‹ Le perruquier du grand ducChapitre 2 sur 5 · IH · texte numérisé non relu

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meil, garrotte sous des collines d'édredon, sous des montagnes déplumes, sous des manteaux de brocard et de soie, finit par se Iransformer en molle paresse ; point de ces cryptes ravissantes qui, sous le nom d'oratoires, servent moins à méditer sur la béatitude éternelle que sur 1rs joies de la terre. Non, rien de loutcela; mais d'immenses salles, dont les murailles couvertes d'un cuir fauve de Bobème donnaient un aspect triste et sévère à l'ameublement déjà gothique qui les garnissait; mais des chambres à solives sculptées , à lits de chêne, â tables bardées de fer, dont le principal ornement consistait en râteliers chargés d'armes de toutes les

•-♦ 56 <-« formes et de toutes les époques ; mais des réduits souterrains où se pressaient en désordre des cuirasses de Savoie, des afiuts de canon d'Espagne, des arquebuses d'Italie, des casques, des mousquets et des chanfreins de Castille , glorieux débris des combats où Lesdiguières avait jeté sa vaillante épée dans la balance de la victoire. La chambre à coucher du Connétable était pourtant, sinon la plus belle, du moins la mieux pourvue d'ornemens. De chaque côté d'un large lit recouvert d'une housse de serge jaune à frange verte , étaient appendus deux tableaux sortis du grotesque pinceau du peintre flamand Balthazar Waldclk j l'un repré-

•-► 6y <-• sentant le combat de d'Esparnan, livré par Lesdiguières au duc de Savoie, le 1 5 avril 1 59 1 ', l'autre, le siège et la prise de Montauban au mois de juillet 161 5. Sur la tablette d'une haute et large cheminée était juché le buste du grand Henry , couronné de lauriers , et près de la fenêtre se trouvait un bureau de bois de noyer noirci par les années , sur lequel gisaient encore quelques volumes épars des commentaires de César et de Montluc et des hommes illustres de Plutarque.

C'était cette chambre que le Czar habitait \ c'était sur cette table grossière que Pierre traçait les plans immortels qui devaient éle-

ver son pays au rang des puissances du premier ordre. Jusque-là le nom russe n'avait brillé en Europe que par la bataille de Pultawa \ Pierre voulaitse montrer au monde avec d'autres titres que ceux de conque'rant et de guerrier ; il voulait organiser les arts dans ses vastes états , comme il avait organisé la victoire à la tète de ses armées. Ce n'était plus des militaires expérimentés , des soldats instruits qu'il venait demander à l'Europe,* c'était des architectes , des peintres , des Fculpteurs , des savans , des poètes et des géomètres qu'il venait réclamer de l'Allemagne , de la France et de l'Angleterre. Défendre et ven-

•-» 59 HP ger sa patrie avait fait de Pierre un soldat; le désir de l'éclairer, de l'instruireen avait fait un voyageur.

Et cette noble ambition , cette magnanime convoitise avaient été noblemcntappréciées par la nation qu'il visitait. Les grands du Royaume, les corps de savans, les compagnies illustres se disputaient l'honneur de fêter ce grand homme, que l'amour de son peuple emportait si loin de son trône et du soleil de son pays Jamais la nation française , si célèbre par sa délicatesse et son atticisme, n'avait poussé aussi loin que pour le Czar la coquetterie des procédés. Roi , princes, fermiers-généraux, ssim-

•-» 60 <~« pies commis même, rivalisaient d'esprit et d'adresse pour donner à Pierre des témoignages d'intérêt, de respect et d'admiration.

Allait-il visiter au Louvre l'atelier des monnaies? l'ingénieuse manœuvre du balancier jouait devant lui , et une médaille frappée en son honneur, et portant pour devise le Vires acquirit eundo de Virgile , tombait à ses pieds. Aux Gobelins, lés magnifiques tapisseries, faites d'apîès les tableaux de Jouvenet, excitaient-elles son admiration ? on les lui offrait au nom du roi. A l'Observatoire, les instrument de mathématiques fixaient-

»-» 6i «-• ils ron attention ? aussitôt on s'c m pressait d'y faire graver son chiffre et les armes de Russie. Enfin, à une fête qu'il daigna accepter dans la maison de campagne du duc d'Antin à Petitbourg, il fut saisi d'c'tonnement au dessert de voir inaugurer son portrait qu'un excellent pein're venait, en quelque sorte, d'improviser, età un bai où il assistait chez le duc de Villeroy, les divers costumes des danseurs représentèrent ave»; exactitude ceux des cinquante peuples de la Russie : le Czar pouvait se croire encore en ce moment au milieu de ses sujets.

