‹ Le pervers sentimentalChapitre 4 sur 5 · LE PERVERS S EIS T 1 M E N T A L · texte numérisé non relu

LE PERVERS S EIS T 1 M E N T A L

doux prétexte à s'irriter à ravance contre lui. Puis il savourait aussi la joie peu banale de lui être désagréable, en ayant Tair de s'empresser aie servir.

Pourtant, comme il était au fond très honnête homme, il s'aperçut du subterfuge qu'employait sa passion. 11 s'en adressa des reproches, se promit d'être doux, fraternel, conciliant, de ne songer qu'au bonheur de la jeune fille.

— Eh bien I Varambon, dit-il. Le ciel et la politique se font les complices de votre secret désir. Voilà que vous allez revoir votre fiancée.

— Comment le savez-vous.^ dit le marquis.

— N'est-elle pas de la suite de la reine de Navarre ?

— Ah ! fît le jeune homme avec un geste d'ennui.

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— Et A^oilà tout ce que le souvenir de la pauvre enfant vous arrache !

Le marquis eut un sursaut. Il se voyait surpris par son frère à un moment où il pensait à tout autre chose qu'à son amour, qui aurait dû l'occuper uniquement. Dix minutes avant sa rencontre avec don Juan, si sa pensée lui fût montée à la mémoire, il en eût versé des larmes. Mais maintenant il se voyait guetté, mis en demeure de s'émouvoir.

La figure de ce frère détesté s'interposait entre son cœur et la pure image.

— Mais vous, mon frère, dit-il lentement, qui vous pousse contre moi à cette minutieuse inquisition .^^ Que ne me laissez -vous à mes songes? Pourquoi voulez-vous savoir de moi ce que moimême j'ignore.^

— Vous ignorez si vous aimez encore

celle que voire egoïsmc a perdue? fit M. de Balanson avec amertume.

— Et que vous m'oITrez avec la même grâce que vous fîtes de voire bénéfice! Je ne sais comment est construite votre âme et ne désire le savoir. Mais la mienne est autre. Tout s'y compose dans le silence. Ceux que j'aime, je les aime au fond de ma pensée, loin de la surface de ma vie qu'à peine mes actes affleurent. Je n'ai point de confidents. Vous parlez hors de moi, Balanson. Vous faites un vain bruit qui m'empêche de m'enlendre !

Les deux frères se séparèrent très ulcérés l'un contre l'autre, très affligés aussi, au sujet de Marie, cause innocente de leur querelle.

La surveillance silencieuse mais constante que le comte exerça, a partir de ce

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jour, contre M. de Varambon pesa comme un cauchemar sur celui-ci. La récompense de ce zèle maladroit fut que, pour en secouer la contrainte ou tout au moins la braver, le marquis s'anima à de galantes intrigues, qu'excita Taiguillon de son propre remords. Il finit par trouver insupportable d'être, si jeune, rivé à un indestructible amour, de n'avoir pas, comme les autres, la voie libre ouverte à de neuves ambitions.

Les divertissements de la Cour achevèrent ce malheureux travail. Sa pensée s'éloigna de Marie, à laquelle il devait revenir plus tard, trop tard^ hélas I — une fois dissipées ces premières impressions.

Or, la reine Marguerite s'avançait par les Flandres, avec son pompeux cortège, sur lequel s'étendait le prestige de sa beauté. A Cambrai, elle avait endormi la vigilance de l'évêque-gouverneur et séduit le commandant de la citadelle.

Plus loin, le comte de Lalain lui avait apporté riiommage de la noblesse. Sa marche ressemblait à ces grandes opé-

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râlions mililaires si savamment combinées qu'elles ne laissent place à aucune bataille. Impuissants, désarmés, au milieu d'une population hostile et qui ne semblait attendre qu'un signal pour les détruire, sentant le sol miné par la trahison invisible et impersonnelle, les chefs espagnols, au désespoir, envoyaient messages sur messages à l'archiduc, qui se tenait immobile.

