LA VISITE EN PRISON
Oui , puisque je retrouve un ami si fidè le , Ma fortune va prendre une face nouvelle.
Racine.
La perte d'une sœur chérie, qui était venue si inopinément se mêler à celle dune amante et de la liberté, avait détermine chez notre jeune mousquetaire une maladie violente qui le tint pendant plut. 4. 5.
» ► y 3 ♦-« sieurs sem inrs cloué sur un lit de douleur. Grâce à sa jeunesse et aux soins que le Gouverneur de la Bastille lit prendre de lui, il ne tarda cependant point à entrer en convalescence. Mais , qu'est-ce qu'un retour à la vie dans une prison ! ! Qu'est-ce qu'une convalescence entre des pierres de taille, des barreaux de fer et des geôliers!! La captivité du sépulcre est cent fois préférable.
Depuis son entrée à la Bastille , Jules de Saint-Mai grin n'avait vu personne du dehors; pendant sa maladie ^ à l'exception du médecin
qui venait le visiter en présence
*-* 99 *-• du Gouverneur , i n'avait vu âme
qui vive. Quand il voulait, par des questions rci ter t'es , sonder le Gouverneur sur la durée de sa détention , celui-ci ne lui faisait que des réponses évasives, ou bien même se contentait de répliquer par un signe de tête. Une cruelle incertitude déchirait son cœur, et, dans son amer désespoir, il regrettait que des soins perfides eussent tenté de prolonger son existence et son martyr.
Il avait quelques livres ; mais peut-on toujours lire ! des crayons, un étui de mathématiques étaient à sa disposition ; mais peut-on
dtssincr , prul-on tracer des lignes quand hsyeux nercncontrçnt que les pierres noires d'un donjon, ou les meurtrières d'une tour menaçante? Ii chercha d'autres distractions ; ii voulut connaître ceux qui l'avaient précède dans te tombeau , et il y réussit en mettant toute son attention à déchiffrer les caractères tracés sur 1rs murailles : il y avait là des écritures de toutes les époques, des noms de toutes les conditions, des dates de tous les siècles, depuis i382.
Des croix , des ornemens funèbres, des citations de l'Évangile ou des psaumes accompagnaient les noms des prisonniers jusque vers
Tan 1660 ; mais , à partir de cette époque, un esprit philosophique semblait avoir préside aux inscriptions. Sous le nom du marquis de Montespan qui resta quelques jours à la Bastille, se trouvaient ces vers de Brébcuf :
La foi , ce nœud sacre , ce lien pre'cieux , N'est plus qu'un vain fantôme et qu'un non»
spécieux.
Sous les traits ébauchés de Madame , belle-sœur de Louis XIV, un prisonnier d'Etat, le chevalier de Lorraine peut-èirc , avait écrit ces vers de Piaeine :
Bérénice est charmante , et île si belles mains Me'ritaient de porter le sceptre des humains.
Un autre captif, peu satisfait de
la table qui lui avait été allouée, avait inscrit ce quatrain de Marot.
Plaise au Roi me donner cent livres , Pour mes livres et pour des vivres :
De livres je me passerais , Mais de vivres je ne saurais.
Un poète, sans cloute victime de son amour pour la renommée, s'était écrié avec Régnier :
Or va , romps toi la tête et de jour et de nuit , P;1lis dess- s un livre , a l'appétit d'un bruit Qui nous honore n près que nous sommes sous terre, Et de te voir pare de trois biins de lierre.
li lisait plus bas : Lauzun, 1670.
Bussy de Rabutin , 1674* Exilie-Sainte-Croix, 1 678.
Ces deux derniers noms des em-
»-» io3 ♦-• poisonneurs du cl rnicr siècle le conduisaient naturellement à réfléchir sur ses propres infortunes dont les empoisonneurs modernes étaient sans contredit les auteurs.
C'était par de semblables recherches que le jeune comte de Saint-Maigrin endormait les ennuis de sa captivité. Car l'homme privé de sa liberté est comme l'enfant curieux et patient. Dans un cachot tout devient événement , on suit avec attention les travaux d'une araignée, le vol capricieux d'une mouche, la craintive promenade d'un cloporte. L'homme livré à une solitude forcée sem-
ble vouloir réunir autour de lui tout ce qui a vie, tout ce qui subit une existence. Il ne dédaigne pas le plus petit insecte, il respecte la plus frêle existence, et l'on a vu souvent des animaux immondes consoler par leur présence des malheureux qi.i, étant libres, auraient tressailli d'effroi à leur seul aspect.
Le jeune mousquetaire venait, pour la centième fois peut-être de la journée , de prononcer le nom de son Agathe, quand la porte de sa chambre s'ouvrit tout à coup. Un homme entra précipitamment, et se débarrassant du
large manteau qui le couvrait se jeta dans ses bras.
— Le chevalier deïliom ! s'écria , Saint-Maigrin.
— Lui-même , repartit le chevalier-, mais parlons bas, nous ne sommes pas ici dans la salle des gardes du château de Versailles, et il y aurait danger si vos cerbères se tenaient aux écoutes,
— Que venez-vous m'annoncer mon cher chevalier ; ai-je encore besoin de ma résignation , et fautil me préparer a de nouveaux malheurs ?
— !■ Cest pour tâcher de voua les
m-* ioG«-« faire éviter, mon cher Comte, que je suis ici. Vous avez assez bonne opinion de rattachement que je tous porte pour croire que je serais venu plus tôt s'il m'eût été possible d'en obtenir l'autorisation du Régent
— J'en suis persuade , Chevalier j mais dites-moi, Riom , au nom du ciel, ce que je dois craindre ou espérer. Suis-jc desliné à mourir dans cette forteresse ?
— Vous savez , reprit Riom d'uu air embarrassé , que la marquise de Parabère votre sœur
— Est morte! interrompit
»-* 10*7 «■■ Saint-Maigrin. Oui, mon cher chevalier ; j'ai assiste du haut des tours de celte forteresse à ses funérailles. Us me l'ont tuée. Mes larmes ont coulé avec abondance, et couleraient peut-être eucore , si une résolution d'homme n'était venue rassurer mon cœur.