Un matin, qu'entouré du gène'-

m-* 62 «-• rai Dolgorouki , de son chancelier Schaflirow , et du prince Kourakin, le Czar -vidait, selon sa coutume , une bouteille d'eau d'anis , un de ses officiers vint lui dire qu'un moine le suppliait humblement de vouloir bien lui accorder quelques instans d'audience.

— Un moine , dit le Czar en souriant \ ne l'avais-je pas prévu en recevant la supplique de MM. les Docteurs de Sorbonne? Je vais avoir tout le clergé français sur les bras.

11 est bon de rappeler ici que les docteurs de Sorbonne avaient présenté au Czar une requête qui avait pour objet d'éteindre le schisme

•-♦ 63 ♦*• qui existe depuis tant de siècles entre l'Église grecque et l'Église latine. Us avaient profité de la visite de l'empereur russe au tombeau du cardinal de Richelieu pour remettre ce mémoire, fort long, fort diffus, fort embrouillé, et qui parut même dès cette époque à Paris une espèce d'anachronisme. C'est à cette démarche , au moins fort indiscrète de la Sorbonne, que Pierre faisait en ce moment allusion.

— Va voir ce que veut ce moine, Kourakin , et reviens m'en rendre compte aussitôt.

Pierre n'avait pas eu le tems

i^+ 64 *-• de boire son second verre d'anis que le prince était déjà de retour.

— Eh bien ! Kourakin.

- Sire , ce religieux persiste à vouloir vous parler. 11 m'a prie' instamment de l'introduire auprès de votre personne... Il assure que vous seriez fâché de ne point le recevoir.

— C'est peut-être quelque conseiller aulique d'Eudoxie ou d'Alexis, répartit le Czar en souriant avec amertume; mais n'importe, il faut le recevoir.... Kourakin, ordonne qu'on l'introduise.

La porte s'ouvrit bientôt une

•-» 65 ♦-* troisième fois, et le père Hyacinthe parut devant le Czar.

Le religieux s'avança d'un pas noble et majestueux et s'inclina respectueusement devant Pierre.

Une robe de bure grossièrement taillée, un scapulaire informe, des sandales poudreuses , un capuehon bizarrement découpé ne contribuent pas à rehausser la mine d'un homme ; mais le père Hyacinthe se trouvait en face d'un prince qui jugeait delà capacité d'un homme au front et non aux habits.

— Mon révérend, dit Pierre en inclinant légèrement la tète, que

•-* 66 *~* puis-je faire pour votre contentement ?

— Pour moi , rien, grand prince, répondit le religieux d'une voix grave et sonore ; mais pour la mémoire d'une personne qui vous fut chère, beaucoup...

— Parlrz, dit le Czar , je suis prêt , comme je l'ai toujours 'té, à faire ce qui est juste rt raisonnable.

— Dois-je m'expliquer tout de suite, répartit le religieux en ayant l'air de désigner la présence de la petite cour du Czar comme importune ?

— Tout de suite, répartit Pic-

•-» t>7 «-■ re. Kourakin, Dolgorouki, Schaffi-

row, ajouta-t-il , allez travailler en m'attendant dans la salle du conseil.

Les trois grands officiers se retirèrent sur-le-champ.

— Parlez , mon révérend , dit le Czar, nous sommes seuls; mais asseyez-vous.

Le moine approcha un pliant, et s'assit après avoir fait une nouvelle salutation au Czar.

— Sire, reprit- il , si je n'adressais la parole qu'a un roi vulgaire, je prendrais les précautions oratoires que le sujet que je vais trai-

•■-» G8 «-• ter pourrait exiger ; mais je parle à un monarque juste autant que pieux , philosophe autant que chrétien , et je n'hésite pas à dérouler sans préambule les motifs sacrés de ma visite et de mon importunité. Vous avez aimé dans voire jennrsse une fille noble, Polonaise, nommée Louise Mocns *, votre amour a été rebuté , car la pauvre enfant en aimait un autre. Livré à toute la violence d'une première passion, vous avez tenté de la ravir à sa famille. Louise Moëns, après s'être long-tems cachée, a quitté Moscou, s'est enfuie dans sa première patrie, ;tlà, à l'abri de vos persécutions...

m-> 69 «-• — De mes persécutions , répéta le czar en secouant la tète comme un lion qui secoue de sa crinière les gouttes de rosv*e de la nuit.

