‹ Le pervers sentimentalChapitre 1 sur 5 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Vers le milieu du xyi% siècle, Just de Tournon hérita de son oncle, Tilluslre cardinal, le comté de Roussillon en Viennois, et le vaste château que ce prélat y avait fait construire, un peu au nord de la petite ville forte, orgueilleuse de son donjon, mantelée de rudes murailles,

LE PERYERS SENTIMENTAL

percée de quatre portes gothiques, et qui, vieillie dans sa cuirasse de pierres, anachronique maintenant, survivante inutile des anciennes guerres, rongée de lierres et de mousses, envahie par les arbres qui se balançaient jusque sur ses tours, semblait avoir tourné le rêve sombre de son architecture vers la pureté italienne de son ciel, et, ramassée en la vie intérieure, ne plus regarder désormais que son église et que ses tombes.

S'érigeant ainsi colossal du milieu des ronces et des vignes, le vieux bourg ressemblait à une immense et sauvage cathédrale, dont le toit aurait fini par s'abattre et qui n'aurait plus été visité que par les grives noires ou les coqs de bruyère, dont le plumage de pourpre et d'or errait parfois sur ses remparts, à la recherche des baies d'airelles.

A rintérieur, c'était un enchevêtrement de rues étroites, obscures, glissantes, plongeant par des escaliers dans Tombre humide, oii pourrissaient des frontons sculptés, des fenêtres a trèfles. De la rue supérieure, on voyait descendre en amphithéâtre les toits des maisons, les jardins en terrasse, puis, après mille détours, on atteignait à Téglise et au cimetière, — d'oi^i enfin la campagne se montre tout à coup large et triomphale, — comme si tout cela n'eût été qu'une allégorie de la vie chrétienne.

Le Cardinal avait érigé là un château, à la taille de ses ambitions démesurées et un peu grossières. Cela tenait du palais, de riiôtellerie et du corps de garde. On avait voulu faire spacieux et vite.

Ces grosses bâtisses attendaient visiblement le passage de la Cour, — assises

près des grandes routes, qu'elles commandaient et barraient. Tout dans le but de cette réception avait été calculé avec une prévoyance mal déguisée, qui sentait le parvenu plus empressé d'étaler par là son crédit que soucieux de montrer son bon goût. Les appartements, arrangés en apparence pour la plus grande commodité du roi, devaient conduire, par un miracle de disposition, au cabinet du Cardinal, qui savait tout le prix qu'il faut attacher à être près de l'oreille du maître. On ne devait pas s'en apercevoir tout de suite, tant il avait pris soin de masquer d'humilité et de dévouement spécieux des combinaisons mûries dans la retraite, avec sa ténacité prudente de vieux prêtre exercé aux intrigues de la diplomatie.

Tout puissant sous François I'', il

s'était vu, depuis Tavènement de ses successeurs, reléguer dans son siège primatial de Lyon, où il dévorait le regret du pouvoir perdu et rêvait aux moyens de le ressaisir. Delà, il entretenait une correspondance assidue avec la reine Catherine. L'instinct de son ambition lui avait fait deviner, en la molle Italienne, au sang froid, que tout le monde dédaignait encore, la redoutable politique, qui, avec une patience jamais rebutée, fdait l'avenir dans l'ombre, comme une araignée.

Cette dame, aux façons d'abbesse, grasse et facile, et qui affectait le rire large des femmes du commun, qui traversait la Cour d'un pas qu'on eût dit appris dans les couvents, aussi incapable de se mouvoir par haine que par sentiment, aA^ait compris de son côté tout ce qu'on pouvait obtenir de cet homme expédient, dont

le petit génie docile était fait pour devenir l'instrument exercé d'une pensée plus étendue et plus vigoureuse. Elle savait pouvoir se reposer de l'exécution de ses desseins sur un ministre que le contentement de sa charge était capable de faire se dévouer à toutes les entreprises et qui ne se croyait grand qu'autant qu'il voyait attachés à sa personne les insignes de la grandeur.

Aussi, à la mort de François II, quand la Reine-Mère put serrer dans ses mains impatientes la Régence enfin acquise, le Cardinal vit-il renaître sa faveur.

Dans les murs neufs du château de Roussillon, s'arrêtèrent Catherine et le jeune roi tragique. La peste, qui désolait le Midi, fut un prétexte à les retenir toute une saison.

Le Cardinal mort, la maison de Tour-

non garda encore quelque temps figure, et Tombre du favori continua à s'étendre protectrice sur les siens. Mais l'oubli est rapide dans les Cours. Rendus à leur fortune naturelle et à la force de leur mérite, ses neveux en furent bientôt à ce point où chaque effort nous perd, en révélant la fragilité de nos affaires.

Le comte Just, sorte de Coligny catholique, caractère élevé mais un peu dédaigneux, esprit solitaire, s'écarta de lui-même, à la vue d'Henri III et de sa cour déjeunes Alcibiades, intempérants et persifleurs, fanfarons d'hypocrisie et de sacrilège, qui allaient aux armées, fardés comme des femmes impures, — prêts, une fois sur le champ de bataille, à montrer une froide audace et de vraies qualités d'hommes de guerre.

De son côté, M""^ de Tournon clait

aussi mal faite que possible pour savoir garder, dans une société aussi savamment perverse, le haut rang qu'elle y avait trouvé. Elle était à la fois entêtée de prérogatives et dépourvue de clairvoyance et d'étendue d'esprit. Elle se reposait trop vite sur sa faveur, s'en fiait aux apparences et pensait aA^oîr assis son crédit, quand elle venait de négocier passionnément sa perte. La Reine-mère lui témoignait de l'afTection, tout en l'écartant de ses conseils, ce qui la mortifiait fort. Dans cette situation elle crut très habile de se rapprocher de Marguerite de Valois, juste au moment oii cette sœur du roi devenait suspecte. Par celte manœuvre, elle se flattait d'inquiéter Henri III; mais celui-ci, qui la jugeait à sa valeur, pensa qu'elle n'était pas de ces personnes qui vaillent qu'on fasse le

moindre effort pour les ramener, et qui, au contraire, ne sauraient avoir d'autre mérite que leur fidélilé. Il Tabandonna, en souriant, à sa défection. Quant à la reine Catherine, elle ne vit dans ce changement d'attitude qu'un dépit dont elle dédaigna de chercher les motifs. Un instant cependant, les nouvelles façons d'agir de cette femme inconsidérée avaient inquiété sa circonspection toujours en éveil sur les possibilités de complots à la Cour, puis, rassurée bientôt, elle était retournée à d'autres préoccupations. M'"' de ïournon tomba dans la disgrâce. Très ulcérée et ayant tout à fait perdu pied, elle se vit contrainte à la plus inattendue et à la plus morose des retraites.

