LA RUINE DU MONDE PRIMITIF
Une telle entreprise poussée à bout, si elle eût pu Têtre, n'était rien de moins que la transformation du système unitaire en un système astronomique, mais désordonné, parce que les mondes auraient été ainsi constitués séparément par des volontés arbitraires, et non par Tapplication d'une loi propre à les lier entre eux en des mouvements relatifs rén-lés. En effet, si les auteurs de cette dislocation du globe uni(pie pouvaient constituer des centres d'attraction séparés, et s'ils donnaient lieu [)ar ce moyen à d'inévitables mouvements de translation des masses les unes vers les autres, il v a une chose qu'ils ne pouvaient, c'était de leur donner des impulsions capables de balancer les attractions, et calculées de manière à établir un système de révolutions et d'orbites invariables. Dès lors les rencontres et les collisions devaient se produire, et la concentration universelle des masses s'effectuer. Dans notre hypothèse, la séparation des mondes ne pouvait évidemment être atteinte par le travail humain, avec quelque puissance de moyens qu'il pût y être procédé, mais la dissolution du monde unitaire devait en résulter. A mesure que la distribution nouvelle des densités constituait, en divers heux, et à des intervalles occupés par une matière très raréfiée, des centres d'attraction séparés, l'action de la gravitation entre les masses distantes donnait nécessairement lieu à des mouvements spontanés de translation ; et il ne fallait pas que ces mouvements prissent un grand développement pour que les forces devinssent ingouvernables, et que des bouleversements d'une issue incalculable en fussent la suite, entraînant la destruction des hommes. En effet, sans avoir besoin de chercher jusqu'à quel point pouvait se poursuivre un travail humain entrepris pour modifier gravement Tordre établi des densités des couches sphériques ou de supposer, ce qui ne serait pas invraisemblable, que la haine, la passion de nuire a pu porter des hommes à s'exposer sciemment à leur propre ruine, pour en détruire d'autres en
Renouvier. — Le Personnalisme. 7
98 ERREUR DE LA COSMOGONIE DE KANT
provoquant des catastrophes, il suffit de remarquer qucs mathématiquement, l'introduction artificielle de quelques masses prépondéranttvs, au sein d\ui système de forces attractives qui se font équilibre, est nécessairement lorigine d\in mouvement de concentration (jui ne s'arrête plus avant la formation d'une masse unique.
Kant, en cette partie de son Uhlolre nalnrollv du ciel qui concerne en particulier la formation du système solaire, prend pour donnée première la ciuanlilé de matière qui est actuellement répartie entre les astres, dans ce syslèm(\ et il la suppose à Tétat d'une nébuleuse de densité extrêmement faible. 11 part de là pour rendre compte de l'origine de notre monde. Les ag-ents qu'il admet sont l'attraction universelle et les forces répulsives élémentaires, mais il ne donne pas la rai^un de rétablissement, (pril suppose, des densités iné<n\les, progressivement formées pour constituer des masses distinctes dans le miheu conmmn. Si ecs densités étaient inhérentes aux éléments, comment n onl-elles pas toujours produit leurs elTels? On reproche enct^re à Kant de n'avoir pas expli(jué j)ar des lois nïathenialiques exactes (à l'aide des forces répulsives), les révolutions de certaines de ces masses les unes autour des autres, non plus que leurs rotations sur elles-mêmes. Mais Tobjeetion capitale contre sa théorie porte sur ce point : que l'alli-nclion universelle devrait conduire, d'après les préniisses de la théorie, à la formation finale d'une masse uni(|ue, un amas de matériaux sans vitesse initiale. Et, en elïet, si Tattraction newtonienne toute seule pouvait faire d'im système homogène de molécules un système astronomique de masses tournant sur elles-mêmes et transportées sur des oi'biti'S, sans que des impulsions primitives fussent entrées en composition des mouvements dont elles sont animées, il est
LA NÉBULEUSE ORïGLNAIRE ET LA NÉBULEUSE FINALE 90
mdubitable que le terme de ces mouvements serait leur retour à la nébuleuse (incandescente cette fois, en vertu de la loi thermodynamicjue, que Kant n'a pas connue). C'est d'ailleurs parce que la loi de l'attraction serait la fin de ce système, qu'elle n'a pas pu présider seule à sa formation. La fin de tout système où n'agit que l'attraction universelle comme énergie cinétique, aussitôt qu'il s'introduit des différences de densité dans ses parties constitutives, est justement celle qui, dans noli'e hypothèse, attendrait le monde dans lequel la distribution première des forces entre les couches concentriques aurait été troublée. S'il était permis de sup[)oser l'œuvre de décentrahsation, entreprise par les hommes, assez avancée pour constituer des masses considérables très éloignées les unes des autres et situées dans des milieux peu résistants, l'hypothèse conduirait à des mouvements de translation de ces masses en divers sens, dans la vaste étendue du monde, selon l'importance des centres d'attraction. De là des collisions, et, conformémentaux lois généralesdes forces de directions quelconques, des mouvements, les uns de translation, h's autres de rotation pour les masses de formation distincte, et, comme rés(dlat définitif, après des espaces de temps plus ou moins considérables, le retour à un seul corps de toute la matière gravitîmle, la nébuleuse, l'incandescence.