— Vous avez donc perdu , reprit Riom , la personne qui pouvait le plus facilement abréger
votre captivité mais il vous
reste encore des amis, et j'ose croire que leurs efforts pour vous tirer d'ici ne seront p;is infructueux.
— Eh quoi donc ! le Régent s'est- il donc déterminé à m'enter-
rer ici tout vivant pour le reste de mes jours ? Près de deux mois de captivité ne lut paraissent-ils pas suffisons pour se venger d'un homme qui, après tout, n'a commis d'autre cri me queccluide défendre son honneur et sa vie? Que ferait-on à celui qui aurait trahi les secrets de l'État?
— Trahir l'État n'est rien aujourd'hui. Comte; mais déranger les plaisirs de la Muetle , voilà un péché irrémissible. Ecoutez-moi Saint Maigrin : j'ai appris parla duchesse de Eerry qu'on devait vous changer de prison, vous envoyer aux îles Sainte-Marguerite, peutêtre... Je me suis déterminé à
•-» 109 *"* tout risquer pour vous sauver...
A force de prières et de sollicitations, la duchesse a obtenu de Dubois mon entrée dans ces lieux...
pour une heure... une heuresculeinent... m'y voilà , et, dieu merci, je crois que vous êtes sauvé.
— Expliquez vous, Pviom , vous parlez comme un oracle et je ne vous comprends point.
— ■ Comte , demain , cette nuit , peut - être f on vous enlèvera
d'ici eh bien ! c'est moi ,
c'est le chevalier de fliom qu'on enlèvera à votre place... Vous vous enveloppez dans ce manteau que J ai apporté à dessein, vous franchis-
sez les murs de la Bastille, ma voiture vous attend à quelques pas de l'arsenal , vous descendez au Luxembourg, vous remettez à la duchesse le billet dont je vous chargerai, vous choisissez un gîte sur pour cette nuit.... et demain, au lever du soleil , tandis que vous gagnez la frontière à franc étrier, la petite duchesse vient briser mes fers, et nous sommes libres tous les deux.
— Généreux fiiosn, s'écria Saint- Maigrin en pressant contre son cœur l'amant dé la duchesse de Berry ; que vous ai-je fait pour recevoir de vous une si vive preuve d'amitié ?
»-» i ii *m
— Ne sommes-nous pas compagnons d'armes, mon cher Comte, et ce titre de mousquetaire n'imposc-t-il pas des devoirs qu'il est doux de remplir? Et puis le service que je vous rends est-il donc si considérable? Un homme, dans ma position, peut jouer impunément avec sa vie , un bras puissant retiendrait la main du bourreau , quand bien même son glaive serait suspendu sur sa tète. Allez , allez , Saint-Maigrin, ce que je veux faire pour vous ne demande niremercîmens, ni reconnaissance.
— Qh ! vous aurez beau diminuer la; grandeur du service , Riom,
*-» Ii2 <-m
^ou- ne pourrez pas me convaincre. Vous imaginez- vous le plaisir que je < ais avoir à respirer un air pur et libre, à regarder ce beau soleil , à embrasser. ...
— Je sais ce uc vous allez me dire,Sainl-Maigi in; mais il me faut pourtant votre parole d'honneur de gentilhomme que vous suivrez strictement mes avis.... Je suis fâché de vous dicter des conditions, mais il est absolument ne'cessairc de prendre des nu sures promptes et rapides.... Sainl-Maigrin , vous ne verrez pas votre maîtresse.
— Je ne verrai pas Agathe ! !
— Vous ne pourriez pas la voir.
— N'est-elle pas chez son père ?
— Elle est enfermée depuis la fatale soire'e où l'on vous a conduit vous même ici.
— Agathe aussi dans les fers, Agathe captive !
— Je vous dirai où elle est; je ferai tous mes efforts pour la rendre aussi a la liberté, mais vous partirez sans chercher à la voir \ choisissez ou de mettre entre vous et la Bastille trois cent lieues de terrain, ou de pourrir dans un cul de bassefosse pendant dix années de votre
vie. Partez, croyez; moi, une fois en sûreté je vous engage ma foi de gentilhomme d'obtenir sa liberté et de vous l'envoyer mcnce si elle n'y porte pas obstacle.
Saint- Ma igrin parât profondement réfléchir.
— Décidez-vous mon ami3 le temps vole et les m o mens sont précieux.
Devenezîibre d'abord, croyez-moi, nous verrons ensuite.
— Eh bien ! dit Saint-Maigrin en soupirant, je vous jure foi de gentilhomme que je ne chercherai point à voir Agathe. Mais juvez-moi, Rio ni, de voire côté, tjue
tous la protégerez , que vous lu sauverez comme vous m'avez sauve et protégé moi-même.
— Je vous le jure , repondit Rio m.
— Maintenant, Chevalier, dites moi où Philippe , a fait enfermer
Agathe.
— Aux Madclonnettes, répartit froidement Riom.
Ce% mot re'sonna profondément dans le cœur de Saint-Maigrin -, car il se leva avec fureur et , frappant du pied le plancher, il murmura des imprécations contre le seigneur de la Muette.
— Votre indignation peut être
•-♦ 1 16 «-• légitime, mon cher Comte, répondit Riom , mais ce n'est point le tems de la manifester. Partez , partez, au nom du Ciel, le tems amènera votre vengeance ou votre oubli.
— Oui. ma vengeance ! ma vengeance terrible , effroyable, si un seul cheveu tombe de la tète de mon Agathe.
— Vous la re verrez, Saint-Maigrin , vous la reverrez ; mais pensez a partir. J'ai promis au guichetier de ne point passer d'une minute le tems de ma permission.