A Roussillon, elle trouva plus qu'elle ne venait de quitter : les ombres du sic-

cle déjà rangées pour l'histoire. L'anecdote frivole grandissait devant la stupeur du peuple, où erraient des visions ensanglantées. Charles IX était descendu au tombeau, consumé par cet indéfinissable sourire, subtil comme un poison, que son âme fatidique a imprimé au tableau de Clouet. Et voici qu'Henri III s'avançait, corseté à la taille, ironiquement vêtu de noir, l'habit tout brodé de petites têtes de mort en argent, sonnant le sarcasme, marchant à pas menus et précieux, avec des révérences, comme un beau démon à travers sa légende, dont il arrangeait les plis à mesure.

Quelques années de soUtude avaient fait majestueux le château vidé de ses hôtes, et le vent, descendu par les cheminées monumentales, courait en hur-

LE PERVERS SENTIMENTAL l3

lant par les salles trop hautes, agitant les figures des tapisseries.

L'habitude de tels spectacles n'est propre qu'à former des âmes graves ou ridicules.

M'"^ de Tournon s'appliquait à peupler de son actiA^té puérile le silence de ces ^ lieux trop vastes et à opposer à leur solennité le trouble d'un esprit inquiet et mal à l'aise, qui tournait à vide et se rongeait lui-même, dès que lui manquaient les soins médiocres, les préséances et les petites vanités : bonne chrétienne au fond, mais d'une dévotion surabondante et pleine de fracas ; excellente mère, mais d'une affection encombrée et tracassière.

Dès le lendemain de son arrivée, elle s'était battue avec le curé de Roussillon. Ce beau prêtre, éminent en toutes les

l4 LE PERVERS SENTIMENTAL

autres vertus, n'avait malheureusement, lui non plus, jamais réussi à réprimer le caractère le plus colérique et le moins endurant qui fut au monde. Il ne s'apercevait des états où il se mettait que lorsque toute sa fureur était sortie, et comme il était très bon, à peine avait-il frappé quelqu'un de ses paroissiens attardé devant lui, que tout son cœur fondait au regret d'avoir de la sorte contristé son prochain. Il avait l'âme d'un colonel de pandours, enchâssée on ne savait comment dans un cœur tout de droiture et d'abnégation chrétienne.

La maison de ïournon gardait un privilège féodal sur une partie de l'église de Roussillon, et la comtesse, qui s'ennuyait au château et qui, en dépit de ses vanités, s'élait toujours senti des entrailles populaires, résolut d'établir là le

LE TER VERS SENTIMENTAL l5

siège de ses dévotions. Elle rencontra le curé. Sans désenciparer, à propos du banc de famille, elle entama avec lui une de ces discussions qu'elle savait animer à merveille et conduire promptement à une dispute en règle. L'ecclésiastique la contempla, sans mot dire, de la pointe de ses petits yeux gris, d'abord amusés, autour desquels le sang s'amassait à mesure, prêta bouillir. Enfin, impatienté, il lui tourna le dos. Elle le traita d'insolent. Il murmura, les dents serrées. Elle riposta. Il frappa du pied avec rage sur les dalles. Elle lui donna un coup de canne. Alors, ne se contenant plus, il la souleva a brassée, et, m.algré ses cris, la jeta dehors, en fermant les porles au verrou. Elle heurta de toute sa force contre les panneaux. Lui, cependant, satisfait, narquois et tranquille, remonta

l6 LE PERVERS SENTIMENTAL

au chœur. Quand le bruit se fut apaisé, il se recueillit et s'abîma de tristesse devant l'autel.

— Qu'as-tu fait? songeait-il. Voilà que tu t'es encore comporté comme une bête dénuée de raison. Mais aujourd'hui tu paieras pour toutes tes autres sottises. Dieu a justement permis que tu t'oubliasses contre cette grande et puissante dame, qui dispose des moyens de te faire expier tes fureurs. Tu as osé porter la main sur la nièce d'un prince de l'Eglise . S'il ne t'en coûte que les 1ers pour le reste de tes jours, tu auras droit de te louer de sa discrétion.

Néanmoins, il ne pouvait se défendre d'un certain sentiment de satisfaction, d'avoir si lestement et si proprement corrigé cette insolente. Le souvenir l'en réchauffait comme un vin généreux :

(( Au fond, songeait-il, il n'est pas mauvais qu'elle ait rencontré quelqu'un d'assez slupide pour ne pas regarder au danger et devenir ainsi l'instrument de la Providence. J'ai fraj^pé dessus avec l'aveuglement d'une force de la Nature.

Comme on sent que tout ici-bas obéit à un ordre admirable! Voilà, châtiés, dans une seule aventure, une grande dame à qui cette correction servira sans aucun doute, et moi qui me suis rué de moimême à l'expiation de toute une vie d'iniquités. Et cela s'est opéré simplement, sans qu'il ait été besoin au divin redresseur de torts que du jeu naturel des passions de deux êtres. Mon Dieu!

que vos voies sont admirables ! »

Ainsi raisonnait-il avec lui-même, tout en faisant sa toilette le lendemain, pour aller au château présenter ses excuses a

l8 LE PERVERS SENTIMENTAL

la comtesse. Il regarda avec attendrissement les objets du presbytère, et ouvrant la fenêtre, il contempla les roses de la terrasse et, dans leur abandon familier, Tarrosoir, la serpe et le râteau, avec, par derrière, les prairies et les vignes et, sur le bord des eaux, les grands peupliers agités du vent.