Le même résullal, beaucoup j)lus rapide, a dû être atteint à la suite d'une perturbation de l'équilibre intérieur suffisante pour amener graduellement les réactions des masses divisées, d'énormes productions de chaleur et les cataclvsmes.
Ainsi notre hypothèse nous donne, pour la conséquence dernière delà ruine du monde primitif, cet état primitif du soleil qui, suivant l'hypothèse de Laplace, a été le point
m LA NliBULEUSli ORIOINAIUK V.T LX NKBULELSE FINALE
de départ des phénomènes de division, par r.-fT.I du refroidissement et de la condensation dont c-st sorti notre système planétaire. Laplacc ne pouvant, à son époque, expliquer le phénomène calorifxp.e par des collisions d astres, a cherché l'origine de la nébuleuse solaire dans quelque nébuleuse plus ancienne, à noyau lumineux, t.41e ([.."..n en voit dans les .-spaces slellaires ; et de celle-là d ne se demandait pas l'origine, non plus qu'il ne rechercha.t la cause de l'essence lumineuse du noyau :
« La considération des mouvements planétaires nous conduit, dit-il, ^ penser, qu'en vertu d'une chaleur excessive l'atmosphère du soleil s'est primitivement étendue au delà' des orbes de toutes les planètes, et .luelle s'est resserrée successivement jusqu'à ses limites actuelles.
« Dans l'état primitif où nous supposons le soled, il ressemblait aux nébuleuses que le télescope nous montre comp..sées d'un novau plus ou moins brillant, entoure d une nébulosité qui en se condensant à la surface du noyau le transforme en étoile. Si l'on conçoit, par analog.e, tontes les étoiles formées de cette manière, on peut imagmer leur ùlat antérieur de nébulosité, précédé lui-même par d'autres états dans lesquels la matière nébuleuse était de plus en plus diflusc, le novau étant de moins en moms lunnneux. On arrive ainsi, en remontant aussi loin qu'il est possible, à une nébulosité tellement diffuse que l'on pourrait à peine en soupçonner l'existence ».
Laplace, par ces conjectures dont on ne semble pas avoir assez remarqué toute la portée, n'arrivait à rien de moins qu'à poser le fondement d'une cosmogonie de 1 univers entier, en tous ses systèmes stellaires, et non plus seulement de la formation du soleil. L'imporlan.-e physique de cette vue s'est accrue au delà de ce que son auteur lui-mômc pouvait prévoir, grâce à une théorie thermodynamique due à des physiciens de notre temps, d'après laquelle la condensation d'une nébuleuse extrêmement diffuse et
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froide, prolongée à travers les âges sous la seule action de la gravitation, doit suffire pour élever la masse à une température comme celle du soleil, même en tenant compte, dans le calcul, des pertes de chaleur par rayonnement. Si nous sup[)Osons la température initiale au zéro absolu, et la nébulosité, à ce moment, à un point de diffusion tel « que Ton pourrait à peine en soupçonner Texistcnce », — ce sont les termes de Laplace, — nous nous rapj)rochons singulièrement du concept métaphysique des philosophes qui prennent Tétat premier du monde dans un certain néant en puissance de devenir. Seulement, la cause première reste inconnue, et la puissance est une force de la nature : la ij:ravitation. La « condensation des nébuleuses à plusieurs noyaux » produit les groupes d'étoiles multiples, dit encore Laplace, et on doit penser, quoique il ne le dise pas, que les noyaux sont eux-mêmes des effets de condensation, en de certains points, d'une matière diffuse imperceptible. Cette conclusion serait donc le résultat des derniers travaux des purs physiciens, confirmant la vue du grand astronome. On n'y pourrait guère mettre en parallèle que Thypothèse de la formation des grands corps incandescents par la rencontre et le choc, dans Tespace, de masses sohdes et froides de grandes dimensions, ou peut-être très multipliées, et à l'état météorique. Mais ce sont là des moyens de reculer la question cosmogonique et non de la résoudre.
On peut, ce nous semble, opposer sans crainte à ces théories physiques pures la doctrine de la création, et à Tidée d'un monde originairement constitué par une matière diffuse, insensible, et une force de condensation inexpliquée, rhypothèse du monde créé à Tétat parfait, dans une forme unitaire, dirigé par les créatures intelligentes premières (jui foi'maient une société une et harmonique, décomposé par suite de la dissolution de celte société primitive, et ruiné par la main des hommes.
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