Tandis que Saint-Maigrin s'affublait à la hùte des habits du
-1.7- Wl«MeRi ,
Ta" «'a duchesse de BCrry.
m EU0,SfiUe U l^«e du jeune "ousquctaire fut -ï ,
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- Mette, ce chape.,, un pe„
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-b'- Allons, mondlerC J>
••«<* la fortune n-,,, '
»ant et à . P mainte-
'eta,a grâce de Dieu'
__ Riom, dit Saint-Maigrin , ie ne vous verrai peut-être plus aemav.crecevc.icire.prc.siou
première de ma gratitude, cest entrenousdesormaisalavieala
mort.
Partez, partes, ditUiom.et n'oubliez rien de ee que je vous ai recommandé ; cette lettre au LuKmbourS ce soir ; demain, des Vaurore, courez la poste.
Et il frappa trois coups sur la porte bardée de fer pour avertrr le
guichetier que U ,Uite était terminée.
Oh l publiais : prenez cette
U-* I IQ •*•
bourse... donnez de l'or, mais modérément, pour ne pas e'veiller de soupçons... parlez bas.
Les triples serrures firent bientôt entendre leur effroyable ramage et la porte s'ouvrit.
— Mon gentilhomme , dit le guichetier à celui qu'il prenait pour Riom , vous êtes resté plus d'une heure.
Quelques pièces d'or tombèrent dans sa main calleuse , il referma la porte , descendit lourdement l'escalier tortueux en pre'ce'dant le visiteur , et bientôt le chevalier n'entendit plus rien.
— Un roulement de tambour retentit alors dans la cour de la Bastille.
— Bon Dieu ! s'écria Riom , la mèche est découverte on le fait remonter.
Personne ne monta , un léger bruit de roues passa dans ses oreilles : il crut reconnaître l'allure de sa voiture.
— Il est sauvé s'écria-t-il en se pendant joyeusement aux barreaux de la meurtrière : il est sauve!! Cours mon garçon, échappe aux griffes de tes persécuteurs , et toi, Fviom, attends patiemment ici l'arrivée de ta royale amante, sa
passion te promet qu'un long séjour ici ne peut être possible.
Laissons le chevalier de Riom en prison , et suivons les pas du jeune comte, qui, après setre acquitté fidèlement de la commission de son libéral eur , tenait conseil en lui même au milieu de la rue de Tournon sur le gîte qu'il devait choisir pour cette nuit.
Devait-il aller chez Fléchinel !
non, il avait promis à Riom de n'y point mettre le pied ; d'ailleurs, le costume qu'il portail l'aurait presque rendu méconnaissable aux yeux du vénérable syndic.
Devait-il aller demander l'hospita- 4- 6.
1 i te pour une nuit a quelqu'un de ses camarades , mais son aventure avait fait sans doute trop debruità la cour et àla ville pour qu'on pût lui mé ager les questions indiscrètes.
Où aller? dans une maison garnie, sa place n'r'tait pas sûre et la police pouvait y venir l'inquiéter; son embarras était grand. Il marehait pourtant toujours le nez enfoncé dans son manteau , el se trouvait presqu'aussi embarrassé de sa liberté qu'un eunuque d'une belle circassienne.
Il s'était arrêté machinalement au coin de la rue Saint - Jacques et de la rue des Noyers ,
•** 123 *-•■.< quanti il sentit une main sèche et dure s'appesantir sur les plis de son manteau j il tressaillit, car cette pression subite ^appelait à ion esprit la Bastille , «es chaînes, ses ponts-levis et ses tours : le proscrit longtems harcelé par les sbires frémit encore à l'étreinte inattendue d'un ami.
11 regarda, c'était une vieille femme.
— Mon beau capitaine , dit la vieille en ^'efforçant d'adoucir le ton de sa voix, ne seiez-vous pas bien aise de: causer avec une jolie femme.
— Vreille sorcière,, répondit le
comte en secouant son manteau comme s'il eût craint que les griffes fie la mégère n'eussent distillé sur le drap d'impures venins j me ferais- tu croire qu'un asile tenu par une matrone de ton espèce soit le refuge de la beauté ?
— Beau capitaine , répliqua la vieille accoutumée aux reproches de sa vile profession, un proverbe le dit : il ne faut pas en juger sur les apparences , une lourde boîte de chagrin renferme souvent de beaux diamans, et c'est dans le»
vieux tonneaux qu'on trouve le meilleur vin. Venez, croyez-moi, 1rs bonnes occasions sont trop ra-
res pour qu'on s'avise (ie les réponse r.
— - Je n'ai pas plus besoin de toi que de ton troupeau, re'partit le mousquetaire en faisant quelques pas pour s'éloigner , et je te re'pète que si je voulais du plaisir, ça ne serait pas dans ta boutique que j'en viendrais acheter.
La vieille ne se de'couragea point, et rampant à la suite du jeune homme :
— Mon bel officier, cria-t-elle, mon bel officier , écoutez-moi , deux mots, deux pauvres mots : je veux que ce soit vous qui tn'étrenniez aujourd'hui.
»** I ">Xi +-m
— Peste soit de la vieille coquine, se dit Sainl-Maigrin tout bas, avec son verbiage elle va ameuter les passans et attirer les regards sur moi ! Voyons , as-tu bientôt fin i , dit-il, en se retournant av.c précipitation , parle , achève tes tentations et qu'il n'en soit plus question.
— Là! Là 1 mon mousquetaire, que vous êtes rude au beau sexe, vous le traitez comme des chevaux de frise Je Valenciennes ; écoutez, mon officier, j'ai là-haut un ange de beauté qui vient de m'arriver , qui ne me restera peut-être pas long-tems, je veux qu'il soit à vous, je veux que vous le voyez. Un mil-
nôi- comme celui-là n'est pas Fait pour le quartier, ce serait une perle dans une auge.
— Tu veux me faire accroire , répondit le mousquetaire en riant d'un rire d'incrédulité , que tu as un ange dans ta hideuse bicoque, vas raconter de telles sornettes à un autre, ma pauvre vieille *, vas débiter tes contes à la descente du coche de Briare ou du carrosse de Roue:), tu trouveras là des provinciaux que tu pourras duper j e<' n'est point aux mousquetaires qu'on fiât avaler de semblables pilules.
