegardien d'un perruquie r j car les perruquiers et les Carmes datent du même règne et se glorifirnt du même protecteur. Oui, mon père, c'< st Saint-Louis, Saint-Louis en personne, qui vous amena en France en 12^4 et vous établit à Paris, ainsi qu'en fait foi une lettre de Phiiippe-Ie-Bel son arrière petit- fils, date'e de l'an 1822, et c'est aussi Saint-Louis qui donnât, dès l'an 1245, à notre com-

»-* 4P *■"• pagnie les premiers statuts qui en firent la plus belle, la plus no- Më'j et la plus savante corporation île la chrétienté.

— Trouvez - Jonc tout naturel, mon cher Monsieur, qu'en ma qualité de prolégé de Saint- Louis, je fasse pour votre famille ce que je vais entreprendre, et épargnez - moi les remercîmens Mais, encore un mot ; suivez l'avis que je viens de vous donner :

reparaissez dans votre boutique accueillez vos voisins comme par le passé , parlez sms légèreté , mais aussi sans amertume , de la disparition dWgathe isi des indi&-

»-* 44 hi

crcls poussent trop loin leurs que*tions , repoussez-les avec votre humeur habitue lie , ou plutôt changez si bien la conversation , qu ils oublient entre deux étymoîogics le but de leurs captieuses demandes. Cette guerre vous sera facile, Monsieur Fléchinel , et nul pïus que vous ne sait mieux, quand il lui plaît, faire d'une conversation une figure de Janus. Adieu , mon bon Monsieur Fléchinel ; prenez patience et courage , j'ose espérer que ma première visite vous sera î'e quelque soulagement.

— Adieu, mon révérend père , queDfeu vous reiw^e tout le bien

Mr* /i'6 «-•

que vous voulez me faire. Si l'Ordre entend un jour comme il faut ses intérêts , vous deviendrez général , et j'irai m'établir à Rome uniquement pour avoir l'honneur de raser un Cardinal.

Le Carme se retira en souriant des souhaits de Fle'chinel et prit à pas graves et mesures le che -nin de son couvent. Quant à notre barbier, plein de confiance dans les conseils du père Hyacinthe, il voulut reparaître dès le même s.oir dans ,sa boutique au milieu de ses garçons e'bahis.

— Messieurs, le.ur dit-il, suspendez l'accommodage des perru-

qucs in - folio , îles perruques a ealolte, tirs perruques «le Bichon , îles perruques à la moutonne, des perruques d'abbe' , des perruques .même à la Clolaire. Voici un nouveau dessin que je vous apporte .

vous allez le copier sur-le- champ , et vous ferez des perruques à la Fugitive. Ne perdez pas de vue , surtout , qu'il ne faut pas chercher à faire mieux que le modèle ; et qui in vitium ducit , culpœ fuga si caret arte.

Le nom fit fortune; et, au bout de huit jours, depuis le jeune conseiller aux enquêtes jusqu'au clerc de la Bacoche, depuis le fermier

général jusqu'au conseiller du grenier à sel, tout le monde portait inc perruque à la fugitive.

Et cependant , malgré celte gloire populaire, notre barbier était encore sur les opines, car il ignorait ce que le père Hyacinthe faisait pour lui, et il attendait pieusement l'arrivée du bon Carm«.

U HOTKX- OS LESDIGUIÈRES.

•-* 5l «Hi

Et ton front, cette fois, Sera ceint de lauriers qu'on ne vit jamais luir; Sur la tête des rois.

Malherbe.

François de Bonne , duc de Lesdiguières , pair , maréchal et connétable de France, s'était acquis , par son courage , ses connaissances

•-» 5s +é militaires, et surtout son dévoùmentsans bornes, l'amitié' de Henri IV, qui, une fois monté sur le trône de ses ancêtres , accumula sur sa personne les titres d'honneur que nous venons de citer. La vie politique du Connétable est loin d'être aussi brillante que sa vie militaire.

Né Cahinhte , il abjura peu de tems après Henri IV, et déploya contre ses anciens co-religionnaires une: sévérité qui tenait un peu de la haine -, mais, en laissant à l'histoire le sein de juger la conduite du Connétable dans ces graves et difficiles circonstances, on ne peut se dispenser d'honorer les exploits d'un guerrier qui se montra toujours le défenseur intrépide de sa

IP» 53 «-« patrie et qui reçut de llenri-l<- Grand , si bon connaisseur en pareille matière , cet éloge rare et précieux d'avoir toujours été vainqueur et de n'avoir jamais été vaincu. Ce sont les propres expressions des lettres par lesquelles !e monarque le faisait connétable le 24 juillet 1622.

D'après l'ordre de Henri IV, Sully avait donné au maréchal de Lcsdiguières quelques terrains vagues et quelques masures en ruines qui avoisinaient l'Arsenal Ce fut sur cet emplacement que le Maréchal fit élever un hôtel assez vaste , hôtel qu'il habita longtems, et qui devait, cent ans après, recevoir l'homme extraordinaire.

le soldat couronne: qui régnait sur le plus vaste empire ilti monde.

La distribution , la simplicité de cette résidencedevaient parfaitement convenir à un prince qui fuy. il le faste et le luxe des Cours. Le connétable de Lesdiguières en faisant construire son hôtel avait plutôt eu Tintention d'édifier une tente de pierre qu'un paLis somptueux. Là , point de ces salons étincelans d'or et de pourpre où la fortcnesouslenomdu jeu d'hombre et du pharaon secoue sans cesse ses ailes d or; point de ces ruelles voluptueuses où vingt glaces complices du plaisir rendent vingt baisers pour un seul; point de ces chambres splendides où le som-

Page 1