LE PERVERS S E I\ T I M E N T A L
tableau, le tenant suspendu au milieu de riiistoire, il vit venir à lui, bâlon en main, traînant les siècles à leur suite, des figures d'apôtres. Et voici qu'il se vit venir lui-même, Tun d'eux, tout empoussiérc de la route, son front s'éclairant dans la nuit, le regard plein de l'Esprit divin, commandeur de la multitude des pauvres.
Alors il se prit à sourire. Le sentiment des réalités et de sa mesure le ramena de ces confins sublimes. Non! Il le savait bien : il ne serait ni un saint, ni un héros, mais un être mélangé, à la fois paresseux et véhément, voluptueux et frugal, frivole et sombre, ardent et froid, fréquemment abattu, toujours relevé.
Comme il en était là de ses pensées, un poudroiement s'éleva sur la route, où, par instants, sortait une espèce de caisse
cubique, surmonté aux angles de quatre petits soleils. Bientôt, ce fut un bruit irrégulier de sabots qu'accompagnait un sourd roulement. En avant, apparurent deux minces cavaliers bleus, dont le harnachement remuait des reflets de lumière. A un tournant, tout cela fila vers Besançon. Une idée le saisit. Seraient-ce ]Yjme ^Q Tournon et sa fille .^^ Il détacha son cheval, sauta en selle, et partit à travers champs à leur rencontre. Il ne s'était pas trompé; il reconnut sur le carrosse les armes de Roussillon.
Mais déjà toute la rue principale de Besançon était en tumulte. Le véhicule de M""^ de Tournon avait accroché une borne, écrasé un petit chien et était allé buter contre l'auvent d'une boutique.
La comtesse était descendue et gesticulait, les laquais, animés par elle, discu-
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talent à perdre haleine. On fit fouetter sur place un malheureux ; tout ce bruit finit par rendre le calme à la bonne dame, qui remonta dans sa voiture, où elle se renfonça, se plaignant seulement d'avoir un peu mal à la tête.
Elle n'avait pas vu le salut de M. de Varambon, qui, n'ayant pas l'espoir de se faire reconnaître au milieu de cette bagarre ni le besoin de s'y mêler, avait couru en bute vers les grilles du château.
Les gonds des portes grincèrent ; des aboiements nocturnes retentirent. M. de Varambon s'approcha, fit une révérence, dont la grâce à la fois souple et étudiée se nuançait d'un peu d'impertinence.
Il tendit les mains à M"'^ de Tournon, retint dans les siennes celles de Marie un peu plus qu'il ne convenait peut-être, avec
une familiarité osée, que Taisance de ses manières et Tespèce d'autorité qu'il y mettait parvenaient à imposer.
— Eli bien! murmura-t-il à la jeune fille d'un ton si bas qu'on eût pu croire à une confidence. Avons-nous toujours cette humeur sombre qui nous faisait appeler Marie la Sauvage.^ Croît-il toujours des herbes dans les rues de Roussillon et à la porte de notre cœur.^
M^^^ de Tournon rougit et leva vers lui des yeux tremblant de surprise et de tristesse. Ému à son tour, M. de Varambon se détourna pour ouvrir la marche aux arrivantes. Précédé d'un laquais qui portait une torche, il monta les degrés, — mince, élégant, hautain, La comtesse avait peine à reconnaître en ce parfait gentilhomme l'adolescent suspect et ténébreux qu'il lui était apparu
naguère. M""' de Balanson attendait au haut des marches et les flambeaux la détachaient, souriante, sur le seuil, dans unfond de pourpre sombre. D'une main, elle contenait un chien qu'elle faisait taire. Des arbres abaissaient à portée de ses cheveux leurs branches noires.
Ayant embrassé sa mère et sa sœur, elle alla devant elles d'un pas dégagé, qui était d'une hôtesse, et parla d'une voix vive, empreinte de cette gaieté officielle oïl il entre autant d'usage du monde et de politesse que de véritable affection. Tout en causant, elle parcourait en esprit le château, distribuait les chambres, passait en revue les objets et le personnel. De temps en temps, elle posait une question dont elle n'attendait pas la réponse, avide surtout d'étaler ses biens, d'expliquer l'état dans lequel
elle avait trouvé toutes choses et les arrangements qu'elle avait réalisés.
