‹ Le perruquier du grand ducChapitre 5 sur 5 · Î.ES EXCUSES · texte numérisé non relu

Î.ES EXCUSES

PfULOCRATB.

C'est assez recommandé , si je reviens

avec une entière exe'cution de vos ordres, serezvoiis content?

TISDARK.

C'est tout ce que je souhaite.

PHILOCRATE.

Eh hien ! s'il plaît aux dieux , vous me rererrez tel que vous me demandez.

Plaute , Us Captifs.

Un poste d'honneur de cinquante Gardes-Françaises se tenait à l'hôtel de Lesdiguières, et deux 4 8*

factionnaires de ce poste se croisaient continuellement à la porte.

Les deux factionnaires que nous y trouvons en ce moment étaient deux hommes assezbien découples , au jarret tendu, à la taille évidée, et à la figure pleine , grâce au petit col de cuir qui leur serrait les jugulaires, ce qui pouvait passer plutôt pour un carcan que pour une cravate. Les deux soldats étaient en grande tenue; mais, malgré la propreté générale de leur équipement, un œil exercé découvrait sans peine que la discipline de ce corps était relâchée.

Le premier de ces factionnaires

■M» 187 «-• avait, un oeil considérablement enflé, et malgré le soin qu'il avait eu de placer son bonnet de grenadier dessus ses sourcils, il n'avait pu parvenir à dissimuler sa blessure -, l'autre factionnaire était sain et sauf, mais des taches de boue qui couvraient, en quelques endroits, les basques de son habit , pouvaient raisonnablement faire supposer que le héros n'avait pas suivi à la lettre le beau mot du maréchal de Luxembourg. Les blessures de ces gens-là étaient rarement faites par les armes , et les taches de leurs habits ne sentaient pas le bivouac.

Nonobstant l'oeil poché et les ta-

»-» 1 88 <--« chcs de boue , nos deux Gardes- Françaises paraissaient être fort gais et fort dispos. L'un faisait faire à son fusil mille voltes en l'air -, l'autre chantait entre ses dents !a nouvelle chanson de Madelon Friquet, qui a acquis, depuis, une si grande célébrité.

Dans les Gardes-Françaises J'avais un amoureux , Ardent , chaud comme braise .

Beau , jeune «t vigoureux ; Mais de la Colonelle C'est l'plus grand scélérat, Pour une péronelle , Le gueux m'a plantée là-.

Cette chanson qui donnait y comme on voit , l'idée la plus favorable du mérite et des qualités organiques de ces messieurs, obte-

»-» 189 «-« nait un grand succès, et il n'était pas un de ces héros galonnés et mousquetonnés qui ne la sût par cœur et n'en fit résonner les échos des corps-de-garde de Versailles et du château. C'était la Parisienne de l'époque.

— Dis-donc, Pique-Semelle, tu me parais bien gai ce matin avec ton œil au beurre noir j monterais-tu, par hasard, demain la garde à la banque de la rue Quincampoix , et comptes-tu y ramasser autant d'argent que Petit-Gargot , ce grenadier de la compagnie Colonelle, qui a gagné dix louis seulement à prêter sa giberne aux,

»-► igo <-• bourgeois et aux financiers qui voulaient écrire?

— Je n'ai pas besoin d'aller rue Quincampoix pour avoir de l'or dans ma poche, Grain-d'Àmour , repartit Pique-Semelle en frappant son gousset de la crosse de son fusil, et je me moque de la banque de Missipipi comme du cadogan du duc de laForce. J'ai gagné hier plus d'argent en m'amusant à rendre service, que n'en gagnent en une semaine tous les raccoleurs du quai de la Féraille.

— C e'tait hier le jour des aubaines, répartit Grain-d'Amour en tirant de sa poche une poignée de

m-* ICI *"•

pièces d'or qu'il montra à son camarade; car moi aussi j'ai gagné une bonne journée; mais, dans mon histoire, il n'y a qu'une halte dans le ruisseau, tandis que dans la tienne il se trouve, à ce qu'il parait, des horions, témoin ce superbe oeil qu'on t'a dessiné au charbon.