— De vos persécutions, Sire, reprit le religieux d'une voix impassible, Louise !\Toèns s'est unieà l'homme que son cœur avait choisi. En moins dune année d'unefélicité pure et sans nuage, la naissance d'une fille -emblait consolider le sort de cette femme si belle, et je pu is dire si excellente , quand son mari, frappé à mort dans une action , non par ia balle d'un ennemi , mais par celle d'un assassin , la laissa au milieu des embûches qui

»-» yo *-• lui étaient dressées de toutes parts.

— Et Louise Moëns aurait pu penser , s'écria le Czar dont un léger mouvement convulsif contractait le -visage, que

— Louise Moëns n'a accusé personne , interrompit le père Hyacinthe avec la même candeur et la même gravité; mais elle s'est rappelée involontairement que. le sage roi David, amoureux de Betsabée , femme à Uri , ordonna à son général Joad de mettre l'époux infortuné au poste le plus périlleux, et qu'il fut obéi.

Pierre baissa la tête, et le religieux continua;

— La malheureuse épouse, dans cette fatale circontancc,ne [rit conseil que de son désespoir. Il ne fallait pas songer à rester en Pologne ; il ne fallait pas penser à chercher dani les mille villes soumises à la puissance russe un abri pour reposer sa lête, une pierre pour servir de crache à sonenfant;votre amour terrible lui serait oppnru sous toutes les formes, et elle l'aurait lu jusque sur la baïonnette de vos soldats. Elle prit alors une détermination courageuse, admirable.

Sans autre trésor que quelques che'tives pièces de monnaie , sans .autre espoir que la Providence,

•-» 72 *-« elle part, son enfant dans ses bras, traverse une partie de la Pologne, l'Allemagne tout entière , la moitié de la France , et arrive à Paris chargée de son précieux fardeau, pour mourir peut-être de froid, de fatigue et de faim sur le seuil d'un temple ou d'un toit inhospitalier.

— C'est alors , interrompit le Czar, qu'un perruquier de Paris, touché de son état la recueille, l'enmène, et en fait sa femme au bout de quelques mois; n'e-t-il pas vrai , mon révérend?

— Oui, Sire, il en fait sa femme :

le bienfaisant Fléchinel lui donnj

Son nom , pour se réserver le plaisir d'adopter son enfant et <fe lui le'guer sa fortune. Voilà comme agit un perruquier de Paris. Irouveriez-vous , Sire, beaucoup de seigneurs dans Moscou qui agissent de même?

Deux éclairs terribles jaillirent des prunelles du Czar ; mais ils vinrent s'évanouir sur les traits calmes du moine , dont l'attitude n'avait point changé.

— Et qui vous en a dune tant appris, mon révérend? dit le Czar en étendant sa large main sur le scapulaire du père Hyacinthe.

— J'étais le confesseur de Louise Moëns , repondit le moine avec simplicité , et c'est dans mes bras que cette femme , digne d'un sort moins rigoureux , a terminé une vie de tribulations et d'angoisses pour aller recevoir dans un monde meilleur le prix de sa résignation et de sa vertu.

— Elle est morte dans vos bras, s'e'crîa le Czar d'un ton pénétré ?

— Dans mes bras, reprit le religieux ; et c'est le jour même de sa mort , Sire , qu'elle me remit une lettre pour Votre Majesté. Père Hyacinthe , me dit-elle d'une voix

m-+ yr) <-• déjà alhiblie par la douleur , promettez-moi , lorsque mon Agathe seru grande, défaire parvenir celte lettre au Czar. Son amour a été pour moi la source de bien des maux; mais l'Age aura éteint chez, lui cette fougue dangereuse , et il ne restera dans cette àme de he'ros que de la grandeur et de la générosité. Promettez-moi , au nom du ciel, de lui faire tenir cette lettre. Je lui en ai fait la promesse, Sire, et bientôt après Louise Moëns s'est endormie du sommeil du juste. Sire, j'ai cru qu'il était tems aujourd'hui d'acquitter la dette que j ai contractée envers le cercueil.

•-» 76 ♦-■ — Donnez cette lettre , donne^là, mon Révérend , dit le Czar avec l'accent, de l'intérêt le plus vif.

Le Carme tira de dessous son scapulaire un petit portefeuille de maroquin rouge , et en ayant extrait une lettre, il la remit à Pierre.

Le Czar lut ce qui suit :

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