— Je ne reverrai plus toutes ces choses, soupira-t-il.

Puis se secouant :

— Allons ! dit-il, du courage ! Tu n'en as jamais manqué quand il s'est agi de frapper sur tes paroissiens I

Ses paroissiens!... comme il eût voulu alors les presser tous sur son cœur !

— Me pardonneront-ils. ^^ Peut-être, quand ils sauront oii ses emportements l'ont conduit, prendront-ils en pitié leur

pauvre pasteur. En tous cas, ce leur sera d'une belle instruction.

En arrivant près du château, il regarda tristement les caves :

— Voilà ma future demeure, gémit-il. Apercevant les gardes, ils lui parurent

imposants. Et comme les domestiques s'écartaient sur son passage :

— Voilà tout à fait l'entrée de l'enfer^ large et facile, telle que je l'ai si souvent décrite à mes paroissiens.

Dans le salon de la comtesse, il releva la tête. Ah ! s'il se fût agi du plus pauvre de ses frères, il se fût jeté à ses pieds comme devant le Christ lui-même. Mais demander platement son pardon à qui disposait des moyens de le punir, il se révoltait contre cette bassesse. Il voulait regarder en face son châtiment. Il serait modeste, poli autant qu'il convenait,

mais il n'entendait pas emplir cette femme d'orgueil. Elle était sa pénitente. Il était comptable devant Dieu des moavemenls de ce cœur et il n'entendait pas lui fournir ainsi des occasions de péché.

La comtesse entra. Il était temps. Un reste de pâleur achevait de disparaître sous les bouillonnements du sang de Tecclésiastique. Il la salua avec un peu d'embarras. Elle éclata de rire, vint droit a lui. la main tendue.

— Pour notre première entrevue, il faut avouer, Monsieur le curé, dit-elle, que nous avons bien fait les choses. C'a été entre nous un assaut de franchise.

J'aime les caractères faits comme le vôtre, clairs, décisifs et prompts.

M. le curé la regardait en silence, un peu inquiet de la suite. Mais M"'^ de

Tournon se faisait plus gracieuse à mesure, et pour le mettre tout à fait à Taise, elle lui raconta des anecdotes de ses propres violences. Alors il sentit monter de son cœur une sympathie débordante pour elle. Tout partit. Ils se confessèrent l'un à l'autre, et chacune de leurs extravagances les faisait rire aux larmes.

— Nous sommes de grands pécheurs, madame, soupira à la fin l'excellent prêtre, et tout cela ne laisse pas que d'être très affligeant et très sérieux.

Ils convinrent ensemble de s'avertir et de réparer mutuellement leurs méfaits.

Les victimes de M. le curé deviendraient les protégés de la comtesse et M. le curé courrait sur les pas de celle-ci, pour relever ceux qu'elle aurait fait choir. L'occupation ne devait pas leur manquer. Et

moyennant quelques taloches consenties, les pauvres recueilleraient d'abondantes aumônes.

Une étroite et vigoureuse amitié réunit ces deux êtres. M""" de Tournon ne parlait que de la haute distinction et des grandes allures du fier ecclésiastique, qu'elle proclamait en outre un esprit plein de poids et du meilleur conseil.

Les humbles trouvèrent d'autres profits encore a cette arrivée de la comtesse, pareille à la nuée. . . Roussillon s'illumina du sourire de ses deux filles. Elles entrèrent dans ses murs si doucement et si simplement, qu'elles ressemblaient aux prières naïves qui montent, a l'heure de Y Angélus, de l'ame des j)auvrcs gens.

Elles étaient venues cependant, et la foi des petits est si naturelle, qu'ils ne songeaient pas à s'en étonner. Les vieillards

LE P E n V E U S SENTIMENTAL 23

crurent qu'elles leur avaient élc envoyées pour les aider à mourir.

Vues Tune près de Tautre, elles étaient comme les deux branches d'un même candélabre. Une certaine symétrie morale était entre elles. Cependant un observateur attentif eût remarqué chez l'aînée, Hélène de Tournon, je ne sais quoi de décisif, d'arrêté, de hardi jusque dans le rire, qui désignait un être propre à la vie. Elle était le support où s'appuyait sa sœur Marie, qui reflétait sur elle un peu de sa douceur. Hélène était, au fond, une âme pratique, ardente et froide. Sa sagesse était à la mesure des faits ; sa tendresse raisonnable empruntait de la saveur à la vivacité d'un esprit immédiat et piquant, à la sensualité naturelle d'un corps jeune et bien fait. Elle était de celles que l'existence n'embar-

rasse jamais, qui y marchent d'un pas sûr, qui ne versent dans aucune aventure, et dont la vertu semble naître du jeu parfait de leurs organes.

Marie, au contraire, avait contracte dans l'habitude des grands spectacles, où s'était rétrécie l'âme de sa mère, je ne sais quoi de sérieux et de triste, de simple et d'achevé à la fois, dont le charme était suspendu à un peu de mystère. Ses paroles étaient rares et douces, sa fierté, faite de noblesse intérieure, son visage, de distinction et de convenance. En son ingénuité, elle pensait voir dans le cœur de son aînée un cœur pareil au sien, et s'y abandonnait avec insouciance. Elle était de ces êtres illimités, qui ignorent leur étendue et leur profondeur, où les choses se perdent, et qui, n'ayant pas de commune mesure

avec la vie, ne la connaissent que par le rêve et par Fimagc, — âmes abstraites qui passent en soi leurs jours.

Les heures sont longues et les œuvres courtes. Il restait beaucoup de temps à ]\Ime jg Tournon pour se souvenir et elle en usait. Vingt fois le jour, elle interrogeait riiorizon d'où nul courrier ne lui venait annoncer la fin de sa disgrâce.