— Il faut que je te conte ça , Grain-d'Amour. J'étais allé pour prendre l'air hier avec Margot , la blanchisseuse de FArche-Marion , du côté de Bicètre , quand tout à coup nous nous mîmes à batifoler dans les luzernes; elle dit comme ça qu'elle serait bien aise d'aller voir

Bicclre. Tu veux aller voir Bicêtre, lui fis-je, eh bien ! mon petit bouchon, campe toi à ma droite et marchons au pas accéléré, ça ne sera pas difficile. J'avais une tenue d'officier ; Margot m'avait blanchi mes guêtres le matin, j'avais un col tout battant neuf, et quoique cane soit pas d'unifome , j'avais attaché k mon épée la belle dragonade rouge que j'ai gagnée dernièrement au biribi de la foire Saint-Laurent.

— Sans compter qu'on se moque de l'uniforme comme de Colintampon, ajouta Grain-d'Amour.

— Juste, reprit Pique-Semelle ,

nous voila donc arrives dans les cours de Bicëtrc. Margot veut voir les voleurs ; je lui fais voir les voleurs *, elle veut voir les fous , et je lui fais voir les fous } elle veut voir le puits et je la mène au puits. Enfin elle avait bien du plaisir à voir tout cela , et moi aussi , et nous allions battre en retraite , quand un monsieur habillé de noir s'approcha de nous, et me retirant gravement son chapeau.

— Vous me paraissez un brave et sensible militaire , et j'oserai vous adresser une pauvre petite prière, pas pluslonguequecela, me dit-il, en me montrant son doigt.

— Monsieur, lui répondis-je , r. 4 9-

•« i94 ++ priez-moi si cela peut vous faire plaisir, et je vous exaucerai.

— Mon ami, me dit-il, nousavons dans les cabanons de cet établissement un homme enragé dont nous voudrions bien nous débarrasser.

Nos garçons ont fait tous leurs efforts pour s'en rendre maîtres, mais ils n'ont jamais pu en venir à bout, tant il est agile et furieux. Vous êtes brave, et fort, qui plus est , et vous êtes armé comme un César , ne vous serait il pas possible de nous donner un coup de main?

Je puis vous certifier que vous serez bien récompensé et que cet homme étant en possession d'une

bonne somme d'argent ( car il appartient à une famille excessivement riche ), vous aurez le tiers de ce qu'il a entre ics mains pour votre peine. J'allais répondre poliment au particulier que je voulais bien lui être bon à quelque chose , quand Margot m'interrompant se mita dire en sacrant comme un Templier qu'elle ne voulait pas que je me chargeasse d'une telle commission, plus convenable à un c ogue qu'à un G;irde- Française. Je m'apprêtais à !a faire taire avec un revers du moule de mon gant, lorsque cemo nsieur lui dit :

— Mon aimable Venus, que vo„

m-* 196 «-• tre amour ne s'efTarouche pas, votre beau Mars ne courra aucun danger, je vous en réponds sur ma tête •, il entrera le sabre nu à la main dans le cabanon , et carte blanche lui sera donnée pour se défendre.

Voyez-donc , mon adorable Cythérée , combien il sera glorieux pour votre beau Lcandre d'être compté au rang des bienfaiteurs de l'humanité de Bicêtre ! Je ne vous parle pas des belles bagues , des beaux casaquins d'étoffe de Perse et des tabliers de tiretaine, des branlants et des croix à la Jeannette qu'il pourra vous donner , tout cela ne ferait qu'une médiocre impression sur votre cœur ; je

«-« 197 •*• ne veux parler que des mignonnes parties de p'.aisir que cet argent si noblement acquis pourra vous faite goûter.

— Vas-y donc, vas-y, nie dit alors Margot en me poussant par les épaules , et reviens vite :

je vais t'attendre à la cantine.

— • Je suivis le monsieur , Graind'Amour , mais avec un petit fié - ^missementj un je ne sais quoi, qui me serrait le cœur. Nous arrêtâmes en chemin trois ou quatre gueux qu'on nomme infirmiers , et à leur tête le monsieur noir me fit introduire dans une espèce de cage où était couché tout de

son long un homme qui avait une barbe de sapeur et des vètemens déchirés comme un mendiant. Je tirai mon sabre, et prenant Tinflexion de voix de Reposez-vous sur tes armes] je dis à cet homme :

— Mon camarade , ces messieurs ont deux mots à yous dire , laissez-vous conduire par eux , et nous n'aurons rien à démêler ensemble. A la vue des galopins qui formaient mon escorte, les yeux du prisonnier s'allumèrent, il poussa un cri de rage , et prenant un morceau de pain dur,, seul meuble qu'il avait sur la paille, il le lança de toute sa force

m* 199 — malheureusement ma tète se trouva là, et mon œil reçu' l'atout.