— Je n'ai jamais dupé personne , répartît Fa vieille avec une fierté qui semblait an milieu des hail-
Ions qui la couvraient, un obélisque sur un fumier ; non , je n'ai jamais dupé personne, etJeanne Chevrette ne commencera pas à soixante-onze ans viennent les fêtes de Noël. J'ai vanté les objets de mon commerce j mais duper les gens, jamais; non , jamais !
Saint Maigrin ne put s'empêcher de rire de la susceptibilité de la .
vieille, et voulant réparer, autant qu'il lui était possible, l'échec involontaire qu'il venait de faire à l'honneur de la mégère , il lui dit d'un ton presque courtois.
— La femme dont tu me parles est donc bien jolie ! !
— Jolie ! non , répliqua la vieille, ce n'est pas le mol, mais elle est belle, belle comme un ange; je tiens au nom que je lui ai donné.
— Belle , dit le mousquetaire , comme tu étais à vingt ans.
— Comme j'étais à vingt ans, répondit la vieille, en passant le revers de sa main sur sa bouche édentée, non pas tout-à-fait.
— Vous allez voir , répartit Saint-Maigrin, que j'ai en ce moment devant les yeux les restes respectables d'une créature angélique!!!
•-► 1 5o «-• — Et vous diriez la vérité, interrompit la vieille Jeanne Chevrette. La pauvre femme qui vous parle en ce moment, appuyée sur une borne moins âgée qu'elle , a été la plus belle femme^de son Icqis. Citte bouche, ajouta-t-elle , en portant deux doigts noirs , maigres et ridés sur ses lèvres gluantes, cette bouche n'accordait pas un baisera moins de dix louis d'or, et quand un ministre d'Etat comme M. de Louvois , ou un officier général comme M. le duc de Vivonnr: , voulait passer quelques heures avec Jeanne Chevrette , oh ! alors , il (allait comjj ter le' doubles louis par centaines :
mais, vanité ! vanité ! continua la vieille en branlant son vieux crâne et en repoussant de sa mule déformée un tesson de bouteille qui avait roule jusqu'aux pieds du jeune comte-, vanité'! vons dis-je , jeune homme , nos beaux jours s'écoulent vite, et il ne reste au bout de tout cela que des regrets inutiles et des ide'es folles.
Puis, reprenant le caractère du personnage qu'elle jouait alors , la malheureuse ajouta : allons mon beau capitaine , montez , montez , vous ne vous en repentirez-pas.
Ce debrir d'une grande bcaulr,
cotte ignoble carrasse d'un temple fréquenté jadis par d'illustres adorateurs, a\ait fait sur l'esprit du mousquetaire un effet singulier, et un sentiment non de respect, mai^.
de commisération, avait remplacé l'horreur et le dégoût que les femmes de cette espèce inspirent ordinairement. 11 reprit d'un son de voix moins dur.
— Voyons-, en conscience, la femme que tu me proposes est donc bien belle ?
— Je vous en donne ma foi , beau capitaine. Tenez , ajouta-telle en portant la main sur un de ces crochets de fer qui se trou-
m-* 1 33 «-• \aicnt encore à cette époque sur un grand nombre des maisons de Paris et qui dataient des barricades de la Fronde; elle est haute comme cela. Sa taille est fine comme celle d'une syrène , son pied est mignon comme un sabot de biche , son svin est blanc comme le plumage d'un vieux cygne.
— Et ce beau corps est termine , interrompit le mousquetaire, par une tête large, grosse et cariee/
— Malédiction ! dit la vieille , elle a les yeux d'une andalouse et des cheveux aussi noirs que des plumes de corbeau : quant à la
couleur de son teint, je n'en parle pas, ce que j'en dirais serait audessous de la vérilé ; mais , la vue de ses dénis blanches et égales qui rient sous le corail le plus vermeil du monde, suffirait pour rappeler dans l'àme du vieillard le plus décrépit ,1e désir oublié depuis long-'em». Venez , venez, mon capitaine.
— Allons, dit Saint-Maigrin en cédant à l'impulsion que la vieille lui donnait j montre-moi le chemin , je te suis.
La vieille tourna la rue des Noyers, et, tout en clopinant, se pressa de conduire le cavalier à
son logis. Ils arrivèrent au bout de quelques instans devant une ignoble masure.
— Ceslici , dit la vieille , montez : mais comme l'escalier est un peu noir et que je n'ai point eu la précaution de mettre une chandelle ou une bimpe dans cette niche , il est bon que vous me teniez par mon jupon pour ne pas vous laisser choir.
La vieille présenta au mousquetaire un pli de la sordide tapisserie dont elle avait fait un jupon.
— Prenez , lui dit-elle , prenez sans crainte, l'étoile est forte et ne vous restera pas dans la main.
•-» 1 36 «-• Ils montèrent ainsi une cinquantaine de degrés, et ils arrivèrent dans une chambre d'une médiocre grandeur, que la vieille ouvrit avec précaution.
Mon ange, dit Jeanne 3 en entrant la première, voici un monsieur qui veut vous parler. Je vous laisse seule avec lui.
La jeune femme était penchée sur le lit, elle se retourna aussitôt, et Saint-Maigrin reconnut....
Agathe.
— Agathe, Agathe ! vous, vous ici î sécria-t-il en se précipitant dans ses bras. Puis une réflexion amère
passant dans son esprit. Agathe, ma chère Agathe! y a-t-ii longtcms que vous habitez celte maison? Répondez-moi, de grâce , répondez ?
A l'aspect du mousquetaire la jeune fille s'élait levée , sa têfc et; it vis-à-vis de celle de son amont, un baiserétait suspendu entre leurs deux bouches-, car le sentiment qui dominait l'amour du jeune homme l'avait empêché de le don»
ner, la pudeur de la jeune femme lui faisait une loi de ne pas le prendre.
A cette question, la pauvre Agathe regarda son amant,
»-> 1 38 ki — Monsieur Janncret , répondit-elle acre candeur , je ne suis ici que de ce matin , demandez à la bnnrie mère que voilà j puis , s'adressant à la vieille feu me toute p<!trifitie d'une pareille reconnaissance , c'est donc lui que vous me disiez d'attendre? il fallait me le dite , Madame, j'aurais eu quatre heures plus tôt un peu de benheur après de si rudes pe'nitences.
