CHAPITRE XV
L\ CONSICKVATION KT LA KITUOIKCTION DK I/OIIOA- NlS.Ml'. m MAIN SOUS UK NOLVKLI.KS LOIS
Il n'est pas ditlicilc de concevoir (luc la vie animale prenne, sous des conditions physiriues dillVrenles de celles du -lobe terrestre, des formes dilîérenles de celles que nourconnaisso..s, et les partisans des « mondes habités » n'ont pas manqué d'en faire la su|)position. Mais d'miaginer précisément des formes très nouvelles, et, encore plus, celles qu'ont pu revêtir les hommes du monde prim.til, c est ce qui est impossible, par la raison que l'imagination travaille toujours sur les données de l'expérience, et reuss.t tout au plus à en former des combinaisons vraisemblables. .Mais, en ce qui concerne ces hommes auxquels nous attribuons par hypothèse les perfections organiques doiil l'idé,' nous est accessible, nous pouvons, tout en nous contentant d'idées vao-ues sur des points positifs, obtenir des affirmations plus nettes sur les points né-atifs. Les premiers regardent les sensations, que rien n'empêche de concevoir supérieures en leur portée, et multipliées, en rappori avec des propriétés des corps qui aujourd'hui nous son! imperceptibles; puis, les moyens de comiiuinicalion et d.' transports matériels, siirs et sans risques, du centre aux confins de l'immensité cosmi(|ue, et les organes locomoteurs adaptés, ainsi que les fonctions vitales, au milieu universel fluide que réclament la conception première dr la loi de la gravitation et la distribution des densités. Cette dernière disposition, certainement la plus favorable à la liberté, des mouvements, a pour correctif idéal, (piand nous songeons à ceux des avantages que présente la solidité des fondements matériels de notre existence organique actuelle et
LHOMMl*: PHYSIQUE PRIMITIF 10S
de nos fonctions, Thypothèse d'un pouv^oir humain de modifier, [)ar des moyens de production fiiciles et rapides des réactions chimiques, et le maniement de la chaleur, les états des corps ambiants, de manière à créer les objets nécessaires aux usages industriels et aux fins decommodifé ou de [)laisir.
La constitution physique de Thomme demeure, dans cette hypothèse, et conformément à Tétat général du milieu, — qui est une sorte d'atmosphère univ^erselle à couches concentriques dont chacune est en elle-même sensiblement homogène, — beaucoup moins assujettie à l'action de la pesanteur qu'elle ne l'est à la surface d'une planète. L'homme peut se transporter en telles ou telles des régions de cette sphère cosmique où l'action de la gravitation est régulièrement décroissante de la surface au centre. Lu, elle devient nulle. Dans toutes les régions suffisamment excentri(|ues où les organismes sont soumis à la pesanteur et prédisposés pour l'exercice de la fonction locomotrice, on pourrait dire que, toute nécessaire qu'elle soit pour les réactions, la pesanteur est nulle, comparativement au degré où elle s'exerce sur l'iiomme dans les conditions terrestres. Le sentiment du poète est donc juste, quand songeant seulement à la lourde chaîne que notre poids est pour le corps, et non pas à l'indispensable office que la loi de la gravitation rem[)lit dans la nature vivante, il jette l'anuthème sur la matière^ siège de ce poids que nous traînons, fait d'elle une personnification de tout ce qui alourdit et abaisse, et finalement, à l'exemple des anciens ascètes, ridentifie avec le mal, la présente comme la conséquence de la faute :
Or, la première faute
Fut le premier poids. Dieu sentit une douleur. Le poids prit une forme...
Le mal était fait. Puis tout alla s'ag^^ravant; Et l'éther devint l'air, et l'air devint le vent, ...
lOi L'HOMME PHYSIQUE PRIMITIF
L'âme tomba, des maux multipliant la somme,
Dans la brute, dans l'arbre, et même au-dessous d'eux,
Dans le caillou pensif, cet aveugle hideux...
Et de tous ces amas des globes se formèrent.
Et derrière ces blocs nacpiit la sombre nuit.
Le mal, c'est la matière, arbre noir, fatal fruit.
L'erreur des ascètes, en leurs idées sur la nature de la matière comme en soi mauvaise, est, au fond, une erreur de physique non de sentiment. Leur science, leur philosophie, n'allaient pas jusqu'à leur faire com|)rendre le service des organes et des milieux matériels pour la vie et pour les relations mutuelles des êtres. Leurs malédictions s'adressaient au corps, au lieu de porter sur (K^s défauts et sur des assujettissements du corps, qui ne sont point essentiels à lorganisation, sur des propriétés mal ada{)lées à ses fonctions telles qu'on les voudrait, et sur certaines de ses fonctions aussi, qui ne sont [)énibles ou viles que parce qu'elles ne peuvent qu'être en rapport avec une nature anormale des choses, conséquence delà chute. Le culte de rimmatérialité est le résultat de la méconnaissance de l'organisme parfait, ou idéal.