Peu à peu, le château montait avec elle, s'entassait sous les combles, d'où la vue découvre plus loin. Et elle se lamentait. De bonne foi, elle en était arrivée à rendre ses filles presque responsables de ses fautes. Du moins ne négligeait-elle rien pour leur en faire porter le poids. Leur calme l'exaspérait comme de Finintelligence. Elles les eût voulues pleurantes, car il lui semblait que de se désespérer empêchait la résignation^ a

ridée de laquelle elle se tordait les mains d'effroi.

11 advint qu'Hélène et Marie ne connurent les splendeurs que son imagination s'épuisait à leur peindre, que sous la forme de reproches quotidiens.

— Que m'importent, soupirait Marie, que m'importent tous ces visages, toutes ces choses que mon cœur n'appelle pas?

Augmente-t-on sa vie à se mêler à tant de soins et d'intérêts frivoles? Et qu'appelle-t-on vivre?...

A ces propos, Hélène souriait énigmatiquement.

Sur ces entrefaites, une grande joie survint à la comtesse. L'héritier de l'illustre maison de Balanson, en Bourgogne, annonçait sa visite et en laissait pressentir le but, qui était de demander Hélène en mariage.

Celle-ci accueillit la nouvelle sans déplaisir, et si le cœur lui baliit en cetle circonstance, ce fut simplement de eu-

riosité. Elle avait hâte de connaître l'homme aimable auquel était venue ridée de Tépouser.

Au jour indiqué, elle ne quitta pas la fenêtre et y entraîna sa sœur. Les heures se succédaient, sans qu'on vît rien approcher. Pour tromper les ennuis de Fattente, Hélène amusait son esprit à tout ce qui passait. Un bruit de voix qu'accompagnait le roulement intermittent d'une A^oiture la rendit attentive.

Un équipage grotesque apparut. On eût dit qu'il arrivait du règne du bon roi Louis XII, avec toute la poussière de cinquante années de route. Une petite vapeur se formait autour des naseaux de la bête, vrai cheval de l'Apocalypse.

Plus d'yeux, plus de poils, plus rien, plus même de tristesse, tout était usé. Par derrière, des gens poussaient Tattc-

lage, pas Irop fort, de peur de le rompre.

— C'est Cocotte et la famille Longjumeau, dit Hélène. Vois! le pauvre vieux fait Tombre de pousser. Lui et sa femme ont Tair en retour de noces depuis un demi-siècle.

Un moment après, des grelots retentirent. Cette fois, c'était la charrette du chiffonnier. L'homme était assis sur les brancards, portant a l'épaule une balance romaine. La lune naissante lustrait son chapeau, éclairait les prunelles de ses yeux, faisait voltiger en fils de lumière les poils rares de sa barbe blanche et effilait son nez toujours plus mince, toujours plus triste, toujours plus long.

La carriole allait à sa coutume, faisant son bruit naturel, paisiblement et sans erreur : elle allait comme si elle eût eu pour office de relier les deux horizons.

3o LE PERVERS SENTIMENTAL

Et ces trois êtres semblaient n'avoir plus ensemble qu'un seul regard, celui de la petite lanterne de fer-blanc, dont le vent fouettait la flamme.

La nuit descendait. Hélène commençait à perdre patience, lorsqu'elle distingua le bruit de sabots vigoureux et de hennissements. Une petite troupe déboucha ; des harnais brillèrent parmi les ombres; deux hommes se détachèrent.

Le plus mince galopait à côté de l'autre, si exactement qu'il semblait son double ou plutôt son démon. Deux toques se soulevèrent à la fois vers les fenêtres.

Tout le château était déjà dans la cour. Les valets se précipitèrent aux portes. Têle baissée, les cavaliers s'enfoncèrent sous les arceaux qui frôlèrent les plumes des toques.

M. de Balanson jeta les rênes et sauta

LE PERVERS SENTIMENTAL 3l

lestement à terre. Bien pris dans son vêtement couleur de feuilles mortes, ni trop grand, ni trop petit, avec un rire à fleur de chair, oii s'attestaient son contentement d'être bien portant et Tassurance victorieuse que lui donnaient sa bonne mine et sa jolie tournure, — il s'avança sans affectation ni embarras, baisa la main de la comtesse et gravit, tout en causant avec volubilité, le grand escalier à balustres, jusqu'au salon plein de lumière.

Long, mince, obséquieux et froid, son cadet, M. de Varambon, tout de noir vêtu, marchait derrière; il s'inclina à plusieurs reprises devant les jeunes filles sans parler ni sourire, les obligeant, par son obstination, à le précéder. Puis il monta à son tour, ramassant son manteau avec des façons de prêtre, que dé-

mentait un hautain visage d'aventurier.

Dès ce premier moment, M. de Balanson apparut ce qu'il était : un être simple quoique intelligent, un esprit droit, précis et autoritaire, jugeant avec netteté, se résolvant selon son naturel et les préjugés de sa caste, clair et non subtil, suffisamment doux avec son monde, ne se hissant point sur lui-même pour donner ses ordres, mais les tirant des circonstances, si persuadé d'agir en tout avec justessse et mesure, de ne faire que ce que commandaient les événements, qu'une désobéissance l'offensait comme une marque de perversité, — âme flamande lente à se mouvoir, paresseuse à se fâcher, inflexible aussi par incompréhension autant que par inattention. Du reste, aimable compagnon, causeur enjoué, excellent danseur, il

possédait toutes les qualités de ceux dont Torgueil est tranquille.

Près de lui, M. de Varambon exagérait jusqu'à rironie une subordination minutieuse. Aussi affecta-t-il de se retirer dans le coin le plus obscur de la salle, comme s'il eût eu pour intention de s'y faire oublier. Et, en effet, on le remarqua peu d'abord. A la longue, cependant, des regards d'abord fugitifs se portèrent vers lui, puis il finit par les attirer irrésistiblement. Il était assis, sans bouger, tel qu'un nécroman, ayant soin de ramasser toute l'ombre de la pièce et d'y draper son immobilité. Marie le contempla : les yeux du jeune homme avaient cette tristesse satanique dont les cœurs purs ont tant de peine à repousser l'attrait.

]\|me (jç Tournon, qui l'avait d'abord

trouvé sans conséquence, n'était plus éloignée, d'après le frisson qu'il lui donnait, à le soupçonner de sorcellerie.