L'air ing'ni d'Agathe dissipa les doutes de Saint-Jlaigrin , qui laissa lentement descendre sur la bouche entrouverte de sa maîtresse un suave et délicieux baiser. Il fut long , car la vieille s'ap-
•-» i3g *-m prochant comme une louve autour d'une bergerie, lui dit : payezmoi et dépéchez - vous, car on pourrait venir la reprendre.
Ces effroyables paroles rendirent le jeune mousquetaire à la raison qu'une si tendre étreinte avait enivrée. Agathe, partons, s'écria» t-il avec l'accent d'un homme prêt à tout braver; partons, suis-moi.
— Oh ! oui , mon bien-aimé ! s'écria Agathe, en enlaçant de ses bras amoureux le torse resplendissant d'or et de broderies de son amant. Je serais déjà chez mon père, si cette bonne vieille ne
m-* l4o < « m'avait point assurée qu'on viendrait me chercher ici.
— Que signifie tout ceci , b'écria la vieille ! Auriez-vous l'audace de m'enlever cette fille , monsieur le capitaine ! elle est mon bien , elle est ma propriété' ; prenez y garde ,elle est à moi tout le lems que M. le lieutenant de police me l'a confiée.
— Vieille scélérate , s'écria le mousquetaire en mettant une main sur la bouche de Je;mne Chevrette en lui montrant de i'autre le bout d'un pistolet, te tairas- tu? Ne sali* point par tes explications de damnée les oreilles de cette jeune fillf
et choisis, ou de te taire avec de l'or ou de parler avec du plomb.
— Vingt-cinq louis brillaient dans la main du mousquetaire^
— Au meurtre, au viol , à l'assassin , cria la vieille sorcière ! en faisant des efforts pour se jeter vers la croisée. Ses poumons use's ne poussaient pas bien loin, par bonheur, les expressions de sa fureur.
— Je vais te forcer au silence, dit le mousquetaire , et arrachant sa cravalte de dentelles r il en fit un bâillon à la vieille; puisa l'aide d'un drap dont il se saisit comme
n ùnfi corde , il la lia avec force au pilier du lit.
— Mon intention n'était pas d'employer la violence, lui dît— î I j quand il se (ut bien convaincu qu'elle ne pouvait plus lui nuire, mais tu m y as forcé. Restes là , jusqu'à ce que quelque âme charitable vienne te délivrer, vieille sorcière ! mais reçois toujours la récompense d'un bonheur dont tu as été le vil instrument.
Et il^ éparpilla autour d'elle les vingt-cinq louis qu'elle avait refusés.
— Allons mon Agathe, fuyons.
Ils allaient sortir de l'allée sale et obscure , quand un Garde- Française y entra , le soldat était ivre : Est-ce bien ici que demeure Jeanne Chevrette , mon bourgeois ? demanda-t il , faisant aller et venir la lame de son sabre dans son fourreau.
Les soldats de ce îv'giment , eorrompus par une résidence perpétuelle, dans la même garnison, avaient une très-mauvaise réputation dans l'armée : ils passaient pour les MénéJas des maLsons de plaisirs de la capitale. Du reste l'intrépidité du corps entier n'était pas plus famée que la repu-
tation individuelle de ces messieurs ; et sans les dix-sept coups de canons tire's par les invalides de la Bastille en 1789 , ce corps ne tiendrait dans l'histoire qu'une place fort singulière.
— Je n'en sais rifn, répliqua le mousquetaire.
— Ah mon petit ! il fat t être civil avec le militaire , sans cela , les militaires se fâchent....
— Et les militaires de ta trempe tombent dans la boue et y restent , répliqua le comte,, en lui donnant un violent coup dans la poitrine , et en le renversant au milieu du rui.'senu.
Le brave y resta , et la retraite de nos amans ne trouva plus d'obstacle; ils allaient vite, car l'amour et la liberté on* des ailes.
Où allaient-ils? nous l'ignorons, et peut-être, hélas f ils n'en savaient peut-êlre rien eux-mêmes.
C'est ce que nous nous efforcerons d'éclaircir dans le chapitre suivant.
iES MATINES.
Veillaient à bien diner, et laissaient en leur lien A des chantres gage's le soin de louer dieu.
Boileau.
La onzième heure de la nuit venait de sonner, et, à cette époque , où il n'y avait à Paris ni becs de gaz, ni soldats municipaux, ni réverbères de fer-blanc, il était
»-+ l5o «-• dangereux de se trouver si tard au milieu des rues presque de'sertes.
Mais nous l'avons déjà remarqué, les amans vont vite, et d'ailleurs un homme qui a sa maîtresse à défendre en vaut quatre.
Le grand air , l'émotion , la joie, l'orgueil , que sais-je , peutêtre encore un sentiment qu'il serait impossible d'analyser et sur* tout de peindre, imprimaient à la course de la jeune femme une allure toute aérienne. Son amant aussi heureux,, mais plus occupé de préserver leur liberté d'une nouvelle infortune, marchait sans mot dire \ seulement son bras près-
•-» IDI <~*
sait périodiquement celui de l'intéressante Agathe , et leurs yeux en se rencontrant exprimaient mieux que leurs paroles l'amour qui les embrasait.
— Où allons-nous , mon ami , dit-elle enfin , ne me conduis- tu pas chez mon père ?
— À Dieu ne plaise , Agathe , nous serions perdus, mon amie...
Nous allons Ah ! quelle idée...
Agathe , ma tendre amie , laissetoi conduire, confie-toi à mon amour, à mon amitié.
— Mais , dit-elle encore ....
— Silence! on nous suit
doublons le pas.
Un homme à costume hétéroclite , un de ces hommes qu'on ne rencontre dans les grandes villes qu'à de certaines heures et dans de certaines circonstances, les suivait, en effet, d'assez près.