Elle s'avançait, souriante, ayant l'air de venir des Légendes dorées, alliant en elle par je ne sais quelle magie, et comme si elle eût été créée par le génie populaire, qui l'appelait, des réminiscences des déesses fabuleuses avec l'idéal de beautégjngénue, tourment des premiers artistes chrétiens. Elle venait, traînée par l'illusion de tout un peuple, comme sur un char attelé à des lions, — moitié ma-

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gicienne, mollié sainte de vitrail. Et de fait, il y avait bien dans son triomphe de ce charme terrible, — précédée et suivie qu'elle était du grondement précurseur des émeutes, remuant Tâme profonde du Brabant, qui saluait, en tressaillant, sur son passage, toutes les chères figures de ses songes séculaires, subitement réveillées.

Ahl le doux sourire qu'était son sourire, — léger et puéril, magnifique et cependant candide, baignant, comme une lumière, ce corps précieux, souple et parfumé, qui semblait s'abandonner à tous, glissant vers tous une royale aumône de tendresse et de volupté! Elle passait, parmi les soldats et le peuple, ainsi qu'un rêve d'adolescent. Le double sentiment contradictoire que j'ai dit, ruait sur son char les foules en délire. Il

y. avait des paralytiques qui, se souvenant des miraculeux privilèges des rois de France, lui tendaient leurs béquilles, des mères qui lui venaient présenter leurs enfants malades, cependant que la plupart acclamaient confusément en elle l'idole vivante, fée ou sirène portant le secret des siècles abolis.

Pendant ce temps, don Juan d'Autriche, hâtant ses coursiers, se pressait à sa rencontre. Mélancolique amant de son ennemie, il se rendait à ce dernier tournoi de galanterie, où son cœur et sa gloire allaient se livrer assaut.

Déjà elle était dans Namur, dont le peuple à moitié mutiné lui avait ouvert les portes. Ce n'était plus une visite, c'était une conquête. Déjà le remous de la foule débordait l'escalier ducal. Le sentiment du péril, autant que l'orgueil

de son génie et de ses responsabilités, empochait le vice-roi de témoigner de 1^ colère. Calme il descendit les marches.

Quand tous les deux, au son des trompettes, s'avancèrent l'un vers l'autre, les yeux pleins d'amour, de dissimulation et de sourires, un frisson courut parmi les spectateurs, attendris malgré eux un instant, pris de pitié pour ce jeuneprince chevaleresque, dont ils devinaient le combat intérieur. Sveltes et beaux, impétueusement un dieu les conduisait; cependant quand leurs regards se rencontrèrent, la même tristesse y pesait.

Ce fut, en l'espace d'une seconde, où ils lurent chacun dans le cœur l'un de l'autre, comme le chant alterné et silencieux d'une très vieille, très languissante et très fatale cantilène. Ce n'étaient plus face à face le fils de l'empereur Charles

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et la pelite-fiUe de François I", mais réternel duo des amants que tout rapproche et que tout sépare. Les trompettes se turent. Les nations, Tarme au pied, attendaient, immobiles.

Ils se contemplèrent, éblouis, puis sourirent. Le sort en était jeté. Ils allaient commencer leur lutte ardente et taciturne, avec la passion pour complice et pour instrument, — la tête froide et le cœur perdu, — étant tacitement convenu entre eux que chacun profiterait de l'abandon de l'autre pour le dévorer.

Don Juan prit les devants, baisa la main de la reine, et sur un ton de badinage :

— Ce ne sera pas la première fois, Madame, dit-il, que j'aurai eu le bonheur de danser avec vous. Déjà, Tannée dernière, je vous vis à la Cour de France.

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J'étais ce gentilhomme masqué qui, accompagnant le légat d'Espagne, suscita tant de curiosité et obtint de vous des marques de bonté si exquises que cette journée seule, où je vous reçois, à mon tour, est capable d'en diminuer le regret. Encore aujourd'hui, tout un peuple, — mon peuple, appuya-t-il, — me les dispute.

— J'aurais dû reconnaître tout de suite don Juan d'Autriche, fit-elle. Il n'y avait que le vainqueur de Lépante pour jeter dans mon cœur et y laisser si longtemps après lui cet éblouissement qui dure encore.