Hélène, enchantée des belles façons de son fiancé, subissait le même malaise. La discrétion de M. de Varambon l'irritait plus que n'eût fait un empressement importun.

Les jours suivants, sauf aux heures des repas, il s'abstint de paraître, mais en s'arrangeant pour qu'on entendît perpétuellement le rythme de son pas mystérieux, à travers les galeries du château.

Pendant ce temps, Hélène, toute a la société de M. de Balanson, ne semblait plus goûter de plaisir à celle de sa sœur. Un peu honteuse et gênée de sa conduite, elle allait jusqu'à fuir sa présence.

La pauvre Marie, étourdie de cet aban-

don, errait en proie à un isolement affreux. Elle errait, par les allées du parc, se débattant parmi les sentiments nouveaux et obscurs que cette situation faisait surgir dans son cœur inhabitué a ces conflits profonds. Perdre par Tabsence cette unique amie lui paraissait une éventualité déjà assez cruelle, mais avoir perdu son affection, cela passait toute douleur.

M. de Balanson s'aperçut du déplaisir de la jeune fdle. Sa fatuité autant que son sens de la vie ordinaire lui firent d'abord supposer qu'il n'y avait la que le chagrin bien naturel et ingénu d'une cadette qui voit toutes les attentions se porter sur son aînée ; il crut à une blessure de coquetterie et au regret d'une jeune fdle qui a le désir de se marier. Il entreprit de la consoleç :

— Mademoiselle Marie, dit-il, c'est aujourd'hui le tour de votre sœur que j'aime et qui a du goût pour moi. Avant un an ou deux, ce sera le vôtre. Nous vous trouverons quelque époux bien né et bien fait. Une aussi jolie fille que vous et d'aussi illustre maison ne saurait manquer de prétendants à sa main.

Marie fut blessée jusqu'au fond de l'âme d'une si cruelle familiarité. Elle ne put retenir ses larmes.

— Monsieur de Balanson, fit-elle, voilà un souci qui fait honneur à votre bonté, mais dont je a^ous quitte. Je suis triste et il ne m'apparaît pas que vous ayez été bien inspiré d'en rechercher la cause. Il n'y a pas de cause là-dedans à portée de votre sagacité.

Il lui inspirait une aversion qu'elle n'avait pu se défendre de faire éclater.

Elle le jugeait vulgaire et lui en voulait d'autant plus, étant tel, de lui avoir ravi raflection de sa sœur et d'avoir, du même coup, détruit ses plus chères illusions.

— Je voulais dire, reprit le jeune homme un peu décontenance parla hauteur de cette réponse, je voulais dire qu'il serait grand dommage qu'une jeunesse comme est la vôtre vous conduisît au couvent et que tant de bien fût perdu pour le monde.

Marie haussa les épaules.

— Je ne crois pas que le monde perde beaucoup en moi, s'il doit me perdre, fit-elle, mais mes regrets de lui, s'il était possible que j'en eusse, seraient fort diminués, en entendant tout ce que son usage peut inspirer aux propos d'un galant homme.

Et elle se détourna avec dédain. Lui, déjà fort piqué du succès inattendu de sa démarche, le fut plus encore, en apercevant son frère, M. de Varambon, qui arrivait à point pour recueillir son humiliation. Pour la première fois, sa nervosité le rendant perspicace, il démêla un soupçon d'ironie dans le visage impassible du témoin. La mauvaise humeur qu'il en conçut lui arracha cette malheureuse épigramme.

— En ce cas, mademoiselle, dit-il, voici monsieur mon frère qui, se destinant aux Ordres et nourri d'Eglise, saura mieux que moi mener l'entretien qui vous convient.

M. de Varambon pâlit, se mordit les lèvres et l'accompagna, jusqu'à la porte, du regard dont il eût suivi un domestique. La colère qu'il ressentit le tint

LE PERVERS SENTIMENTAL Sq

d'abord immobile. Enfin, s'étant ressaisi, il s'inclina profondément devant la jeune fille, et d'une voix caressante, grave, empreinte d'une juste mélancolie, qui prenait les choses au point où elles étaient dans la pensée de Marie, ayant l'air de la continuer si discrètement qu'elle pût l'entendre, sans que sa solitude en fût violentée :

— Il y a dans l'invisible souffrance une noblesse farouche, dit-il, et que je connais bien. Ce qu'ils appellent le bonheur n'est qu'une absence de fierté. Ni vous ni moi, j'en ai peur, ne le connaîtrons jamais.

Elle ne s'aperçut qu'à ce moment de sa présence. Il avait fait si peu de bruit qu'il semblait être déjà dans son ame, avant d'entrer dans la salle. Elle ne put se retenir de diriger les yeux sur lui.

Accoudé mélancolique aux barreaux de la fenêtre ouverte, on eût dit d'un triste orgueil intérieurement dévoré par sa beauté.

Voyant alors chez elle un commencement de trouble, il s'éloigna avec le même tact aigu qu'il avait mis à s'approcher.

Elle demeura préoccupée de celte rencontre, qui l'empêcha de penser autant à l'abandon de sa sœur. Elle tomba dans une rêverie qui n'était pas sans charme. 0 bizarrerie des âmes, et comment accuser maintenant Hélène.^ Voilà qu'ellemême, en un instant, parce qu'un jeune homme inconnu s'était penché près d'elle sur un balcon, elle était distraite de son cœur et y sentait s'insinuer le froid oubli. Et sa tristesse s'augmenta d'avoir compris que nous ne sommes

que les hôtes, non les maîtres des pensées et des sentiments que nous abritons, et que les âmes sont des maisons ouvertes, d'où Ton s'en va et où l'on meurt.

Cependant M. de Balanson, très ennuyé de sa maladresse, en fit confidence à Hélène.