Ils marchaient toujours, et l'homme réglait sa marche sur la leur. Le mousquetaire comprit la nécessité de se débarrasser d'une orjibre aussi dangereuse. 11 s'arrêta.
— Qui que tu sois, cria-t-il à l'inconnu en lui montrant un de ses pistolets, retourne sur tes pas,
•-» i53 '#-« si tu ne veux faire plus ample
connaissance avec le brutal que je
tiens à la main. >,
Le sycophante prit la fuite , et nos deux amans continuèrent leur chemin. Ils arrivèrent au hout de dix minutes devant le couvent des Carmes de la place Maubert.
Le cloître , les bâtimens du couvent étaient plongés dans la plus profonde obscurité j quelques lumières seulement apparaissaient à travers les vitraux bariolés de l'église, et en prêtant l'oreille , on entendait le murmure cadancé d'une foule de voix
qui psalmodiaient : les moines étaient à matines.
Sur le petit porche qui faisait face à la place Maubert , l'architecte du douzième siècle avait jugé à propos de placer dans des niches de pierre les statues de quelques rois de France : dans une révolte qui éclata à Paris sous le règne de Philippe-le-Bel , à cause de l'altération des monnaies, le peuple avait détruit et renversé une de ces statues -, c'était celle de Charlemagne.
Bref, il ne restait pas la plus légère parcelle de la statue de
»-> i55 «-• pierre , et la niche était vicie comme la tète d'un financier.
Saint-Maigrin fit monter Agathe dans cette niche veuve de son héros, en lui recommandant le silence et le courage; car la compagnie d'une quinzaine de monarques gothiques n'était pas faite pour rassurer une jeune femme.
11 alla frapper rudement àla porte du couvent.
- - Qui est-la ? dit le père portier d'une voix nasillarde.
— Mon frère, répondit Saint- Maigrin , voudriez-vous avoir la bonté de me dire si votre sous-
•-* i56 *-• prieur, le révérend père Hyacinthe , est en ce moment au couvent ?
— Il y est , répartit le frère ; mais il dit ses matines , et, au surplus, il n'est pas une heure décente pour déranger sa révérence.
— Mon frère, reprit-il , en glissant sous la porte avec la pointe de son épée quelques pièces d'or , les momens sont précieux; courez Paver tir, je vous prie, que c'est le chevalier de Saint-Georges et la comtesse de Salysbury qui réclament pour cette nuit un gîte. Courez , mon frère , au nom du ciel,
•-» 1 57 ♦-■ notre liberté , notre vie sont entre vos mains.
— Ora pro ïiobis ! répondit le frère en ramassant avec soin les pièces d'or que le mousquetaire avait introduites sous la porte. Le chevalier de Saint -Georges! j'y
vais, Monseigneur, et dussé-je encourir une pénitence sévère , je
ne vous laisserai pas ainsi au milieu de la rue ; et le moine s'éloigna en grommelant quelques paroles que le Comte ne put entendre.
— Viens , ma chère Agathe , s'écria le Comte en revenant près de son amie, viens; j'ai bon espoir que nous allons trouver chez ces bons pères un asile inviolable.
**-* i58 «-• La jeune femme sauta légèrement hors de sa guérite de pierre etsuivitson amant jusqu'à la porte du monastère.
Us entendirent un grand bruit dans l'intérieur du couvent, et au milieu des voixqui se faisaient confusément entendre , ils reconnurent celle du père Hyacinte qui gourmandait la lenteur du frère portier.
— Aviez -vous besoin, mon frère , s'écriait-il , de venir m'avertir pour ouvrir votre porte à de tels hôtes ? il fallait commencer par les faire entrer dans votre cellule. Votre formalité est crimi-
nelle et pourrait avoir les plus graves résultats.
C'est ici la place de donner au lecteur quelques explications sur les relations qui semblaient devoir exister entre le chevalier Saint- Georges el les Carmes.
Les Stuarts n'avaient été chassés du trône, comme on sait, qu'à cause de 'l'affection profonde qu'ils portaient au catholicisme.
Les Stuarls, pour la nation, étaient des hommes respectables par l'excès même de leur infortune ; pour le clergé, des héros qu'un trône sur la terre, qu'une
m-* 160 4-m couronne dans le ciel devaient récompenser tôt ou tard. Mais comme les couronnes sur la terre ne se reprennent pas sans intrigues , sans manœuvres de toute espèce , l'église de Rome avait mis toutes ses milices en mouvement dans tous les pays catholiques , dès les dernières années de Louis XIV, pour appuyer de toute l'influence sacerdotale le rétablissement sur le trône de la Grande-Bretagne du petit fils de Jacques II.
De tous les ordres religieux , c'était les Carmes qui avaient montré le plus de sympathie pour la race des Stuarts *, c'était aussi chez eux,
*-» 1 6 1 «-• que, dans les voyages secrets que le chevalier de Saint-Georges faisait à Paris, il aimait à se rendre.
Jacques II se plaisait au milieu des Jésuites ; Casimir, roi de Pologne , avait passé les dernières années de sa vie au milieu des moines de l'abbaye de Saint-Germain-d es-Prés ; Charles-Quint s'était soumis à la règle de Saint-Dominique. Un lien mystérieux attache les fronts découronne's aux colonnes du sanctuaire : Dieu seul peut consoler les rois de la perte d'un sceptre.
Le retour du chevalier de Saint - Georges, que l'on croyait à Rome, devait donc faire un grand éclat
»-+ IÔ2 *-m
parmi les dignitaires du couvent , et l'inquiétude qu'un tel retour pouvait faire naître , explique suffisamment l'empressement que le sous-prieur mettait à faire ouvrir les portes du couvent.
Elles s'ouvrirent , et le comte de Saint-Maigrin ainsi que sa belle compagne apparurent aux yeux surpris du père Hyacinthe.
Le jeune Comte s'aperçut tout à. coup de l'étonnement du sousprieur , e'tonnement qu'il prévoyait bien . et s'empressa de lui dire :
— Vous me pardonnerez , mon Pare , de m'être
m-* i63 «-* Le père Hyacinthe était un homme politique ; sa présence d'esprit ne le trahit pas. Il répondit donc assez haut pour être entendu des religieux qui l'entouraient.