Pour changer en biens les maux de la gravité, en particulier, il ne faut qu'imaginer son intensité et ses applications en harmonie avec les fondions des êtres. Cependant, toutes les perfections imaginables d'un organisme huniain exempt des pires assujettissements de la imitivre, corps de mort du théologien et du poète, n'ont |)as encore l'importance de celles qui ne se peuvent guère définir que par la négation des conditions actuelles de la vie. C'est de l'immortalité, que nous voulons parler maintenant; non pas simplement de l'immortalité de la personne, dont on a coutume d'établir la thèse sur le fondement métaphysique des communes doctrines de Famé, mais delà vie organicjue indestructible, en un corps qui est une synthèse variable de monades. L'âme humaine réelle est une monade douée
d'aperception distincte et de mémoire, et la monade en général, ou entéléchie, est l'être élémentaire, la substance simple, en termes leibnitiens, qui se définit par les trois qualités de perceplion, (Wijfprlition et iVactivité. Cette substance est donc une synthèse de qualités, dont la conception n'a rien de matériel, ou même de quantitatif. Les corps sont des composés de monades. « Le corps ap[)artenant à une monade, qui en est YEntvlrchie ou l'Ame, constitue avec l'entéléchie ce qu'on peut appeler un vivant, et avec l'amc ce qu'on appelle un animal... Chaque corps vivant a une entéléchie dominante, qui est l'âme dans l'animal... 11 n'y a jamais ni génération entière, ni mort parfaite prise à la rigueur, consistant dans la séparation de l'âme. Et ce que nous appelons (jéw'ration sont des développements et des accroissements; comme ce que nous appelons morts sont des enveloppements et des diminutions )) (Leibniz, LaMonadolorjie, ()3, 70, 73).
Xous avons à éviter, dans l'application à faire à notre théorie de ces notions fondamentales de la métaphysique leibnitienne, ce que nous regardons comme deux écueils pour la saine intelligence du cosmos au point de vue monadologique : l*" nous ne devons pas nous représenter les corps en eux-mêmes sous l'espèce des images et des qualités sensibles d'étendue, sohdité, dureté, etc., que nous leur rap- [)ortons, si ce n'est que nous pensions seulement aux sensations que nous-mêmes, en tant que monades, nous éprouvons par l'entremise des organes que d'autres monades constituent pour nous et qui sont nos corps ; 2'' nous ne devons pas regarder les développements et enveloppements comme des phénomènes décroissance et de décroissance, comme des changementsde proportions géométriques des organismes. Leibniz, imaginant, conformément à sa
doctrine de rinfini, la diminution sans bornes de la grandeur des parties des oro-anes, considérait les formes oro'aniques comme conservées et matériellement transmissibles elles-mêmes, pour être les germes des reviviscences, dans les générations successives, sauf exception pour un certain nombre de cas de changements (respèces, et d'élévation du i\Qg;rc de Fespèce, « par le moyen de la conception )). Mais la conservation et la transmission des formes n'ont certainement pas lieu de cette manière, dans une espèce donnée. La vie et la mort correspondent, pour la monade dominante d'un organisme, à des états aussi différents entre eux du corps, ou composé monadique, dont cette monade est enveloppée, que le sont entre eux ses propres états internes dans les deux mêmes conditions. Or, l'état interne de la monade dominante, ou ame, dans la mort, est très probablement, — et c'est dans l'hypothèse de l'immortalité physique que nous nous plaçons, — un état de conscience sourde, ou suspendue; il est donc probable que son corps n'est pas un organisme à vi*ai dire actuel, car des organes vivants correspondraient ù des fonctions effectives, mais un composé monadique simplement conservateur, une puissance de développement en de telles ou telles formes spécifiques futures.