— Vous devriez bien aller parler à votre sœur, dit-il, tâcher d'obtenir qu'elle vous avoue la cause de son chagrin et me réconcilier avec elle. Je n^'entends rien à ces caractères compliqués. Vive votre âme, ma chère Hélène; on vous aime tout de suite, vous! Vous êtes si bonne que vous ne demandez aux gens que d'être ce qu'ils sont pour vous plaire. Je vous dis tout ce que je pense, ainsi que je le pense. Et vous le prenez sans façon, comme il le faut prendre venant d'un soldat.

l\2 LE PERVERS SENTIMENTAL

Il lui parlait déjà avec la tendresse mûre d'un époux. Il faut un peu de mysticisme à la poésie des fiançailles, cette invention exquise des temps chrétiens. M. de Balanson, esprit sage et ordonné, ne devait connaître aucune des extrémités du cœur ou de la fortune et attacher trop de prix à une vie bien conduite, pour s'attarder à ces joies ingénieuses. Et quant à Hélène, jolie païenne, elle eût eu assez d'esprit pour s'y plaire, encore qu'elles ne fussent pas un des besoins de son âme, que l'appréhension d'en souffrir retenait d'être passionnée.

Elle écouta sa confession d'un air à la fois riant et contrarié. Satisfaite, d'un côté, d'aimer et d'être aimée avec sécurité, orgueilleuse de sa décision égoïste, se sentant justifiée de la secrète impu-

deur qu'il y a ù donner si vite et si complètement son cœur ù un homme, par l'espèce de dignité dont la revêtait, à ses propres yeux, son prochain mariage, ayant déjà l'aplomb d'une femme qui va parler à une petite fille et, d'autre part, mal à l'aise de l'espèce de tromperie implicite commise envers cette longue et tendre amitié, elle arriva vers sa sœur, plus dure et plus expéditive qu'il n'eût convenu. Elle donna, sans le vouloir, aux excuses qu'elle venait offrir, un petit ton de reproche et de leçon.

Cette nouvelle blessure rendit à Marie toute sa douleur et lui permit de la laisser éclater, ce qu'en d'autres circonstances sa fierté l'eût peut-être empêchée défaire.

— 0 Hélène, gémit-elle. C'est toi qui me parles ainsi! Que t'ai-je fait.^ Vas-tu

l\X LE PERVERS SENTIMENTAL

me haïr, maintenant? Songe que me voilà toute seule, que mon cœur imprévoyant ne s'élait rien réservé que toi...

Hélène émue Tembrassa. Marie mit la tête sur l'épaule de sa sœur.

— Cache-moi, dit-elle en sanglotant.

Cache mes larmes, car j'en ai honte.

Elles restèrent un instant ainsi. Et cela formait un assez joli groupe, cette sœur aînée , dans la hardiesse de sa beauté nubile, soutenant sur son sein agité, mais les yeux pleins de certitude, cette petite pudeur effarouchée qui se réfugiait vers elle.

A dater de ce jour, Marie entra dans cette sorte de convalescence qui suit les grands chagrins et où, la part de la mort étant faite, la vie recommence, encore un peu indécise et frêle, avec l'obscurejoie de toutes les aurores. Résignée

LE PERVERS SENTIMENTAL l\5

au mariage d'Hélène, elle se reprenait à édifier de nouveaux et doux espoirs sur ce reste d'affection qui lui avait paru devoir périr la veille, avec tout le reste, et qui grandissait maintenant jusqu'à lui suffire.

jy|me jg Tournon, pendant ce temps-là, s'occupait des préparatifs du mariage, de l'organisation des fêtes où elle pensait être maîtresse experte, affirmant, d'après l'autorité de la reine Catherine, qu'elle avait longtemps fréquentée, qu'il importe de tout régler par soi-même et que le génie est surtout dans les petites choses, une intelligence moyenne suffisant à voir les grandes.

Et dans cette catégorie des détails à étudier, elle rangeait pêle-mêle les inventions les plus baroques, auxquelles elle se passionnait, en raison même de

leur extravagance, les voulant faire accepter pour des fleurs de fantaisie et de bon goût. Chacun avait dans ces cérémonies son rôle minutieusement déterminé sur le caractère qu'elle présumait à la personne. M. de Varambon fut sa première victime. Jugeant qu^'il devait être compté parmi les ecclésiastiques, elle résolut de le livrer à M. le curé, qu'elle manda sans retard au château.

Comme elle se méfiait de la fine bonté qu'elle savait cachée sous les violences de ce prêtre, elle tint à assister aux conférences des deux hommes, et, de peur qu'elles ne languissent, se chargea de les animer elle-même. Puis, la veille de la cérémonie, elle vint, en grande pompe, offrira l'infortuné jeune homme un gros cierge, un surplis de lin et un psautier annoté et enluminé. Celui-ci,

croyant M. de Balanson l'inspirateur secret de toutes ces vexations, en conçut un redoublement de haine contre son frère aîné.

Il fut célébré de grandes fêtes où furent présents tous les principaux de la noblesse de Bourgogne et du Vivarais.

Un cardinal romain, assisté de plusieurs évêques, donna la bénédiction nuptiale, puis un pompeux cortège de litières et d'hommes d'armes reconduisit les mariés et les invités au château, oii, entre les danses de caractère, furent exécutées mille surprises allégoriques, dont on loua fort la machination ingénieuse. On représenta successivement la naissance de Vénus et la fable à' Amour et Psyché. L'Anadyomène apparut sur une conque, la chevelure ruisselante de perles; et sous les yeux des spectateurs, s'élevè-

rent dans les airs les deux amants immortels. La comtesse triomphait.

Entre temps, certains ecclésiastiques firent quelques observations sur le danger de tels divertissements d'esprit trop païen, mais tout le monde finit par s'accorder sur la parfaite décence qui n'avait cessé de présider à ceux-ci, et l'on convint généralement que, dans ces conditions, la politesse des mœurs pourrait y gagner.

On demanda son avis à M. de Varambon, qui paraissait préoccupé et maussade.

— Je souhaiterais simplement, répondit-il, que ce fut un peu plus neuf.