On devine comme Marie, venue là avec son cœur tout simple, n'ayant à conter que les regrets de l'absence, les jours uniformes de sa douleur et le triste Roussillon, avec sa clôture de tombeaux, la mélancolie de ses ogives et le repos pareil à l'éternité de ses étangs, pouvait accueillir de tels détails. Son cœur se serra plus fort pour tous les pauvres souvenirs délaissés, dont il apportait la bienvenue à l'ingrate. Et comme elle avait grande envie de pleurer, elle chercha, pour s'y cacher, le coin le plus obscur de la salle.
M. de Varambon observa ce mouvement et démêla d'autant mieux ce qui se passait dans cette ame que, la vie de province ayant dissous en lui la sèche-
resse de caractère dont il était si fier, il se sentait lui-même plus découragé et plus attendri. Un grand désir d'oubli, d'apaisement, de simplicité flottait en lui. Ce visage doux et charmant se leva devant ses yeux, comme l'apparition d'une bonté triste, dont son cœur obscur attendait l'avènement. Il devint tout à coup délicat et timide. Il s'approcha de la jeune fille, avec une expression d'infini respect, qui était touchante, et qui disait :
— Moi aussi, Marie, je souffre des maux dont vous souffrez. Ne me repoussez pas, si je viens m'asseoir près devons.
Il lui posa quelques questions sur son départ et son voyage, effleurant avec sûreté et délicatesse les plus chers sujets de cette pensée de jeune fille. Elle ne
put se retenir de le regarder. Il était devant elle, comme un beau confesseur aux yeux magiques. Dans la solitude de son cœur, cette haute sympathie l'attirait doucement. Une sécurité tendre la pénétrait à son insu.
Il vit l'impression qu'il produisait et laissa échapper le plaisir qu'il en éprouvait. Si imperceptible qu'eût été son mouvement, il lui fît craindre d'avoir jeté dans le cœur deM^^de Tournon une semence de doute. Il en eut son sommeil agité. Dès le lendemain malin, il courut au-devant d'elle, un peu troublé.
Elle lui sourit. Il en fut tout joyeux. Dans sa gratitude, il fut tenté de tomber à ses pieds et de lui demander pardon. Pardon de quoi.^ N'importe, il avait senti tant d'alïliction, la veille, à l'idée de lui avoir déplu, il était si ravi main-
tenant que sa présence lui fût encore agréable, comme un cher présent, qu'il avait envie d'en pleurer. Il s'appliqua, dès cet instant, à ôter à son empressement tout appareil et tout aspect de cour.
Il se fit une place, entre ces trois femmes, s'accommodant, du mieux qu'il put, de leurs conversations sans substance, où il était seul à mêler une pensée plus grave. Elle, brodant près de la fenêtre, qui encadrait son fin visage, souriait, ayant l'air d'effder sa rêverie.
On touchait à la fin d'octobre. Aucuns voisins ne venaient troubler l'intimité.
La simplicité du décor tout rustique dont on était environné, le silence des lieux, la parfaite adaptation d'Hélène à ce cadre que son esprit ingénieux et pratique avait fait sien, la tranquiUilé des
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cœurs et des visages, tout cela, insensiblement, remplaçait le temps et faisait l'œuvre de l'habitude. Le sourire d'Hélène là-dedans semblait venir du sourire des choses, de l'ordre profond de la maison, de l'harmonie pacifique des campagnes. Les paroles allaient et venaient, d'un mouvement naturel. Les heures, autant que les doigts agiles, semblaient remuer les rubans de dentelles dans les corbeilles à ouvrages. Parfois, en rattachant deux fils, il semblait qu'on renouât des souvenirs; il semblait que, dans les yeux au repos^ ainsi que dans une eau tranquille, on recommençât à voir le passé.