La doctrine de l'infini, aj)p[iquée au concept des proportions indéfiniment diminuées des organes, a suggéré à Leibniz sa doctrine physique, d'après laquelle chaque [)ortion de la matière serait « sous-di visée actuellement sans fin, chaque partie en parties, dont chacune a son mouvement propre ;... par où l'on voit, ajoute-t-il, (ju'il y a un monde de créatures, de vivants, d'animaux, d'entéléchies, d'âmes dans la moindre partie de la matière » {La mu/iado/of/ip, 65, 6G, 74, 75). Leibniz semble rejoindre ainsi, par l'infiniment petite j)articule matérielle, la conception de la monade, que cependant il ne peut logiquement atteindre puisque la monade est immatérielle et que la particule est
pleine d'êtres vivants. Il arrive à ce résultat singulier, de nous faire envisager une matière divisée à l'infini, formant le plr/n d'une étendue réelle, alors que l'espace ^si purement relali/\\\nordredcscli(f^rsienlantrjo'ellesexiste}Ucnsembl(', et que Tespace ahsolu, ou réel en soi, n'est qu'une imagination ou une fiction [Lettres de Leibniz à Clarke^ S"" lettre, n"^4-5, et 4% n" 7sq). Et il faut que l'infinité des êtres vivants forme ce plein, ce continu matériel, quoique les substances simples ou monades, dont ils sont composés, soient sans extension et sans parties. Enfin, l'étendue, ordredes coexistants, exige une division, des parties, puisqu'il y a des intervalles; et toutefois la division réelle de cet infini est impossible, parce que \ infini nest pas un tout, et que les notions de tout et de partie sont corrélatives et inséparables'.
1. « L'infini, à proprement parler, roinposé de parties, n'est, selon moi. ni un. ni un tout, ni t'on(.'u comme cpiantité, si ce n'est par une notion de l'esprit » [Senlio prnprie lor/ueudo intlnitiim ex pnviilnis constans ne</ue un uni esse, ne(/ue fi)funi. nec nisi per nolionein mentis concipi ul quanfifu/euf) (Leii)niz. Leilres au P. Des liasses, éd. Dutens. II, p. i*7i2). Cette déclaration est celle, (pii aux yeux de Leibniz, met fin à la controverse sur la (piestion de l'existence de l'infini actuel. C'est la même (jue nous retrouvons, pour le fond, chez les partisans actuels de cet intini. Elle lève, d'après eux, la contradiction implicpiée par l'infini actuel, etcpii consiste en ce que cet infini serait, s'il existait, la somme efTectuée, ternunée d'une sommation, ou compte de parties, qui. par définition ou hypothèse, est interminable. Mais si l'on peut dire que cet infini n'est pas une somme, à savoir le tout de ses parties, l'objection tombe.
Selon nous, les notions de tout et (ie partie étant incontestablement corrélatives, on ne peid poser lo i,'>quement ce concept de Leibniz : un infîni composé (le purties.Qi qui cependant nesl pas un tout, (pi'à la condition de regarder en ce cas les parties comme n'étant pas des parties distinctes, des i)arties réelles, mais seulement des parties imaginables, parce cpi'alors on ne peut plus tirer argument de ce (ju'elles ne peuvent ôtre conçues comme il le faudrait, c'est-à-dire formant un tout iiumérifpie, une sonmie d'unités. Et nous croyons que c'était là. au fond, l'idée de Leibniz, ainsi (pie c'était la thèse déclarée de Spinoza. L'im[)ort^mce pres(jue sans égale de la (|uesfion et lintérèt toujours grand de l'interprétation du leibnitianisme valent bien que nous nous arrêtions un moment à définir par des textes précis cette théorie du tout et de la partie, de la (piantité et du nombre chez Leibniz.
Sur r « existence de linfini actuel ». quoique « incompréhensible à l'esprit humain », raflii'mation est absolue, la formule posée en termes nets, sans hésitation. Elle s'applicpie à la nature ; « la nature peut réduire les corps à la petitesse que la géométrie peut considérer. —
Revenons à notre concept de riionimedu monde primilif, considéré comme un corps vivant avec une monade dominante, ou encore une monade, avec des organes qui sont des composés de monades; l'état de tlrvcloppemcnt de ce corps n'est autre chose que l'état normal de l'accord, en vertu de l'harmonie préétablie, entre toutes les monades constitutives de cet organisme, entre leurs fonctions et les propriétés des divers ordres de monades formant le milieu des êtres vivants et servant à leurs actions et à leurs communications. Rien ne pouvant, après la création accomplie, ni s'engendrer absolument sans précédents, ni j)érir entièrement, l'enveloppement de ces corps ne pourra être que leur rentrée de Factuel dans le potentiel, une sortie du système des phénomènes actuels, et une absence de ces derniers, jusqu'à ce qu'en de nouvelles circonstances, et sous cer-
Un espace divisible sans fin se passe dans un temps divisible sans fin. »
« Je (Tois (piil n'y a aucune i)artie de la matière (pii ne soit, je ne ne dis pas divisible, mais actuellement divisée ».
« Cum ubifpie monades, seu principia unitatis substantialis sint in materia, conse(piitur hinc quoque infinitum actu dari ; nam nulla pars est. aut pars partis, (pue non monades contineal » (Leibniz. Op. Dutens, t. II, pp. 238-i>3'.K 241, 1*43. 26G).