Je m'avançai alors furieux , et comme il s'avançait aussi désespéré, il s'enferra dans mon épée.

— Et tu l'as tué ? demanda Grain-d'Amour.

— Je ne sais pas si je l'ai tué, répartit Pique-Semelle \ mais je sais bien qu'il n'a pas plus bougé après le coup que le saint Christophe de Notre-Dame. J'avais l'air ./être fâché de ce petit accident , quand un des galopins médit que ça n'en valait pas la peine, et que la chose était fort naturelle. Puis après avoir fait sortir du gousset du défunt

une cinquantaine de beaux louis neufs, il m'en donna dix pour ma part , et ils me renvoyère nten me souhaitant le bonsoir. J'ai été retrouver Margot qui a commencé à faire une bonne brèche aux écus d'or pour ses fantaisies. Mais lé reste est hoc , et je Je garderai pour moi : voilà mon histoire, dit en terminant Pique -Semelle en faisant faire à son fusil le saut de carpe; et la tienne. Graind'Amour ?

— La mienne n'est pas si compliquée , dit Grain-d'Amour, et une puce pourrait la porter sur son dos, de l'Arsenal à la bar-

i ière de la Conférence. Hier au soir, comme je sortais de chez Suzon la merlandière, qui demeure dans la rue des Boucheries près Saint-Su 1pice, il me pritfanlaisie d'aller faire une petite visite à Jeanne Chevrette, qui restait jadis rue de la Lune, mais qui loge maintenant dans la rue desNoyers. J'avais bu sèchement avec la merlandière, et je ne me soutenais pas très-bien sur mes jambes, lorsqu'en entrant dans l'allée de Jeanne Chevrette un homme qui en sortait avec une femme sous le bras me renverse les quatre fers en l'air dans le milieu du ruisseau. Ce rafraîchissement me rend l'équilibre, je me

relève, et sans m'amuser à courir après mon homme, je grimpe chez Jeanne Chevrette.

— Et tu la trouvas morte , la vieille simpjternelle , qui a fait perdre plus de soldats au régiment qu'elle n'a de poils sur la tête , dit Pique-Semelle.

— Non pas morte , mais baillonne'e et liée au pied de son lit comme à un pilori, reprit Grain-d'Amour.

Mais , chose rare et curieuse, son bâillon était un rabat de dentelle du plus beau point de Venise, et autour d'elle étaient éparpillés une trentaine de louis.

— Voilà la fortune de la veille

coquine à moitié faite, interrompit Pique-Semelle, et grâce à ce miracle les nonnètes gens auront moins de chances à courir quand ils iront cher elle.

— La vieille édentée n'en sera pas plus à son aise, répondit Graind'Amour , car la voyant si grasse , je l'ai plumée sans la faire cuire , en lui disant que le seigneur dont elle avaiteu la visite m'envoyait au plus vite la débarrasser de ses liens et lui reprendre les marques de sa prétendue munificence.

— Et tu lui as tout pris, Graind' Amour?

— Tout , à l'exception du rabat

de dentelle. . . Ah ! je lui ai donné aussi un bel écu de six francs à la vache que Suzon avait glissé dans la poche de ma veste. Au surplus, je me suis chargé de faire des démarches pour elle auprès du lieutenant de police, car la vieille coquine n'a-telle pas eula bêtise de se laisser enlever une fille confiée par la police. . Je lui ai fait une .supplique pour monsieur d'Argenson , que je présenterai moi même à la première garde que je monterai au Palais-Royal.

— Et moi aussi, j'ai un chiffon de papier à lui remettre , dit Pique- Semelle. L'homme de Bicêtre avait enveloppé son or dans une lettre

»-♦ 205 ♦-• qui lui était adressée et dont je me suis subtilement emparé. La voici, je la lui remettrai le même jour que toi.

— Si mes yeux n'ont pas la berlue, dit Grain-d'Amour . je crois que voilà le lieutenant de police qui arrive en personne. Regarde avec ton bon œil si ce n'est pas sa livrée, Pique Semelle.

— C'est bien son équipage et ses armçs , répartit celui-ci, mais ce n'est pas là le moment , étant sous les armes de lui présenter, nos pétitions ; attends à sa sortie , ça

vaudra mieux.