M"'^ de Balanson se montra d'abord fort aimable avec son beau-frère ; elle lui adressait fréquemment la parole, lui demandait conseil, s'en référait a son goût
sur les travaux qu'elles faisaient, comme pour affirmer leur familiarité amicale et Fascendant qu'elle pensait exercer sur lui. Il y avait une pointe de coquetterie dans ce jeu qui est instinctif chez les plus honnêtes. Cela se colorait à ses yeux d'un prétexte de demi-tutelle et de quasi-fraternité. Mais lui ne répondait qu'avec ennui, Tâme occupée ailleurs. Craignant même que Marie ne s'aperçût de ce manège et n'en conçût du soupçon, il exagéra sa froideur.
Alors Hélène, doublement froissée de cette attitude, où elle sentit de Féloignement et même une sorte de blâme indirect, dcAdnt subitement distraite et rêveuse. Blessée dans son cœur aimant et droit, offensée dans sa dignité de femme qui se voit reprise silencieusement d'un peu d'abandon, elle voua a l'imprudent
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un ressentiment qui alla bientôt jusqu'à le lui rendre odieux. Son esprit roulait pêle-mêle ses devoirs et ses dépits, et l'amertume en filtrait dans ses regards.
M. de Varambon s'aperçut de ce changement d'humeur et, redoutant un éclat, il entreprit de diminuer ses assiduités. Au reste, l'amour a besoin de solitude. Il y entre une part de vie étrange qui se développe au plus profond de nous.
Néanmoins, il ne put obtenir de luimême de trop s'éloigner de la maison. Il errait dans le jardin, rêvant de Marie et de sa grâce touchante.
Bientôt, cependant, las de se promener ainsi au dedans et au dehors de luimême, il alla cueillir des roses et un iris. Puis, étant rentré, il posa Firis entre les doigts tremblants de Marie, offrit une rose à M'"*' de Tournon et s'approcha
d'Hélène pour lui donner Tautre. Mais celle-ci se détourna brusquement, pas assez vite toutefois pour rempêcher d'apercevoir la chute d'une larme.
Cette tristesse inopinée de la jeune femme le remua au delà de ce qu'eût fait un reproche. Il y vit une marque d'aflection méconnue et il sentit le remords d'avoir été trop dur, après s'être montré trop empressé. Il se repentit, mais Hélène, mise désormais en garde contre elle-même, trop honnête pour jouer avec le péril aperçu, s'était ressaisie, et de ses sentiments évanouis il ne lui restait plus que de la colère et de l'humiliation.
Par un subterfuge de conscience féminine, elle rendit son beau-frère responsable de sa faiblesse inavouée. Elle l'accusa intérieurement d'avoir abusé de sa bonté, ainsi qu'il entreprenait main-
tenant près de Marie, dans le cœur ingénu de laquelle il s'efTorcait de s'insinuer. Elle résolut de couper court à cette nouvelle intrigue, qu'elle voyait sans issue, car elle condamnait impérieusement M. de Varambon à entrer dans les Ordres. Auparavant elle se fût sans doute entremise près de M. de Balanson à ce sujet, mais son amour-propre ulcéré venait de décréter cette solution qu'elle allait poursuivre avec toute la ténacité d'une femme qui se venge.
Le jeune homme pensa qu'en s'abstenant de paraître, le reste du temps, la seule politesse lui servirait de couverture pour les rares instants oii il serait présent. 11 est vrai qu'il ne s'éloignait guère du jardin et revenait fréquemment sous les fenêtres.
Marie, ne comprenant plus rien à son
attitude, ne savait quel visage y opposer. Tantôt elle répondait à son sourire, tantôt, par pudeur, elle cachait ses impressions et feignait d'être inattentive. Le silence, plein de gêne, qui régnait, l'avertissait du danger d'un tel manège et mettait d'autre part en trop vive exposition ses sentiments secrets. M. de Varambon la compromettait inutilement :
elle commençait à en éprouver une sourde angoisse ; elle était tentée de trouver son jeu complexe et égoïste. Le moyen pourtant de refuser toute réponse à sa sympathie.^ Un attrait doux l'attirait vers lui. Elle sentait qu'elle se perdait a le montrer; elle craignait de l'afïliger à le dissimuler. Elle interrogeait son âme et n'y démêlait rien que de très pur.
D'où venait donc ce je ne sais quoi de trouble et de faux dans leur situation.^
Tous quatre, ils étaient victimes des complications que crée parfois le silence entre les cœurs.
M""^ de Balanson le rompit, un jour, a la surprise de tous.