— -Vous avez très-bien fait, Mylord , de citer à notre portier le* noms du chevalier de Saint-Georges à une telle heure en de pareilles circonstances -, notre circonspection ne nous eût pas permis de vous recevoir. Soyez le bienvenu. La mission dont le Prince a bien voulu vous charger auprès de nous , ne pe.ut être que trèsimportante, et, d'après la connaissance parfaite que j'ai de votre
•-* i64 <-• personne, je me réjouis de voir que les intérêts du roi d'Angleterre se trouvent en de si bonnes mains.
Saint-Maigrin sentil aussitôt le rôle que le père Hyacinthe lui imposait pour le servir , et , dans un remercîment analogue au discours qu'il venait d'entendre, il suivit avec esprit le rôle qui lui était tracé.
Agathe , étourdie de tout ce qu'elle voyait , rougissait , pâlissait tour à tour ; mais , confiante dans son amant , rassurée par la présence du père Hyacinthe , elle se contenta de baisser les yeux sans souffler une parole.
»-» i65 *-• — Mylord, reprit le sous-prieur , daignez suivre mes pas. De pauvres moines !ne peuvent pas vous faire un accueil cligne de votre naissance et de votre mérite, mais entin ils tâcheront de vous recevoir le moins mal qu'ils pourront. Un verre d'eau, selon l'Écriture, offert avec effusion de cœur , est agréable devant Dieu.
En disant ces paroles , le père Hyacinthe indiquait à Saint-Mai grin l'escalier qu'il fallait monter, et, pre'cédé de deux novices qui portaient de grosses Dougies jaunes dans des cande'labres d'argent } le sous-prieur ouvrit la marche,
Les portes roulèrent sur leurs gonds derrière eux , et le bruissement de quarante pênes qui entraient simultanément dans des gâches de fer, avertit Saint Maigrin que la force matérielle venait de se joindre pour le sauver à la force morale.
Après avoir monté une soixantaine de marches , ils se trouvèrent dans la partie du cloître habitée par les dignitaires du couvent. Ce n'était plus des cellules étroites , des pierres noires et suantes , des solives funèbres, des voûtes comme des couvercles de sépulcre \ c'étaient de hautes et belles cham-
»-» 167 «-• bres où les produits des arts brillaient de tous côtés ; c'étaient de longues galeries revêtues de boiseries merveilleusement sculptées et ornées de tableaux des écoles italienne , flamande et française , d'un grand prix ; c'était une immense bibliothèque dont les livres, défendus par des vitres de glace , présentaient l'imposante réunion des plus belles éditions des auteurs sacrés et profanes. Us arrivèrent enfin à la chambre du père Hyacinthe , où un nouveau spectacle frappa leurs regards.
Au milieu de cette chambre , d'une propreté exquise , s'élevait
»-♦ i68 «-• une table de bois de cèdre recouverte d'une nappe blanche , sur laquelle se trouvaient trois couverts. La table était chargée de mets rares et exquis : un chapon du Maine, flanqué de quatre plats de légumes et de poissons, apparaissait bardé de lard et couronné de persil ; quatre gros flacons d'argent , ciselés avec un goût exquis , formaient les quatre points cardinaux du couvert , et près d'une fournaise ardente rugissait, dans une cafetière d'argent , contemporaine des sujets de Hugues Capet ou de saint Louis , une eau limpide qui attendait la graine broyée de la Martinique et de Moka.
— Allez dire , mes frères , au père Procureur et au père Celerier qu'il m'est arrivé deux personnes de la part du chevalier de Saint- Georges , et que je ne puis les recevoir ce soir à souper. Allez, et que le Seigneur vous accorde sa sainte bénédiction.
Les moines s'inclinèrent respectueusement et d'sp: rurent.
L'ordre donné , le père Hyacinthe ferma sa porte , et venant , avec une figure riante, au devant du comte de Siinl-Maigrin et de la jeune fille.
— Vous voyez , Monsieur le «r. 4. 8.
(Jointe, lui dit-il, la vérité de ce proverbe si élégamment rendu par La Fontaine :
On a souvenl besoin d'un plus petit eut- soi.
Vous avez tiré cur moi une lettre de change à Poitiers, et aujourd'hui je suis assez heureux pour l'acquitter à Paris. Monsieur le Comte , le ciel ne pouvait vous envoyer auprès de moi dans des circonstances plus favorables , et le doigt de Dieu semble être marqué dans toute cette histoire.
Mais, ajouta- t- il en montrant Péiégant couvert qui n'attendait plus que des convives , il sera tems , quand vous aurez réparé vos forces, de nous apprendre mutuellement
nos aventures. Le prophète Élie fut lin jour visite dans sa solitude par un autre prophète ; le corbeau qui était le pourvoyeur du saint Prophète et qui lui apportait chaque jour un demi-pain pour sa nourriture , lui en apporta ce jourlà un tout entier : je puis, sauf mon indignité, appliquer ce vénérable fait à ce qui m'arrive aujourd'hui -, j'ai Thabitude de vivre seul , et c'est par hasard que j'arvais invité deux pères à venir partager mon modeste repas ; nos couverts se trouvent ainsi préparés.
Le père Hyacinthe payait un petit tribut à la dissimulation monacale en s'exprimant ainsi.
Pendant le repas, Saint-Maigrin rapporta avec détail au père Hyacinthe tout ce qui lui était arrive depuis leur séparation sur la frontière de France. Agathe fit à son tour le récit de ce qui lui était advenu dans le couvent où elle avait été enfermée. Traitée d'abord avec une extrême sévérité , elle avait fini par désarmer par sa douceur excessive ses impitoyables geôliers. Elle commençait enfin à jouir d'un peu plus de liberté etelle allait enp* «.fiter pour tâcher d'écrire au perruquier Fléchinel, quand le jour même, deux hommes vinrent la chercher de la part du magistrat et la déposèrent chez
•-+ 173 ♦-• la vieille femme où Saint-Maigrin l'avait trouvée en l'assurant qu'on allait la venir chercher,
Aux questions que la naïve jeune tille fit au Comte à la suite de ce récit, Saint-Maigrin et le Carme , qui ne jugeaient pas utile de lui dire le nouveau danger qu'elle avait couru chez Jeanne Chevrette, pensèrent qu'au milieu de cette calamiteuse série d'événemens , la charmante fille de Louise Moëns n'avait pas eu à se défendre d'un nouvel outrage.