Il lui donna la main pour monter l'escalier, selon le cérémonial, mais ne put se retenir de murmurer :

— Diriez -vous vrai, incomparable princesse?

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Elle secoua la lêle Irislement.

— Ne vous réjouissez pas trop de m'avoir vue pleurer, dit-elle.

Derrière l'archiduc et la reine, rentrèrent les seigneurs. Ceux d'Espagne, vieux compagnons du duc d'Albe ou marins revenus de Lépante, affligés de ce spectacle, les yeux pleins d'un blâme muet pour leur chef, s'allèrent ranger, silencieux, contre le mur, décoré des enseignes de leur nation . On voyait qu'ils avaient peur de leurs pensées et qu'une patriotique angoisse les tenait haletants devant le péril d'honneur que courait leur gloire la plus pure. Ils y formèrent une tapisserie vivante et menaçante.

Ceux de Flandre, au contraire, s'attachaient avec ostentation aux couleurs de la Reine. La moindre imprudence pouvait ensanglanter la fête. Dehors, la

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populace aux cent mille tôles regardait.

Seuls, dans le tragique décor, don Juan et Marguerite montraient cette tranquillité supérieure que peuvent se donner des âmes sublimes, tendues jusqu'à Texaltation.

Les harpistes se mirent à jouer un air très anciennement connu en Brabant et qui disait les longs malheurs de la dame Geneviève, chassée de son manoir par les calomnies de Golaud et élevant son fils Tristan, au fond des forêts, parmi les fauves moins cruels que les hommes. C'était la plainte même de la patrie proscrite par l'intendant étranger que déroulaient interminablement, comme la chaîne des misères endurées par les Flandres, les nombreux couplets de la complainte.

Aussi, quand, au cours de la danse

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avec rarchiduc, — que cela eût été un effet du hasard ou de rarlifice, — la chevelure de la Reine glissa sur ses épaules, un cri étouffé partit de toutes les bouches : (( C'est elle, l'Exilée revenue! »

De stupeur et d'effroi, don Juan s'arrêta. Marguerite, restée seule et réglant ses mouvements sur ceux de la musique autant que sur les passions de l'heure, transforma peu à peu le divertissement commencé en une pantomime du drame qui se dénouait dans les cœurs. Personne n'osait plus respirer. La foule inquiétante pesait aux barreaux des fenêtres. Des courriers, de minute en minute, venaient souffler des nouvelles à l'oreille du vice-roi, qui, sans détourner le visage, leur donnait des ordres brefs.

Cependant, celui-ci, renonçant tout à

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fait à suivre les évolutions de ce bal qui se développait en allégorie menaçante, s'était retiré vers son escorte et avait laissé le champ libre à la danseuse. Impassible en apparence, il appuyait, seulement plus qu'il n'eût fallu, sur les dalles, de la pointe de son épée, dont on voyait ployer la lame.

A ce moment, Marguerite prit une torche, qu'une main inconnue lui tendait et passa, éblouissante, comme une vision de liberté reconquise. Un long hourrah l'acclama du dehors. A la lueur du flambeau secoué^ on eut dit que des têtes invisibles tombaient. L'épée de don Juan se cassa. Alors, se retournant avec un sourire vers ses braves frémissants :

— Ce n'est rien, dit-il. Si quelque chose de moi se doit briser, ce sera ma vie, non ma gloire!

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Pendant ce temps, Funanime attention livrait Marie à la solitude. Elle sentait son pauvre petit amour écrasé par les proportions grandioses de la tragédie à laquelle elle assistait, comparse ignorée, humble cœur palpitant. Son histoire mélancolique, elle la tenait dans ses jolis doigts tremblants, comme un mince et naïf bouquet de bruyères. Il eût fallu, pour en respirer les délicats parfums, la complicité des champs ou le logis étroit des dames de Roussillon. C'était un amour, pour des aventures pacifiques, sur lequel chaque jour Tâme recommence à broder des songes, pendant que, dans le ciel, errent. Tune après Tautre, les voix des heures.