— Monsieur de Varambon, dit-elle au jeune homme, il me semble que vous délaissez beaucoup vos études. Si vous l'avez oublié, il est de mon devoir de vous rappeler qu'il vous faut songer à Vunique carrière que votre naissance et aussi, je crois, vos propres goûts vous ouvrent. Nous apprécions fort votre société, mais une amitié sérieuse préfère l'avantage d'autrui à son propre plaisir.
Elle avait souligné de la voix et du regard les mots les plus blessants. Le marquis avait eu beau prévoir le coup, il restait un peu hébété et sans réponse sous sa rudesse. Plein d'orgueil et de
fureur, il réfléchit avec abattement qu'il n'était pas chez lui, dans celte maison, qu'il n'était qu'un pauvre cadet sans héritage. Des larmes lui vinrent aux yeux, devant le spectacle de son impuissance et de sa honte.
Marie avait sursauté, éperdue, et ne pouvait cacher son étonnement et sa douleur, quelque effort qu'elle y fît. Il la vit; elle rougit. Il se sentit responsable à ses yeux, responsable de cet amour qu'il devinait, qu'il avait provoqué, dont il était coupable et qu'il ne pouvait défendre.
Il se leva, lança à sa belle-sœur un regard étincelant de colère qu'elle soutint froidement, haussa les épaules et se retira sans mot dire. De son côté, M'''* de Tournon, à qui tout ce qui tendait a compliquer la vie apparaissait comme
un précieux élément d'inlcrct, vit, d'un seul regard, tout le drame qu'un esprit exercé pourrait tirer d'une telle conjoncture. Son âme se haussa, se dilata aussi a la mesure de l'avenir tumultueux qui se préparait. Depuis quinze jours qu'elle était là, elle se sentait oppressée de monotonie. Vainement avait-elle essayé, à deux ou trois reprises, de jeter dans la conversation quelque semence piquante, cela était tombé sur des cœurs heureux, difficiles à émouvoir. On l'avait étouffée sous les prévenances et les égards. Enfin , elle allait donc pouvoir agir. Elle adopta hardiment le parti de M. de Varambon et adressa d'aigres reproches a sa fille aînée.
— Je ne connais pas d'esprit plus relevé ni plus orné de savoir que celui de ce jeune homme, dit-elle. Et vous
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étiez la dernière à qui il seyait de Taltaquer sur ce point, — trop heureuse que sa galanterie vous ait épargné la réponse que vous méritiez. Puis, quelle mouche vous a piquée? Il y a dans votre changement d'attitude des motifs cachés que je pourrais pénétrer, si je m'en donnais le loisir.
Hélène était alors douloureusement impressionnée par sa sévérité, loute violence, en sortant de nous, nous laisse faibles et nous attriste. Elle se redressa pourtant, sous les insinuations malveillantes de sa mère.
— Vous voulez savoir la vérité, ditelle. Soit! voici! J'ai voulu mettre fin à un commencement d'intrigue où l'innocence de Marie se laissait surprendre.
Que ma sœur le sache : M. de Varambon ne l'épousera pas, parce qu'il est hors
d'état de le faire, parce que, son frère et moi, nous le destinons à l'Eglise et que nous ne lui permettrons pas, au nom de ses intérêts et des nôtres, d'entreprendre un autre avenir. J'ai lu dans le cœur de Marie et j'ai connu qu'il était temps d'agir pour lui épargner un irréparable chagrin.
— Et ce faisant, reprit la comtesse, vous avez pris un soin qui me regardait uniquement. Où ma vigilance de mère n'avait rien vu à reprendre, a^ous n'aviez pas à intervenir. En m'avertissant ainsi que vous le faites, vous manquez au respect que vous me devez. Je dirai plus : ce sont vos paroles qui créent maintenant la situation dont vous vous plaignez. Où il n'y avait rien, vous avez mis un acte, vous avez installé dans deux cœurs purs une impureté ! . . .
Elle s'échauflait à mesure; son indignation devenait sincère et la rendait éloquente.
Hélène sortit, exaltée et défaite.