— D'accord, répondit Grain d'A

mour, mais pour le bien prévenir en notre faveur faisons proprement raisonner la clarinette.

L'équipage s'arrêta presque aussitôt, et le lieutenant de police d'Argenson en descendit , vêtu avec toute la somptuosité du premier magistrat de la capitale.

On l'introduisit dans un salon où le prince Kourakin recevait or dinairement les personnes que le Czar ne voulait pas , ou n'était pas disposé à recevoir.

Kourakin et d'Argenson se trouvaient face à face.

Kourakin , homme de la vieille

•-> 207 «-• Russie , de la vieille race russe, s'était attaché de bonne heure à la fortune de son maître. 11 n'approuvait pas toutes les réformes de Pierre, mais il savait donner à son opposition une couleur si respectueuse , un vernis si gracieux , que le Czar n'avait jamais pu s'en offenser.

Souple, rusé, adroit, unissant à la politesse du midi de l'Europe l'astuce grecque.et le courage Sarmate, Pierre aimait à l'employer, et l'avait toujours fait avec un égal succès dans les ambassades et dans les camps. Kourakin , sous un enveloppe un peu sauvage, cachait donc des qualités recommandâmes , et son titre de prince et de propriétaire

•-» 2o8 ♦-• le plus riche de Russie après Menzikoftlui donnait en France , au milieu d'une cour corruptible et corrompue, la plus belle renommée qu't.n grand seigneur puisse avoir d'un homme a trésors.

D'Argenson aussi rusé, aussi fin que le prince russe, n'avait sur lui qne l'avantage d'une civilisation plus avancée. D'Argenson n'était point un homme d'Etat, c'était un homme de police, mais un homme de police de premier ordre. Dès Pinstant où l'amitié du régent fit de d'Argenson un chancelier , l'hommede mérite disparut et il ne resta plus que le courtisan.

Autant Pierre -le -Grand était

m-* 209 «-• simple dans ses habits, aillant ses courtisans, et principalement K011rakin , aimaient à s'entourer d'un faste et d'une richesse asiatiques. Le prince était vêtu ce jour-là d'un superbe habit de velours rouge , dont chaque bouton e'tait un diamant de grand prix., et sur sa poitrine étaient étalés avec affectation les insignes des principaux ordres de l'Europe dont il faisait partie ; sa bonne mine rehaussait encore l'éclat de sa toilette.

La figure basse et hideuse de d'Argenson ne relevait pas l'éclat de son costume, qui, était d'ailleurs modeste quoique riche , et sa vaste

perruque ne faisait qu'augmenter encore sa laideur.

— Prince, dit d'Argenson après avoir échangé avec Kourakin les complimens d'wsage, j'ai eu 1 honneur de recevoir la Lttre de M. le comte Dolgorouski , et je me suis empressé de m'oecuper de l'affaire qu'il me recommandait de la part de Sa Majesté Impériale; mais jusqu'à présent je n'ai point été heureux dans mes recherches. La jeune personne en question s'est échappée de la maison paternelle pour aller on ne sait où, et une intrigue qu'elle avait avec un des garçons de son beau- père , qui a éga-

lement pris la fuite, fait présumer qu'elle est cachée avec lui dans quelque maison suspecte de la capitale. Je ne désespère pourtant pas, Prince , de la trouver. Je ferai faire à compter d'aujourd'hui des perquisilions très-exactes dans toutes ies maisons suspectes de celte ville , et j'ose me flatter qu'elles ne seront pas sans succès. Ce sera l'affaire de quelquesjours.

— Voussupposez alors, Monsieur, que la jeune fille pourra être remise sous peu de tems à notre emhassadeur , dit le prince d'un air froid, car Sa Majesté part après demain, pour retourner au plus vite dans ses états.

— Je puis le promettre , Prince, et je m'y engage même d'honneur.

— Sa Majesté , repritKourakin, avait aussi ordonné à M. Dolg>rouski de demander l'agrément du roi de France pour la réception d'un officier de sa maison militaire dans les armées russes.

— C'est précisément pour cela que je suis venu ; c'est la réponse de Monseigneur le Régent que je viens vous transmettre, Prince. Le jeune homme dont il est question , le comte de Saint Maigrin , s'était attiré une punition sévère p»r une infraction à la discipline militaire, il a été enfermé à la Bastille il y a

près d'un mois. Le désespoir de s'être rendu coupable d'une action diene de blâme , la crainte d'un châtiment plus long que celui que la bonté de monseigneur le Re'gent devait lui infliger, la mort subite delà com tesse de Para bère y sa sœur, qu'il a apprise en prison , l'ennui delà captivité ; que sais- je, un peu d'amour enfin dans ce cœur de vingt-qualrc ans , tout cela a fermentédans son cerveau. I! s'est tué en prison.

