PRINCIPE DE LA POSSIBILITÉ DE LA CHUTE
acquise, ne prend le caractère de l'obligation pour la conscience que par l'expérience de l'injustice, d'où naissent à la fois la réflexion sur la solidarité des hommes dans les conséquences de leurs actes individuels où ils ont un intérêt commun, sur la nécessité, qui s'ensuit, des règles <»-énérales de la conduite indépendamment de l'idée du bien telle qu'elle s'offre en sollicitant l'activité de chacun, et sur l'égalité rationnelle des personnes, dérivée du rapport fondamental que la société établit entre elles. Le choc de l'individualité violée, l'atteinte portée à ce que Tindividu ref'-arde comme de son enceinte propre, est ressentie comme l'inégalité affirmée, même quand l'auteur de l'injustice est mù par l'idée du bien ; car il n'est rien de si ordinaire que des actes injustes motivés par les bons sentiments envers le prochain, et souvent envers celui-là même à qui l'injustice est faite.
En d'autres termes ; l'idée du mal n'est pas simple. Ce n'est pas la seule contrariété du bien et du mal, la nécessité d'opter entre eux, qui donne son caractère à la déhbération ; c'est toujours l'opposition de deux biens en perspective, qui ne peu^'ent s'obtenir que l'un à l'exclusion de l'autre. Il ne saurait être question ici des devoirs envers soi-même, qui ne se dessinent que dans un mibeu de bien et de mal déjà complexes ; et nous pouvons considérer tous les biens comme des satisfactions individuelles bonnes en soi, et les diviser simplement en deux classes selon que leur obtention [)ar l'individu est indifférente ou utile pour d'autres individus (tous ou quelques-uns), ou qu'ils ne sont obtenus, au contraire, qu'au détriment des satisfactions d'un ou plusieurs autres individus, ou de la société entière. Il résulte de là que le bien naturel de l'individu peut toujours s'opposer au bien des autres, dès l'origine, en une société normale. La personnalité qui est l'individuaUté morale, a donc à se garder contre l'usurpation possible d'autrui ; mais cette personnalité d'aulrui est dans le même cas à
I^RINCIPi: DE LA POSSIBILITÉ DE LA CHUTE
regard de la première. De là, pour chaque personne, des contraintes à subir ou à s'imposer, et la raison de tenir la personne d'autrui pour son égale, la sienne pour Tégale d'une autre : le tout indépendamment des aiïections qu* peuvent les lier ou non entre elles ; car c'est un ordre qui commande aux sentiments. Cette égalité des personnes, à la fois dans leurs exigences et dans leurs limifes mutuelles, est la justice, quand elle est observée, quand il n'y a pas usurpation. Elle a deux faces logicjuenienl iiL^eparables, qui s'apj)ellent le droit et le devoir. La justice est la condition de la société des personnes. L'injustice est la violation de cette égalité faite de doit et d'avoir. Mais les passions rendent la justice litigieuse, ensuite odieuse à ceux qui l'ont violée. De là la possibilité du mal, et la justification de la possibilité du mal dans l'ordre social créé.
L'individualitt'' persoimelle ne serait (pTappaivute, si les movens de l'usur'pation lui étaient refusés. L'homme n'aurait été que le premier en rang des animaux domestiques de Dieu, destiné {)ar le Créateur à des fonctions régugulières, invariables, et à des jouissances fixes, obtenues par l'abandon de Tàme à de purs instincts, si la personne, — en ce cas bien dilTérente de celle que nous nommons ainsi en la distinguant de la bètc, — eût été assujettie par sa nature à faire une chose, toujours la même, en chaque rencontre possible des autres [)ersonnes et des choses. Ce devait être une consi'quence, un attribut inséparable de l'autonomie, que cette puissance propre donnée à la personne de se faire elle-même loi, contre la Loi, car, en cas contraire, elle n'aurait pas pu posséder cette autc^iomie, en avoir le sentiment réel, alors qu'elle en aurait eu Tapplicalion gouvernée. Or, commandant à soi, la personne commande au dehors (dans les limites, qu'on suppose ici respectées, de son droit) puisque, dans ces limites, le pouvoir sur soi est l'intermédiaire et l'organe de l'action externe. L'acte injuste est l'acte de ce pouvoir en violation de ces
CARAGTÈKE PSYCHOLOGIQUE DU PËGIIÉ 79
limites, et, par conséquent, de la raison donnée, avec l'autonomie, à la personne, afin qu'elle garde l'accord entre Texercice de sa volonté pour des fins individuelles et l'observation des lois de la société, le respect de l'ordre universel.
L'injustice est donc, ce que la dit une formule usuelle, le vice de l'individu qui ra[)porte toutes choses à soi, comme s'il était le centre du monde et que le monde fût tout à son service. Mais on a dit aussi, renversant les termes, que l'individu n'existait que pour le monde et devait sacrifier sa [)ersonne au tout. Ici est l'erreur, erreur même contre la logiepie de la création ; car le monde est créé précisément pour les phénomènes, et, les phénomènes ont l'individualité et la personnalité pour leurs plus hauts caractères; et comment aurait-il été créé pour eux, si chacun en particulier ne devait être rien pour le monde qui est pour tous î Le Créateur n'aurait donc eu pour fin que lui-même, et c'est alors à Dieu que le saci'ifice des individus devrait être rapporté. Mais cette interprétation, favorisée par l'absolutisme théologicjue, est contradictoire à la loi qui reconnaît aux personnes des fins pour elles-mêmes.
Le don de l'autonomie à la personne, justifié par son accord avec l'idée de la création, ne nous laisse plus que la tâche de définir le caractère psychologique de l'acte de déviation de la raison, et à comprendre ce qu'ont pu être les effets du jjéc/ié dans le monde tel que nous l'avons conçu en son état de perfection. Sur le premier point, les moralistes qui se sont servis, pour nommer la racine du mal, des termes d'amour-propre, ou égoïsme, quoique le premier ne reçoive qu'à tort un sens odieux, et que le second soit faible et n'embrasse pas les grands caractères du mal moral, ont eu en vue la disposition vicieuse constante à pré-