]\/[me jg Tournon arrêtait ses desseins. M. de Varambon lui plaisait, elle venait de s'engager irrévocablement à pousser les choses, à en faire son gendre, — toute réjouie qu'elle était, en renversant l'économie de plusieurs vies, de tendre son âme vers des péripéties sublimes.
Pendant ce temps, Marie, accablée de honte, fuyait, ne sachant où cacher son chagrin. C'était Hélène, la sœur unique, dont elle recevait ces blessures. A jamais était rompue leur pure amitié. L'injure présente étendait son ombre jusque sur la douceur des premiers souvenirs qui en était détruite et souillée.
En qui se reposer maintenant, pauvre
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créature déracinée? Près de M"'^ de Tournon? Sans doute, le sentiment maternel était inscrit dans ce cœur, mais en grossiers linéaments. C'était une sorte d'asile légal, pas plus. Certes, la vieille comtesse, indomptable et procédurière, était d'humeur à batailler contre tous les barons de la chrétienté. Elle, qui avait défendu des villes contre des papes et des rois, n'était pas femme à abandonner son enfant dans la peine.
Mais, en revanche, elle se chargeait de la justice intérieure. Et les réfugiés n'y perdaient rien. Elle avait un génie déjuge d'instruction. Tant qu'on gardait quelque contenance devant elle^, elle s'acharnait. Voyait-elle au contraire ployer une âme, toute sa bonté naturelle se réveillait, elle redevenait la plus maternelle des femmes.
Hélas! Marie n'était pas de celles qui laissent voir leur misère profonde; jusqu'au bout elle allait ramener pudiquement tous les débris de ses voiles sur son front, et le jour où il serait donné à quelqu'un de contempler sa détresse, ce jour serait celui de sa mort.
Dans l'universel abandon où elle était tombée, M. de Varambon était le seul devant qui elle eut osé pleurer, tant il lui donnait l'impression d'un être placé par son intelligence à une hauteur qui devait laissera son jugement toute indépendance et toute sérénité. Elle l'aimait comme un grand frère merveilleux, sans inquiétude ni trouble, de toute la hardiesse de sa pureté.
Mais lui, Taimait-il? N'avait-elle pas interprété en affection certaine douceur d'expression qui n'étaitpeut-ctrequel'ha-
bilude de son visage? Ils étaient séparés avant de s'être rien dit; ils ne se connaîtraient sans doute jamais davantage; leur sympathie réciproque n'élait pas sortie de leur âme ; ils en resteraient à l'inexprimé, à l'irréel, à Tombre d'un rêve que tout conseillait à Marie d'oublier, maintenant que le seul jeu des destinées venait d'abattre tout ce sur quoi elle avait coutume de s'appuyer.
M. de Varambon élait moins résigné.
Il roulait les projets les plus violents. Et sans doute son amour-propre blessé lui eût fait brusquer les choses et précipiter sa demande en mariage, si M""^ de Tournon ne fût maladroitement intervenue.
Obséquieuse, elle commença à le combler de louanges sur sa parfaite correction, ajoutant un blâme sévère pour la
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sortie incompréhensible d'Hélène. Puis elle lui fit entendre, sans trop de détours, que, s'il ne se sentait pas de goût pour la vie ecclésiastique, elle l'aiderait de tout son pouvoir à se créer dans le siècle une situation digne de son nom et de ses talents. C'était l'inviter à lui demander la main de Marie.
Le jeune homme avait celte défiance maladive des volontés lentes, que le monde croit inertes, parce qu'elles se meuvent par ondulations insensibles, et qui se croient menacées dans leur liberté, dès qu'on les presse d'exécuter ce qu'elles penchaient à accomplir. A voir ainsi la voie large ouverte à son élan, M. de Varambon modéra son allure et se sentit fort refroidi. Il n'aimait guère et jugeait dangereuses les choses qui se font vite, qui n'ont pas leur dénouement naturel
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et dont on n'a pas le temps d'envisager la suite. Les seules fortes actions, pen^ sait-il, sont celles qui sortent toutes vivantes de nos cerveaux ; leur prolongement et leur vertu se mesurent à Ténergie initiale d'où elles sont parties.