— Il s'est tué ! répéta le prince Kourakin avec l'accent d'un diplomate huguenot qui fait à un évêque souverain une protestation de fidélité.

— Tl s'est tue hier dans sa prison, répéta d'Argenson , et cette malheureuse catastrophe , en privant monseigneurle Régent d'être agréable à Sa Majesté Czarienne, le porte aussi à déplorer la perte d'un gentilhomme au sort duquel il s'intéressaitàbeaucoup de litres: l'ordre de son élargissement était donné et son pardon assuré.

— Assuré, dit îe Prince.

— Assuré et entier , répartit le lieutenant de police.

— Ainsi donc , Monsieur, monseigneur le Régent n'aurait point balancé , sans cette fatale circons-

•-> 2l5 «-• tance , à donner au jeune comte de Saint Maigrin l'autorisation nécessaire pour servir sous les drapeaux de Sa Majesté' Impe'riale?

— J'ai l'honneur de vous répéter, Prince, que Son Altesse Royale eût été charmée de donner cette nouvelle preuve de dévoùment à Sa Majesté Czarienne.

— Eh bien ! donc , dit le Prince, je prends acte de ce que vous me dites, et j'y crois puisque vous êtes magistrat et gentilhomme. Tenez, monsieur d'Argenson , nous avons été plus heureux que vous dans nos recherches t voyez, regardez et reconnaissez.

o-» 216 *-m Le prince avait ouvert une fenêqui donnait sur un jardin, au bout duquel e'tait bâtie la chapelle du palais. Il avait entraîné d'Argenson contre le balcon.

Celui-ci put à peine en croire ses yeux. Il vit distinctement le comte de Saint-Maigrin revêtu de l'em*forme de colonel de la cavalerie ru se marchant entre le comte de SchaneroAvetlegénéralDolgorouski ; devant eux le Czar lui-même donnait la main à une jeune femme magnifiquement parée.. . c'était laljelle-fille du perruquier Fléchirel. Ils marchaient vers la chapelle.

— Eh bien ! Monsieur le lieute-

nant de police, dit le prince après avoir joui pendant quelques minutes de son ctonnement, ne peuton pas vous appliquer le vers de votre Corneille :

« Les geDS que vous tuez se portent assez bien. »

— Prince.,, les circonstances....

si j'avais su.. . le Czar.. .. monseigneur le Régent.. .

— Bien, bien, monsieur le Lieutenant de police , dit le prince , je suis chargé de la part du Czar de vous remercier de tout ce que vous avez fait pour une jeune personne à laquelle il prend le plus vif intérêt-, c'est un compte de reconnaissance que nous régleronsplus tard.

D'Argenson faillit tomber à la renverse.

— Le Czar , continua Kourakin, marie celle noble polonaise au comte de Saint-Maigrin , colonel au service de Russie > il assiste à la bénédiction nuptiale qui va leur être donnée dans sa chapelle -, il faut que je m'y rende, monsieur le Lieutenant. Voulez-vous compter au nombre des témoins ?

D'Argenson restait pétrifié. Kourakin allait peut-être redoubler sa mordante ironie, quand une femme, vêtue en amazone , se précipita iout-à-coup dans l'appartement.

— Où est Riom , dit-elle en se

jetant avec colère sur d'Argenson , où est Riom ? Je sors de la Bastille et ne l'y ai pas trouvé.

— Le chevalier de Riom ! madame la duchesse, dit d'Argenson en balbutiant , mais il me semble que vous ne me l'avez pas donné à garder.

— Infâme scélérat , reprit-elle exaspérée , l'aurais-tu envoyé avec le comte de Saint-Maigrin, où tu envoyés les fils de bourgeois de Paris que tu fais prendre quand ils t)nt de quoi payer leur rançon!

Prends-y- garde d'Argenson , une telle injure ne demeurerait pas impunie.

— Madame la Duchesse....

— Mais dis , dis-moi donc ce que tu en as fait?... Es-tu las de vivre et de ramper? parle.. . , dismoi où il est, dis-moi où tu l'as enfermé ?