Et pourtant, elle attendait invinciblement le fiancé. On lui avait promis qu'il

viendrait, qu'elle le venait à ces fêtes. Ah! qu'il lui eût été plus doux, pour elle, de le rencontrer sur une route solitaire, proscrit des hommes, d'essuyer de ses mains son front, d'offrir à son infortune l'asile d'un cœur sûr, de lui dire : « Bien-Aimé, comme les hommes vous ont fait ! Mais que vous êtes beau, à mes yeux, d'être si triste ! »

Enfin, quel qu'il fût, elle l'attendait. Elle ne l'avait plus revu, depuis l'aveu dans la forêt, depuis ce baiser terrible, dont ses Icatcs gardaient la brûlure. Elle avait des choses si merveilleuses à entendre et à lui dire, de ces choses d'âme à âme, faites d'inquiétudes passées et qui participent des profondeurs du songe I

De la fête, elle ne percevait rien que

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des bruits, des flambeaux, des lueurs d'armes, des groupes sombres et des tentures. Elle n'était attentive qu'au mouvement d'une petite porte. 11 entra.

Le cœur de la jeune fille battit à se rompre ; elle pâlit ; ses yeux se fermèrent. Il entra, entouré d'un groupe de courtisans, au milieu desquels il se détachait par sa haute et fine taille, et celte tête aquiline, d'oii descendait un narquois sourire. Il était vêtu comme à l'ordinaire, d'un pourpoint violet, dont il affectionnait la couleur. Il promena un regard clignotant sur l'assistance, où il aperçut Marie, réprima un léger tressaillement, se fit un sourire et se campa pour jouir du spectacle, qui parut le passionner rapidement. On voyait luire, une à une, comme des étincelles dans ses yeux gris, toutes les péripéties du

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bal, qu'il accompagnait de réflexions de connaisseur.

Marie douta qu'il Feut reconnue. Elle était désespérée qu'il ne lui fût pas permis de s'élancer à sa rencontre, que la pudeur lui interdit même de lui adresser des signes. Pourtant l'agitation de son visage ne pouvait échapper complètement au jeune homme, qui, du reste, tout en continuant à causer avec ses amis, semblait mentalement se désigner à lui-même le groupe des dames de Tournon, oii ses fréquents regards dirigés trahissaient la préoccupation d'un devoir mondain à remplir. Il en semblait plus gêné que pressé. Horrible doute!

Mais tout cela n'était peut-être que pour cacher ses vrais sentiments. N'importe!

Il tardait bien.

Il se décida pourtant, s'avança sans

hâte, ne répondant pas aux sourires qui allaient au-devant de lui, salua à deux pas d'un salut à la fois court, familier et un peu hautain, prit cérémonieusement la main de la jeune fille, qu'il baisa, et enfin, par un détour rapide autant qu'adroit, se plaça de côté, en se tournant vers la Reine et don Juan, qu'il signala à Marie :

— Sont-ils beaux tous les deux, dit-il, brûlants de passion l'un j)Our l'autre et cependant s'épiant, acharnés à leur perte I Les voyez-vous : la Reine conduisant des yeux l'insurrection qui gronde aux fenêtres et lui qui dicte des ordres pour la réprimer! Ah! les souples et fortes âmes, immortellement dignes de l'émulation des cœurs généreux! Que leur exemple est propre a humilier les nôtres I

A mesure qu'il parlait, un écroulement se produisait dans l'ame de Marie.

Il y avait je ne sais quoi de dur, de saccade, de dédaigneux dans la voix du jeune homme. Elle ne le reconnaissait plus. Elle le contempla avec une douloureuse surprise. C'étaient pourtant le même maintien, les mêmes traits, plus précis encore, avec une exagération de relief qui le rapprochait de son type.

C'étaient aussi les mêmes yeux de mélancolie superbe^ mais qui ne paraissaient plus la voir maintenant et porter plus haut, plus loin, vers quelque chimère familière autant qu'impénétrable.