Il se vit avec effroi engagé au mariage, avant d'avoir complètement renoncé à l'Eglise. Et alors les regrets affluèrent à son esprit. Ce n'est pas impunément que toute une jeunesse s'est passée en proie à de certaines préoccupations. Une suite de projets même vagues donnent des habitudes à notre intelligence et à notre cœur, dont on ne se défait pas sans déchirement. Il semble qu'on dise adieu à une chère maison. A mesure qu'on s'éloigne, on voit surgir de soi des objets dont on ignorait la présence et qui vous rappellent avec force.
Jusque-là il s'était vu en prélat de cour, savant aux intrigues, cachant sous des frivolités et des paresses ces retours imprévus qui brusquent la fortune et étonnent les hommes. Maintenant il se trouvait dévié, emporté hors de sa vie par un de ces amours d'imagination à qui les circonstances venaient donner quelque chose de la fureur et du désespoir d'une apostasie.
En rompant avec les siens, il n'avait d'autre issue que d'entrer dans quelque armée mercenaire. Et alors, les débuis d'un capitaine de fortune différaient assez peu de ceux d'un chef de brigands. Le blasphème, le sacrilège, l'infamie, l'assassinat lui feraient escorte, le conduisant au trône ou à la potence, selon son audace ou son bonheur.
Etait-ce vraiment le don à faire à celle
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qu'il aimait? Avait-il le droit de Farracher à sa vie calme, pour renchaîner à tant de vicissitudes? Pourquoi, d'autre part, le sort lui avait-il été si injuste? Qu'avait donc mérité de plus que lui son frère qui, ayant la félicité toute prête, prétendait l'en exclure?
De son côté, Marie s'efforçait de chasser de son cœur l'inutile amour, cause de tant de troubles. Ah! comme elle le lui eût donné tout entier, s'il eût pu lui apporter quelque secours. Mais quand elle rencontrait M. de \ arambon, la mélancolie du jeune homme paraissait s'accroître.
Elle s'effaça douloureusement.
Ainsi tout leur était piège : ils s'accusaient l'un l'autre d'indifférence, ils se préparaient à l'oubli. Sur le point de renoncer, un éclair de tendresse brillait
dans leurs yeux, trop vite éteint po qu'ils s y pussent fier, trop doux et talgique pour que le feu fatal n'en fût pas ranimé.
ur nos-
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Cependant la situation devenait intolérable. S'enveloppant de flegmatique politesse, M. de Varambon prenait sa revanche en détail et criblait Hélène de fines et d'autant plus cuisantes épigrammes. Avec un calme olympien, M'"' de Tournon présidait, ayant Tair de diriger une Académie, veillant à la dignité de la conversation, affectant de ne
pas saisir de malice aux propos du marquis, afin de contenir les impatiences de sa fille et de la faire jouir de tout son supplice, — se louant fort de ce que, par sa prudence, elle eût si promptement éteint les divisions et fait rentrer chacun dans le ton de la bonne compagnie.
Désespérée, M""^ de Balanson écrivait lettres sur lettres à son mari, pour qu'il hâtât son retour. Enfin il arriva.
Il arriva, accru encore d'assurance.
La facilité qu'il avait trouvée dans son administration, l'habitude d'être obéi, avaient fait son caractère plus reposé. Il revenait, persuadé que l'autorité doit surtout être prévoyante, éclairée, réfléchie, que commander c'est instruire et que les faiblesses des chefs proviennent surtout de leurs paresses. Tranquille universellement, il était sans gaieté ni
mélancolie, — grave, méthodique et satisfait.
Hélène le reçut avec les démonstrations d'une tendresse enthousiaste.
A l'exposé de ses griefs, il sourit.
— Rassurez-vous, dit-il. L'ordre se rétablira de lui-même. Chacun ici reprendra sa place, sans qu'il soit besoin de l'y rappeler. Le bon sens y suffira. Quant à moi, je n'interviendrai pas.
Commander ce qui doit s'exécuter sans commandement, c'est marquer qu'on doute de son droit ou qu'on n'est pas sûr d'être obéi. 11 n'est pas de plus dangereux aveu.
En conséquence, il n'adressa pas de reproche à son frère, mais il méditait de l'inviter froidement quelque jour à se rendre sans délai à son abbaye. Le marquis devina ses projets, mais lui aussi se
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tenait prêt, se réjouissant à Fidée de la stupeur où son refus net allait jeter son orgueilleux aîné.