— Madame la Duchesse

— Car tu m'en réponds sur ta tête, interrompit-elle encore. S'il était arrivé quelque chose au chevalier, rien ne pourrait te soustraire à ma juste vengeance. Parle,

parle, ou plutôt non , viens

avec moi, courons sur les traces des prisonniers ..., ils ne doivent pas être bien loin encore ] viens, viens sur-rle-champ . . .., courons,

hâtons-nous, il me faut Riom mort ou vif.

— Madame la Duchesse , j'ai ...

■ — Viens - donc , misérable , viens-donc, obeis-moi , ou je te fais traîner par mes pages jusqu'à ma voiture comme une vieille femme ivre et bavarde.

Elle avait saisi le bras de d'Argcnson et l'entraînait avec force vers la porte.

— De grâce , Madame , plus de violence, s'e'cria-t-il alors , songez qui vous êtes et où nous sommes!

— Marche-donc ? Bouc infâme ,

»"» 222 «ht

m arche-do ne ; à ce prix, à ce prix seul je l'épargnerai mes malédictions.

Ils sortirent l'un et l'autre, et Kourakin , en les reconduisant jusqu'à la rampe de l'escalier d'apparat sourit en les voyant s'éloi^ gner.

En traversant la cour, les deur Gardes-Françaises , qui avaient été relevés de faction , se présentèrent à d'Argenson avec leurs lettres à la main.

— Coquins! leur dit le lieutement de police , vous prenez bien votre lems pour présenter des requêtes, retirez-vous.

•— • Misérable, dit tout bas la duchesse de Berry, à d'Argeuson, lu voudrais rendre à ces soldais la monnaie de la pièce que tu viens de recevoir j mais réserve ta colère pour une autre occasion, il me faut Riom avant tout.

Le courtisan répondit par un sourire atroce à l'avertissement de la duchesse -, il lui présenta la main pour monter dans son équipage et partit avec elle.

— Dis-donc, Grain-d'Amour , cria Pique-Semelle à son camarade , il paraît que le lieutenant de police n'est pas en train découler aujourd'hui les solliciteurs/

•—Non, répondit Grain-d'Amour; j'en suis fâché , car cette pauvre Jeanne Chevrette sera peut - être inquiétée.

— Et moi j'en suis fâché pour mon défunt 5 répartit Pique-Semelle : il avait sans doute quelque ehose d'in Pressant à dire à M. d'Argenson.

— Lis le grimoire et tu le sauras , répondit Grain-d'Amour.

— Lis-le toi-même , car je ne lis que dans le moulé.

Grain - d'Amour retira le papier chiffonné et lut ce qui suit :

« Ayant eu la faiblesse de me laisser corrompre par l'or et le> belles promesses de Homberg et d'Argcnson , j'ai contribué à la perte d'une fille respectable , à la désolation d'un honnête homme.

Je crois avoir suffisamment expié mon crime •, car, depuis six semaines , ;e languis dans un cachot de Ri' être, et j'y attends la mort par le fer ou par le poison.

L'espoir de la liberté est éteint dans mon cœur. Que l'homme charitable qui trouvera cette lettre , aille la porter chez le père Hyacinthe, carme déchaussé à Pa-

ris, et qu'il reçoive d'avance mes remercîmens sincères. »

ROSIMOND.

— Et bien ! Qu'est-ce que cela veut dire, Rosimond? s'écria Pique-Semelle.

— - Ça veut dire , répartit Graind'Amour , que l'homme que tu as tué n'était pas plus enragé que toi et moi , et qu'on a trouvé tout commode de s'en débarrasser par ton canal.

— Je crois que tu as raison.

— Je le crois bien, nom d'une pipe! que j'ai raison \ et si par malheur le lieutenant de police avait

»-♦ 127 *~* pris ce chiffon , Ion affaire était fa i te .

• - Bah ! répondit Pique - Semelle.

— Je ne veux rien demander à un homme comme ce d'Argenson, reprit Grain - d'Amour en déchirant la requête qu'il avait faite pour son honorable amie, et Jeanne Chevrette deviendra ce qu'elle pourra 5 je m'en soucie comme d'une amorce de charbon.

— Et que faul-il faire de cette écriture ?

— La porter au Carme, et en même teins lui donner un louis pour qu'il dise vingt-quatre mes-

»-» 22$ *HB

ses pour ce Monsieur Rosimond.