Après avoir adressé au père Hyacinthe les plus vifs et les plus sincères remereîmens , que celui-ci
repoussa avec toute la modestie d'un cœur généreux et la délicatesse d'un homme d'esprit , on se mit à table ; le Carme et le Mousquetaire officièrent avec un égal appétit; Agathe seule ne mangait pas et semblait encore livrée à l'extase que lui avait causé une suite d'événemens si extraordinaires,
— Eh ! quoi donc ! mon ange , dit le mousquetaire , notre réunion a-t-eile don<c produit dans ton àme ^îne invincible tristesse ?
— 0 Janeret, s'écria la jeune fille en rougissant et jetant un de ses bras autour du cou de son amant, je vousaime toujours-, vcusrevoir. vous
*-+ 175 «-• retrouvera été pour moi une suprême félicité. Mais, vous l'avouerai-je, au milieu de ma captivité, je pensais moins à mon malheur qu'à la crainte de vous perdre. Vous êtes un grand seigneur, Janeret, et moi je ne suis que la fille d'une pauvre étrangère, adoptée par un honnête artisan.
— Mon enfant, dit le père Hyacinthe, tranquillisez-vous, le comte de Saint-Maigrin , mousquetaire du roi, aies :i êmes sentimens pour vous, et veut arriver au même but honorable que le pauvre garçon Janeret, c'est moi qui vous le dis.
D'ailleurs , Agathe, votre naissance ne le cède en rien à celle du comte
•-♦ in6 ht el voire mère appartenait à Tune des premières familles de la Pologne.
— Serait-il vrai? mon père, interrompit la jeune femme avec force, ;ih ! tant mieux , tant mieux !
— Ainsi, ma tendre amie , reprit Saint-Maigrin , tu n'hésiteras pas à suivre la fortune de ton époux :
demain aux premiers rayons du jour , après avoir offert au père Hyacinthe le dernier tribut de notre gratitude , nous fuirons Paris , J a France, pour entrer dans la terre d'exil. . . et cette terre , Agathe , je
la foulerai avec moins de peine si
lu la foules avec moi.
•-> i77 ~" — Quoi ! dit Agathe, fuir loin de Paris, loin delà France'.
— Ta sûreté , la mienne , notre honneur à tous deux nous le prescrivent. . . Tu réfléchis, tu pleures Agathe , ah ! lu ne m'aimes donc pas!
— 0 ! Janerêt ,• le pense- tu? moi , moi ne pas t'aimer!!! Ingrat, moi qui donnerais ma vie pour toi. .. Mais quitter pour toujours celui qui m5a tenu lieu de père , celui qui a arraché mon enfance aux flélrissans besoins de l'indigence, celui qui a partagé avec moi le pain de son travail... Non, il me semble que ce ne serait p s
bien j mon amour pour toi m'a fait commetre une faute irréprochable, Janeret, j'en subirai les tristes conséquences \ je t'ai tout sacrifie' j je t'ai donné tout ce qu'une jeune fille peut donnera son amant adoiv... mais. Janeret, n'exige rien autre chose. Il y a des dangers à courir pour moi , à rester à Paris, dis-tu ; eh bien ! je les braverai ces dangers, mais je resterai près du pauvre barbier, et je ne me ferai pas maudire par la main qui m'a donné du pain. S'il quitte la vie avant moi, alors Janeret , fusses-tu au bout du monde , j'irai te rejoindre avec le gage de notre amour, dit-elle en baissant la voix et en
rougissant, el mourir à tes pieds si tu méconnais ton sang et ton amour.
— Mes chers en fans , dit le moine , en prenant les mains à Saint-Maigrin et Agathe , Dieu ne vous abandonnera pas. Peutêtre Monsieur le Comte , ne partirez-vous pas avec tant de précipitation que vous semblez Je présumer. Demain , demain matin, je vous présenterai l'un et l'autre chez un personnage puissant qui a manifesté le plus vif désir de vous voir, et qui, déjà même, doit avoir fait de fructueuses démarches pour vous retirer l'un et l'au-
•-► i8o *•■* tre de vos liens. Dieu s'est encore joué cette fois de la puissance humaine en vous rendant l'un et l'autre à la liberté par une espèce de miracle. Ma chère Agathe, Pattachementquevous avezpource bonFléchinel est respectable dans sa source ; mais rappelez-vous bien qu'une femme , d'après l'ordre du Seigneur, doit tout quitter pour suivre son époux. Vous embrasserez votre beau-père, vous lui ferez vos adieux; mais vous suivrez votre mari parce que c'est un devoir, et qu'un devoir dans une âme telle que la vôtre doit être écrit en traits de feu.
— Mon père , répondit Agathe
•-♦ i8i «-* en rougissant, si tel est votre avis , je saurai m'y conformer.
— Oui } Madame la Comtesse , permettez-moi le premier de vous donner ce titre, non pour flatter voire vanité, mais pour absoudre , à vos propres yeux , la faute dont vous vous êtes accusée tout à l'heure; : oui , voilà mon avis , et j'en ouvre un second actuellement , c'est que vous vous reposiez sur ce grand fauteuil jusqu'à demain, tandis que nous emploierons, M. de Saint-Maigrin et moi, le reste de la nuit à régler des affaires indispensables.
La jeune femme ne se fit pas
beaucoup prier et s'étendit 'dans le fauteuil où le sommeil ne tarda pas à la venir trouver. C'était un tableau à la fois neuf et piquant que de voir, que de contempler uae femme jeune et belle, dont tous le6 traits respiraient la candeur, l'innocence et la vertu, endormie entre un Carme et un mousquetaire.