En attendant, les orages s'étaient dissipés. La vieille comtesse elle-même était déférente. M. de Balanson constatait avec plaisir que tout, dans la nature, se subordonne de soi à la pensée de l'homme constant et bien réglé. Et il en déduisait des maximes pour l'instruction d'Hélène.
Avant toute autre occupation, et pour fêter son retour, il décida d'offrir une grande chasse à la noblesse de la contrée.
Hélène était radieuse. Il lui semblait que d'avoir à verser le sang pour la première fois lui conférerait une sorte de sacre, où sa beauté s'exalterait de sa cruauté ; son amc palpitait comme a
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rapproche d'une mystérieuse initiation :
comme si, en se redressant toute rouge de son meurtre, elle eût dû emporter dans SCS yeux un don royal sur la forêt, attesté par les pleurs des biches et des faons.
Puis elle avait besoin de rompre par un acte presque rituel tous liens avec le passé. Son attitude en était menaçante. Toute à la cavalcade et à ses hôtes, elle allait et venait dans la cour du château, distribuant les sourires et les rôles, mais affectant de négliger sa mère, sa sœur et M. de Varambon.
On se mit en marche dans Tordre convenu. Mais presque aussitôt des groupes se formèrent. Hélène, impétueuse, volait au premier rang, à la tête des plus acharnés.
M. de Varambon, au contraire, ne
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songeait qu'à se rapprocher de Marie, et ]y[me jg Tournon, pressentant que cette entrevue pourrait être décisive, manœuvrait dans le but de la favoriser. Tout en feignant de se diriger sur le gros de la chasse, elle entraînait à distance ceux dont le voisinage eût pu être gênant, sans toutefois perdre de vue les jeunes gens.
Par ses soins invisibles , ils furent bientôt égarés, hors de la vue de chacun. Alors d'une voix très émue, M. de Varambon commença :
— Ce n'est guère la coutume, dit-il, qu'un homme aborde de la façon que je m'y suis pris une jeune fdle de votre condition. Or, j'avoue que j'ai recherché aujourd'hui votre présence et un peu de solitude. C'est que les heures mesurent avec avarice le temps de mes
adieux. Je m'en vais, Mademoiselle Marie, je m'en vais de ces lieux, tout pleins de ma vie, vers d'autres visages et vers d'autres maisons. Cette part de moi que je laisse ici, à l'abandon, qui la recueillera.^ Tous me haïssent. Je ne vois que vous dont la bonté puisse être hospitalière à mon souvenir. Lui donnerez-vous un asile? Pays, famille, amitiés, voici que je n'aurai plus que vous!
— Se peut-il donc, dit-elle après un temps de silence, se peut-il donc qu'une âme aussi ferme que la vôtre en soit réduite à cette indigence, qu'elle attache du prix à la sympathie d'un pauvre être, dont ce semblait devoir être le lot icibas de connaître seul l'amertume des abandons.^ Si c'est être morte déjà que de n'être aimée de personne, je le suis autant que vous, Monseigneur.
— Vous m'invitez à l'oubli! soupira-t-il.
— A qui parlez-vous d'oubli? repritelle en élevant vers le ciel ses yeux pleins de songe. Mon cœur ignore l'oubli et c'est pourquoi il est peuplé d'absents...
— Ah! pourquoi, pourquoi, gémit-il, la fortune injuste, en me faisant tomber de mon rang naturel, me défend-elle de recueillir de votre bouche des mots si doux.^ Pourquoi ne puis-je vous demander pour épouse .^^
— Si bas que vous tombiez, dit-elle avec un éclair dans les yeux, vous resterez plus haut que le reste des hommes !
— Eh quoi ! fit-il, mon amour ne vous effraierait pas.^ Vous consentiriez à me suivre .^^
— Assez d'autres vous accompagne-
raient dans la bonne fortune. Un présent, si léger qu'il soit, est mieux accueilli du pauvre que du riche !
A ce moment, la foret s'emplit de clameurs ; les trompettes couvrirent leurs voix ; de tous les côtés débouchaient les amazones. Ils se virent enveloppés, entraînés loin Tun de Fautre. De toute la journée ils ne purent se rejoindre, et ne se trouvèrent de nouveau réunis que le soir, à l'heure du ralliement.