C'est bien le moins que tu puisses faire pour un homme qui t'a institué son légataire universel.

— Tu as raison , répliqua le soldat, et j'irai dès que nous serons relevés de garde.

— Aux armes! cria la sentinelle, l'Empereur va sortir.

Les deux Gardes-Françaises coururent aux fai ceaux , et le tambour battit aux champs. Le Czar allait faire ses adieux à Louis XV.

Telle est l'aventure de Trimm. Quoique mow -pèra la sût par cœur , il se divertissait à la fair« raconter de tems en tems.

SlERNB.

C'était le 21 juillet de l'an de grâce 1717, il faisait un tems superbe ; un zè'phir chaud circulait dansles rues de Paris , le sol était see et poudreux , et le paré même de la

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rue de la Huchette, ordinairement si gras, si sale, parodiait assez bien l'exquise propreté de la chausse'e d'Herculanum.

Les nombreuses boutiques de rôtisseurs e'iaient encore fermées, car il était à peine six heures du matin; une seule officine de cette célèbre rue avait ses contre-vents ouverts etsa porte béante; est- il besoin de dire au lecteur que c'était la boutique du gracieux syndic des perruquiers de Paris , de maître Sébastien Fléciiinel?

Il était seul dans sa boutique, ses garçons, comme autant d'abeilles vigilantes , étaient allés de coté

»-» 233 «-• et d'autre raser, pommader, coiffer et perruquiser une partie de la population du quartier de l'Université. 11 était seul et ii pensait avec orgueil à la brillante alliance que venait de contracter sa fi lie adoptive, sa fille chérie, en épousantle dernier rejeton de l'illustre famille des Saint-Maigrin.

Car le père Hyacinthe lui avait tout dit et tout expliqué.

— Fortune, ô fortune , s'écria le barbier philosophe , voilà bien de tes coups! Tu frappes, tu brises, tu élèves, tu abaisses, comme une folle que tu es , toutes les destinées humaines. Mais la fortune des 4 10 *

fommcs , joriuna mulieris , comme dùj. Denys d'Halicai nasse , csl sam:

contredit Ja plus singulière et la plus bizarce. Qui m'eût dit à moi il y a quarante ans , lorsque j'étais en rhétorique au collège de justice, qui m'eût dit que je serais mi jour le beau -père d'un comte , d'un colonel au service du Czar.

0 ! Fléchinel , Flécbinel , mon ami.

il faut avouer que vous êtes né coiffe I

Ce monologue eût sans doute duré long-tcms, si une compagnie assez nombreuse ne fut pas entrée tout-à-coupdans sa boutique.

— Le Czar . . . mon Agathe . . ~

Janeret. ... le père Hyacinthe. . - Grand-Saint-Louis! cst-il possible s'écria le barbier hors de lui et cri baisant la main du Czar , et courranl après embrasser Agathe , Janeret et le père Hyacinthe.

— Brave homme, dit le Czar, je n'ai pas voulu quitter Paris sans venir vous dire adieu. Je pars aujourd'hui même et j'emmène mon nouveau colonel et l'enfant de Louise Moëus, votre fille adoptive. Brave Fléchinei , j aime les hommes utiles eu tous genres*, il y a dans ma ville de Saint Pe'terïbourg , que je vais achever de bâtir , des boutiques de barbier plus spacieuses que celle-

»-» 236 «--• ci , venez avec-nous, vous vous établirez dans le quartier qui vous conviendra le mieux , sur le quai de la New a, par exemple •, je vous donnerai tous les mentons de mes vieux boyards à raser , et je vous ferai syndic de la compagnie des perruquiers de Saint-Pétersbourg :

cela vous convient-il?

— Grand Prince , répondit Fléchinel , c'est avec attendrissement que j'entends l'offre magnanime que vous me faites l'honneur de m'adresser : si j'avais vingt ans de moins je n'hésiterais p is un seul instant à porter mes faibles talens dans un autreclimatel dans d'autres

régions, jcdirai presque clans une autre he'misphèrc ; mais je commence à me faire vieux; mon pays, mes habitudes ne peuvent plus se changer, il faut que je reste à Paris , il faut que j'y meure : et il y a là - bas des ossemens qui m'attendent. Mais, illustre prince, puisque vous avez tLiigné jeter un regard de protection et d'intérêt sur un aussi che'tif mortel que moi : mini mus homo , daignez m'accoider deux grâces.