Le nombre infini actuel existe-t il en conséquence ? Il le semblerait ; car aussi luin va la division de là matière (telle (pie la pose Leibniz), aussi loin va le nombre, la numération n'ayant pas de fin, de même que la division de la matière [)eut toujours être poussée aussi loin cpie le nombre des parties demandé cpieUjue grand (piil puisse être. Cependant Leibniz n'admet pas cette parité ; il lait voir en toute occasion, dans ses ouvrages et dans sa correspondance, tout spécialement dans une polémique suivie avec son disciple Jean Bernouilli, (pie le nombre infini, absolument, ou le dernier terme dune série infinie, ou Vinfinitième ou les iitfinilièmes, sont des concepts contradictoires en soi. et (pi'il en est de même des infinitésimaux géométri(pies. ou des infinitésimaux du tenq)s ; (pi'ils n'existent et ne peuvent exist(;r (pi'à titre de fictions, par cette raison tpie le caractère de la série infinie consiste en ce (pi'elle peut toujours être prolongée : (piainsi. à un nombre donné, on peut toujours en faire suivre un plus grand, et (pie ces nombres et ces termes sont toujours des nond)res. toujours des termes finis, et ne deviennent jamais infinis, ii queUjue point ([ue la série soit prolongée en pensée. Cet argument revient, on le voit, à la distinction entre l'infini actuel et l'indéfini, qui est seul applicable à la définition positive des séries dites infinies, et à celle des notnbres naiurels, éminenmient. Pouiïpioi Leibniz veut-il (jue la suite des divisions possibles de la matière et des monades non seulement ne se termine point, mais ne nous présente pas pour cela la loi des séries infinies dont la
LA COMPOSITION DU CORPS IMMORTEL i09
taines conditions, il puisse s'en reformer d'autres où les monades dominantes reprendront la connaissance et reviendront à l'action. Quand nous posons l'homme primitif immortel, nous entendons créé pour l'immortalité, c'està-dire organisé pour une vie indéfinie, non pour une évolution vitale allant d'une naissance à une mort nécessaire. Nous ne voulons pas dire pour cela que cette vie primitivement donnée ait été celle d'un organisme de nature à résister à tous les accidents possibles du milieu; car, étant harmonique avec lui, il doit se désorganiser s'il se désorganise. Toute autre supposition nous ferait sortir de la doctrine des monades, suivant laquelle la monade n'existe pas seule, sans l'organisme, sans le corps, ni le corps indépendamment de son miheu et de ses relations normales. Seulement, si un organisme est détruit, sa puissuite des termes finis possibles ne s'arrête jamais, et doit atteindre, plus loin que toutes les parties possibles de la division, un infini actuel (jui n'en serait ce[)en(lant pas la somme ? Son disciple ne comprenait pas comment il se pouvait faire que les parties élant toutes (tonnées, aussi bien (pie l'est leur nombre, (pii est infini, il n'y eût pas le nombre inflnitième. — et les suicnnts, ajoutait-il, entraîné par la bizarre logi(pie de l'absurdité. Leibniz reprenait alors et répétait son argument, et se tirait de la contradiction en soutenant à la fois et qu'il y avait un infini actuel, et que cette espèce d'infini n'était pas uninn totuni iii. Cl. Leifjnitii et J. liernouilli com)nerciuni epistolicum, t. I, p. 404s(|. et 4 il).
Mais Leibniz pouvait-il bien réellement penser k l'existence de cet infini actuel (pii est la matière du monde, et ne la considérer (pie comme un amas, ou une multitude, impossible à unifier et totaliser"? Nullement : mais c'est en Dieu (pie la sommation, selon lui. était réalisée : « Solum absolutum et indivisibile infinitum veram unitatem habet, nempe Deus. At(pie huH' sufficere puto ad satisfaciendum omnibus argumentis contra infinitum actu... Ne(iue enim negari potest omnium numerorum possibilium naliiras rêvera dari.saltem in divina mente. adeo(pie numerorum mullitudinem esse infinitam... Solum infinitum impnrtibile unum est, sed toliun non est. Id infinitum est Deus {Lettres à des Bosses, t. Il, p. 267, 2Ti'. Dutens). Il y a donc cette opposition entre l'esprit divin et l'entendement humain, (pie l'un embrasse indivisiblement en son unité les nafitres de tous les nonifires dont la multitude est indéfinie, tandis que l'autre n'en peut faire une unité et un tout. Pourcpioi cette différence n'est-elle i)as, touchant l'objet lui-même, une contradiction? C'est ce que Leibniz trouve bon de ne pas expli(iuer. mais c'est bien sa pensée : c'est qncVindivisifjilité est le vrai ; c'est que la division n'étant pas réelle, mais imaginaire, la numération ne portant pas sur des unités réelles et distinctes, les objections contre l'infini actuel, tirées de limpossibilité de leur sommation, ne concluent pas légitimement.