On le pressa de s'expliquer. Que pouvait-il y avoir de plus neuf qu'un spectacle qu'on n'avait pas encore vu en province et qui était si à la mode à la

LE PERVERS SENTIMENTAL l\C)

Cour? Alors il se repentit de sa boutade, d'autant plus que les raisons qu'il en donna passaient l'intelligence de ses interlocuteurs et lui méritaient l'animadversion de M'"^ de Tournon qui le regardait avec une sévérité à le faire rentrer sous terre. Il avait malheureusement produit l'éclat qu'il fuyait et s'entendit, à voix basse, traiter unanimement d'esprit fâcheux.

Le lendemain fut consacré aux adieux.

Après une longue attente, Marie put rejoindre sa sœur.

— N'embarrasse pas ton bonheur de regrets, fit-elle. Et si quelque chose en ces lieux t'a paru digne d'affection, remets-le à ma mémoire. J'en serai la gardienne fidèle.

Hélène l'écoutait à peine, partagée entre les mille soins du départ, à la fois

5o • LE PERVERS SENTIMENTAL

occupée de regret, d'appréhension et d'espoir, tourmentée de la hâte d'être seule avec son époux et aussi de l'inquiétude si féminine d'oublier peut-être quelque chose.

Enfin les litières s'ordonnèrent sur la route, encadrées d'hommes d'armes.

M. de Varambon sauta à cheval et ferma l'escorte, derrière laquelle pendait son manteau noir.

LE PERVERS SENT I iM ENTA L

Les premiers mois qui suivirent son retour à Besançon, M. de Varambon se vit à peu près libre et inaperçu, — l'attention de son frère et de sa belle-sœur étant absorbée par la joie neuve de leur entente. Il en conçut le léger énervement provoqué par le bonlieur de quelqu'un pour qui on ressent une aversion

à peine avouée. Il s'éloigna le plus qu'il put de ce speclacle, se disant qu'il ne lui serait jamais donné d'être heureux ainsi, — tout succès étant d'une essence médiocre comme les hommes dont la connivence le faisait.

Il n'en éprouvait pas moins le désir de se créer une destinée impérieuse, et, en attendant, de se composer une attitude. Trois grands hommes fixaient alors les regards : Philippe II, don Juan d'Autriche et Henri III . Le dernier surtout séduisait, à cause de ce qu'il entrait d'artificiel en lui. L'étrange appelle l'imitation des jeunes gens, naturellement excessifs, portés à l'outrance, pressés de paraître et de s'attribuer à TaA^ance, par des moyens empruntés, cette signification que la vie ne nous donne qu'à la longue et pas toujours,

mais seulement lorsqu'elle fut pleine de génie et d'eJTort.

Cette âme de Valois, nonchalante et perverse, spirituellement sensuelle, dont le charme se gagnait comme un mal, devait paraître un modèle accompli à un jeune homme, qui rêvait vaguement cette chose contradictoire de mener une existence paresseuse et de traverser son siècle comme un météore.

Quoi qu'il en fût, il s'appliqua à se libérer de ce que ses études avaient pu lui laisser de guindé et d'adolescent. Et quant à savoir s'il suivrait la carrière d'Eglise ou celle des armes, il en remettait la décision à plus tard. Il était beau, d'une beauté expressive et grave, d'une beauté d'homme de méditation autant que de héros. Il voulut cependant conserver des manières sacerdotales tout ce

qu'en pouvait supporter son allure de cavalier un peu mystique.

Nul, mieux que lui, n'avait ce regard dont la mélancolie pénètre au plus profond des âmes comme une blessure. Il connut vite le pouvoir involontaire de ses yeux et songea à user de leur meurtrier mensonge, non qu'il fût féroce : il souffrait au contraire des maux qu'il faisait, et l'ennui naturel de son âme en était accru, mais une inquiétude maladive le rendait impatient de plaire ; il ne pensait y avoir réussi que lorsqu'il avait séduit. Le tourment qu'il avait d'être aimé lui donnait l'illusion d'aimer luimême, et, a mesure, une clairvoyance cruelle défaisait dans son cœur le prestige que son cœur ingénieux venait de créer.

Vers ce temps, son frère reçut du roi

d'Espagne Tintendance générale de Bourgogne.

M. de Balanson accueillit ce succès sans étonnement et avec un orgueil paisible. Dès lors, son esprit et son cœur administratifs le firent songer à la fortune de sa famille, qu'il voulut réaliser seul, comme étant seul responsable, seul impartial et seul pourvu de suffisantes lumières. Il signifia à son frère que le roi et le pape mettaient une abbaye à sa disposition et qu'en conséquence il se disposât à recevoir les Ordres. M. de Varambon feignit d'acquiescer à son désir, sur lequel il ne souleva aucune objection, dans l'espoir que cette marque de soumission suffirait à son frère qui, rassuré, tournerait ailleurs ses préoccupations et lui laisserait quelque répit.

Cette altitude hypocrite ne se fût sans

doute pas prolongée longtemps, si une circonstance secourable ne fût intervenue. M. de Balanson dut partir aux Pays-Bas, pour y concerter des mesures de sécurité avec son gouvernement, et il lui fut en même temps enjoint d'inspecter sa province. De là, il se borna à adresser à son frère des lettres répétées et pressantes, dont celui-ci ne prenait connaissance qu'à loisir, s'épargnant par là les trop grosses émotions. M. de Varambon finit même par ne plus les ouvrir du tout, nonchalamment persuadé que les aménités qu'elles contenaient lui arriveraient toujours, tamisées et polies par la bouche plus indulgente de sa belle-sœur.

En effet, irrité plus qu'on ne peut dire de la désinvolture avec laquelle son frère négligeait de répondre aux explica-

LE PEU VERS SENTIMENTAL Sy

lions qui lui étaient demandées, le comte avait pris le parti de le faire admonester par Hélène. Il en résulta, sous couleur de remontrances quotidiennes, que M'"^ de Balanson et son beau-frère prirent Tliabitude de se voir a peu près tous les jours, qu'ils se familiarisèrent Tun avec Tautre, et que, à leur insu même, ils arrivèrent à y goûter une secrète douceur.

Un jour donc qu'il la vit venir à lui, le front plus soucieux, et tenant en main un pli dont il n'eut pas de peine à reconnaître l'écriture et le cachet, le jeune marquis ne put retenir un éclat de rire.