— Je te les accorde, mon brave Fléchinel , répondit le Czar , lu n'as qu'à parler.

— Illustre prince , la première serait de m'envoyer de trois ans

tf-v 238 *h* en trois ans mon Agathe avec Ik permission de Jan. ... de M. le eom'e de Sainl-Maigrin , pour passer deux ou trois mois auprès du vieux perruquier qui a si souvent réchauffé ses petites mains dans les siennes, qui lui a appris à halbu-^ lier les premiers pauvres mots qu'elle noublîerajamais sans doute r Dieu , Devoir et Patrie.

— Cette première demande est accordée, dit le Czar en se retournant vers les jeunes époux : si toutefois les jeunjs mariés y con -^ sentent.

— Ahl Sire, n'en doutez pas, s'écrient Saint-Maigrin et Agathe* «

— La seconde, Sire, c'esl de prendre le titre de perruquier de Votre Majesté Impériale.

— Ah ! ah ! dit le Czar , tiendrais-tu donc beaucoup, Fléchinel, à ce titre honorifique ?

— Vous avez honoré deux fois ma modeste boutique de votre présence, elle m'est chère et sacrée; il faut quelle devienne pour la postérité un monument historique. Nous avonr à deux pas d'ici les Thermes1 du grand empereur Julien ; il faut que cette boutique, sa voisine, soit signalée ;tu monde comme ayant servi d'étuve à Pierrc-le-Grand > Maximus Tmperator.

— Et tu tiens à ce souvenir , Flécliinel ?

— .Vy tiens si bien, répondit FléchineJ, que je mereg.'.rderais comme ayant perdu les bonnes grâces de Votre Majesté si elle avait la cruauté de me refuser.

— En ce cas là, je t'accorde ce litre de grand cœur, Fléchinel , et je te prie d'accepter en outre cette médaille que tu porteras pour l'amour de moi.

— Le portrait de Votre Majesté ! • Ali ! Sire, depuis Titus et Marc- Aurèle on n'a pas vu un grand prince donner de sa main son portrait à un pauvre artisan '.

— Allons, enfans, dit le Czar ëtl sadressant an Comte et à la Comtesse de Saint - Maigrin , voici Schafferow et Dolgoronski c(ui viennent nous chercher, faites vos adieux au brave homme et partons.

Agathe et son époux se jetèrent dans les bras du vieux syndic , et lui firent leurs adieux , non sans répandre des larmes abondantes.

— Adieu donc, mon Agathe.. .

Adieu , Janeret. Adieu , Sire. . . . que Dieu accorde un règne long et glorieux à Votre Majesté.. ..

Qu'il t'accorde, ma fille , de beaux jours et de belles actions, et à vous t. 4. 11.

monsieur le Comte , de beaux enfans et de nobles prouesses.

Le Czar pressa la main du perruquier avec affection, et laissant auprès de lui le père Hyacinthe , il monta avec le Comte et la Comtesse de Saint-Maigrin dans l'équipage qui les attendait.

Le bon Fléchinel , grâce à Horace et au père Hyacinthe, s'étant petit à petit console' de l'éloignement d'Agathe , s'occupa de faire placer en grosses lettres au-dessus de la porte de sa boutique : Fléchinel x perruquier du Czar.

Mais comme ce mot Czar ne se

prononçait que difficilement par les bouches populaires, il fit faire une autre enseigne où on lisait • Fléchinel , perruquier du Grand duc de Moscovie.

La dénomination de perruquier du grand duc lui resta jusqu'à sa mort, qui arriva vers l'année 1735 ou 1736.

On a vu long-tems le tombeau de Sébastien Fléchinel dans le cimetière de Saint-Séverin, où il avait désiré que ses cendres reposassent auprès de celles de Louise Moëns.

Cependant le temps qui ronge tout , les monumens élevés à la mémoire des rois comme les monumens éle-

vés à la mémoire des perruquiers , n'a point respecté son tombeau. Vers l'année 1777, on déchiffrait encore sur un fragment de pierre placé ; contre le mur à la droite du cimetière ,' ces mots latins : Comator maxi'mi ducis vir, etc. Le reste de l'épitaphe était illisible.

L'auvent de bois a duré plus long-tems que la' table de pierre., et beaucoup de gens se rappelent encore avoir lu il y a moins de vingt ans au-dessus d'une vieille maison de la rue de la Huchette :

Perruquier du Grand Duc.

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