La meute passa, au son des trompes, a la lueur des torches. Puis, sur des civières de branchage, ce furent les porteurs qui soutenaient le gibier abattu. — La chasse suivait à cheval, — les femmes traînant le velours épais de leurs amazones, les plumes des toques voltigeant sous le feuillage, les hommes maintenant du poing, accrochés a leurs selles, leurs
mousquets ou leurs épieux, — manteaux flottants.
M. de Varambon s'effaça pour laisser passer le cortège, jusqu'à ce qu'il eût aperçu M^^^ de Tournon. Il s'approcha d'elle, la salua, et tous deux retardèrent le pas de leurs montures. Des odeurs de fougères broyées, d'arbres humides, s'élevaient dans l'air. Des gouttelettes tombaient des branches.
— N'avez-vous point froid, Marie .^ interrogea le jeune homme. Voulez-vous que je jette mon manteau sur vos épaules ?
Et il se pencha vers elle. Un mouvement de son cheval le fit s'appuyer plus qu'il n'aurait voulu. Il sentit frémir sous ses mains le corps souple de la jeune fille. Ce fut assez pour qu'il ne fût plus maître de sa passion, qui lui échappa dans une sorte de cri.
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— Malheur à moi! gémit-il, car je vous aime.
Elle le regarda avec une douceur triste.
Alors, oubliant tout, d'un geste il Tétreignit dans ses bras et eut Tair de l'emporter comme une captive.
A ce moment, un cheval bondit d'un fourré, et M. de Balanson apparut, les yeux terribles.
— M. de Varambon vient de commettre une infamie, cria-t-il.
Marie s'évanouit ; une agitation se produisit dans les derniers rangs des chasseurs; M'"^ de Tournon, très pâle, arriva en hâte, et recevant sa fille des bras du jeune homme, l'emmena, avec des aides, jusqu'à sa voiture, qui attendait à la lisière de la forêt.
Les deux hommes restèrent seuls face à face, prêts à fondre l'un sur l'autre.
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comme deux fauves. M. de Varambon se ressaisit le premier, sourit avec dédain, et de sa voix la plus froide :
— Prenez garde, mon frère, dit-il.
Dans votre émotion, vous avez dérangé votre tenue, qui est indécente.
M. de Balanson, surpris, passa une rapide inspection sur ses vêtements.
— Oui, reprit le jeune homme sans se troubler. Votre manteau se dégrafe ; on voit votre âme à travers votre visage. Elle est laide.
Cette raillerie fit bondir M. de Balanson. Son frère esquiva le choc, d'un mouvement plein de grâce.
— Pourquoi faites-vous des gestes inutiles.^ reprit le marquis imperturbable.
M. de Balanson hurla de fureur.
— Vous voilà dans un bel état à pré-
LE PEUVEliS SENTIMENTAL
senti continua l'autre toujours plus sardonique.
— Alil vous me paierez ces railleries, disait le comte, lâchant la bride à toutes les invectives les plus ignominieuses.
— Allons, fît le marquis. Je vois bien que nous ne pourrons poursuivre une conversation si mal commencée. Finissons. Nous la reprendrons en des temps plus favorables.
Et, d'un coup de cravache imprévu, il cingla si fort les cuisses du cheval de son frère, que monture et cavalier furent lancés ventre à terre vers la ville, cependant que le jeune homme leur adressait ses plus obséquieux sourires.
M. de Varambon mit ensuite sa bêle au pas et resta quelques instants à rêver, puis il éperonna pour rejoindre la voiture de M"'^ de Tournon.
Il montra devant lui l'espace noir à Marie et fît signe qu'il allait s'y perdre. Il chemina quelque temps, tout pensif, à côté du carrosse :
— Vous Aoyez, dit-il, que c'est mon destin qui m'appelle. Pardonnez-moi de vous y avoir entraînée. Et faisons le souhait d'une prompte réunion.
11 ne put en dire davantage. Les sanglots Tétouflerent. Il cria adieu, fît un grand geste désespéré et, comme un homme qui saute à l'abîme, il s'enfonça seul dans la brume.