Etonnée de cet accueil, Hélène resta immobile, faisant effort pour montrer un visage offensé. Alors lui, mêlant adroitement l'effronterie et les caresses :

— Ma chère petite sœur, dit-il, qui

VOUS amène à moi avec ces yeux du Mînotaure? Vos sourcils trop fins et trop purs ne sont pas faits pour tant de courroux. Si c'est contre moi que vous l'amassez, qu'avez-vous à faire de tout cet appareil? Ne suis-je pas désarmé?... Je ne suis qu'un pauvre clerc, ajouta-t-il avec une feinte humilité. Mon costume vous dit d'avance ma soumission.

Et écartant les bras^ il montra la moire violette qui doublait son manteau et le velours violet de ses manches.

En ce moment, elle fit réflexion qu'il était assez aimable. Jusque-là elle n'avait pas remarqué qu'il fût si bien.

— Oui! dit-elle. Le costume est presque d'un évêque. Mais le cœur est-il aussi sage?

— Vous y mettrez votre sagesse, répondit-il. Je veux tous les jours écouter

VOS exhortations et tâcher d'y conformer mon ame.

Hélène, suspendue à ses pensées, hésitait.

— Excusez ma famiHarité, dit-elle naïvement. Votre transformation me rend curieuse. Vous m'étiez apparu comme un grand garçon bizarre et, dirai-je tout, incommodé par sa croissance. Or, vous voilà, autant que votre allure me permet d'en juger, un jeune homme assez près d'être accompli. Que s'est-il donc passé. ^^

— Ce qui s'est passé. ^reprit-il. Mais... votre beauté, votre bonté, vous enfin ! . . .

Elle frappa du pied.

— Prenez garde de m'impaticnter par des fadeurs, dit-elle.

Il la regardait bien en face, avec des yeux pleins de malice.

Co LE PERVERS S E .N T IM EiN T A L

— Ecoutez, ma sœur, dit-il. Ecoutez et jugez. Pourquoi, à Roussillon, me serais-je attaché à vous plaire.^^ Qu'avaisje besoin de paraître.^ Je n'avais pas de rôle à jouer ; je n'étais qu'un objet parmi les bagages de mon frère. N'était-ce pas lui qui allait se marier.^ N'était-ce pas lui qui, détenant le nom, la fortune et l'assurance que ces choses donnent, était destiné à vaincre.^ Or, il y a en stratégie des marches qui sont déjà des victoires. . . Aujourd'hui la situation n'est plus la même. Aujourd'hui votre sort est réglé, votre vie assise ; l'affection de mon frère commence à vous laisser des loisirs . Vous êtes capable de me voir, sans indignation. Il m'est permis de prendre rang dans votre cœur. J'y monte et l'autre diminue. C'est dans l'ordre.

A mesure qu'il parlait, un pli de dé-

LE PERVERS SENTIMENTAL 6l

clain se creusait sur les lèvres de la jeune femme, devenue sérieuse :

— Il me paraît surtout, dit-elle, que ce qui monte chez vous, en ce moment, c'est votre orgueil.

Le front de M. de Varambon se rembrunit à son tour. Alors, avec une mélancolique ironie :

— Déjàl fit-il d'un ton de reproche.

Vous voilà déjà en garde! Par grâce, ma très sage belle-sœur, laissez-moi m^amuser à ma logique vagabonde I Vous n'êtes pas menacée encore, et votre vertu, à laquelle je crois de tout mon cœur, y suffira. Je ne veux qu'une part de votre amitié, je ne sollicite qu'une part de votre solitude. Ah! puisse votre raison si claire vous défendre toujours contre le poids de vous-même. Mais connaîtraije jamais en moi-même cet équilibre

d'une âme égale que je vois dans vos yeux?

C'est vers de tels entretiens que l'adresse du jeune marquis avait fait dévier les reproches dont on avait mandat de Taccabler. Lui-même prenait peu a peu au sérieux ces badinages. Il étudiait la figure d'Hélène et le plaisir d'être près d'elle le faisait se livrer à mille paradoxes qui n'étaient que l'expression de ce plaisir. Il lui disait encore :

— Votre beauté est harmonieuse. Elle est apaisante aussi. Elle me donne une leçon de bonheur. Vous m'apparaissez comme ces femmes de l'ancienne Sicile, à qui les artistes n'ont pas cherché à donner des yeux, car toute leur noblesse s'exprime dans la simplicité de leur geste. Vous non plus, vous n'avez pas besoin de vos regards ni de vos paroles.

Vous êtes dans la maison comme une belle statue d'honneur, comme une déesse domestique, faite pour Tornement et la signification de ces jardins.

Hélène ne savait guère que penser de ces analyses, dont le sens subtil lui échappait et dont elle soupçonnait a peine les restrictions ironiques. Quant au marquis, ayant à la fin épuisé le sujet de méditation qu'elle lui offrait, il parut repris de son inquiétude naturelle, remonta à cheval et se remit à galoper jusqu'aux forêts. Là, il attachait sa bête à un arbre et, s'étendant sur le dos, il rêvait, en regardant le soleil se coucher derrière les montagnes.

Il était fort triste. Incertain de la voie où il allait s'engager, d'autant plus éloigné de se décider que l'heure des décisions approchait, las, par avance, des

aventures de cour, meurtri de ses inutiles débats intérieurs, il se livrait à une succession de desseins dont aucun ne parvenait à le contenter.

Alentour, la campagne était solitaire.

Il se trouva transporté, en esprit, très loin, en un lieu vague, avec une colline sous le crépuscule. Une petite cloche sonnait la prière du soir. Il vit monter entre les arbres une maison blanche et cheminer, la tête sous la cagoule, tout un groupe de solitaires, ignorants des choses du monde et pour qui, au fond du ciel étoile, par delà les plaines et les mers disparues, rentrées dans la nuit des mémoires, Dieu seul vivait, brillait, — les âmes allumées en lui comme des lampes. Il se demanda si telle n'était pas la vraie vie.

Puis, son imagination changeant le

Page 1