Et de les retrouver devant elle, dans leur beau et mystérieux tourment, et de se souvenir que de cette ame elle avait été la chère habitante, qu'en un temps si proche encore elle y avait été la secrète

attendue et que maintenant elle n'y était plus rien, qu'il fallait rentrer en ellemême, dans la solitude et la nuit, — à cause de tout cela, elle se demandait si elle n'allait pas mourir à l'instant. Ah! Dieu ! elle avait entrepris à sa recherche un si long voyage, et voilà qu'elle ne l'avait retrouvé que pour entendre ces tristes choses ! L'homme qui était devant elle n'était plus qu'un étranger, une creuse statue où sonnait une autre âme. Et elle l'aimait toujours! Et elle était en face de lui, comme une exilée qui cherche sa maison détruite et que certains vestiges rappellent tour à tour et égarent. Elle ne pouvait se résoudre à ce qu'il s'en allât, douloureusement attentive a tels détails anciens, à tels gestes involontaires qui multipliaient les échos du passé ou en esquissaient le simulacre.

— C'est tout ce que vous aviez à me dire? fît-elle d'une voix altérée.

Il pencha son front vers elle, comme s'il n'eût pas pénétré le sens de sa question.

Elle comprit que c'était fini et d'une main dure elle l'écarta.

— Eloignez-vous, dit-elle. Vous m'empêchez de voir le spectacle.

Et comme il ne se hâtait pas d'obéir et qu'elle avait peur d'une défaillance, qu'elle jugeait peu décent de lui laisser voir, elle ramassa toute son énergie dans un suprême effort.

— Allez-vous-en, dit-elle, presque farouche.

Il hésita, hocha la tête d'un air de surprise attristée. Alors, pour corriger son emportement où elle craignait qu'il ne vît du dépit, elle se tendil toute pour

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un dernier sourire, qu'elle voulut naturel :

— Allez-vous-en, reprit-elle avec une douceur qui la tuait. Allez-vous-en, et adieu !

Heureusement, pour cacher son désespoir, la soirée touchait à sa fin. Marguerite avait éteint son flambeau. Déjà, elle s'avançait pour remercier don Juan et prendre congé. Les seigneurs flamands, qui n'étaient pas de sa suite, s'approchèrent pour la complimenter, et quelques-uns allèrent aux portes, pour les faire dégager par la foule.

Marie, demi-morte, regardait s'en aller celui qui à jamais emportait son amour, M. de Varambon se retirait d'un pas encore indécis et comme suspendu par un regret. Allait-il se retourner, revenir à ses pieds protester qu'il l'aimait tou-

jours? Elle en eut Tespoir, un instant. Même il arriva qu'il parut s'arrêter tout à fait. Mais, se ressaisissant, il marcha d'une ferme allure vers le groupe des courtisans. A présent, tout était consommé. Déjà il était au milieu de ses amis. Déjà ses pensées se mêlaient à d'autres pensées orgueilleuses. Ni lui ni elle ne se reverraient plus. Leurs destins à chacun avaient pris une inclinaison difTérente. On ne remonte pas plus le penchant de son cœur que le cours de ses propres années. Celait une première expérience manquée. Banale aventure!

Ces choses s'oublient et puis se recommencent. C'est la loi ordinaire. C'est aussi le nécessaire apprentissage des umes qui se veulent donner et cette force et celte souplesse et cette aptitude à la vie changeante, idéal de tous les

Varambon, qui prétendent pouvoir se jouer à eux-mêmes, en se servant de leur cœur comme d'un instrument perfectionné, toutes les diverses chansons humaines.

Le lendemain, la Cour de Marguerite descendait la Meuse sur un navire tendu de pourpre. Les campagnes de Flandre regardaient, avec curiosité et émotion, s'en aller, au gré du courant, ce trône flottant, qui emportait, dans le mystère d'un léger brouillard, tant de beauté et tant de gloire. A son passage, de grands oiseaux s'envolaient des îles et des maré-

cages.

Le fleuve large s'écoulait paresseusement entre les roseaux et les sables, en pleine solitude, laissant voir, dans la fantaisie des lointains, des villes magnifiques qui peu à peu s'en approchaient jusqu'à y venir baigner leurs murailles verdies de mousse, jusqu'à y réfléchir leurs clochers. Puis celte masse de pierre lâchait prise, insensiblement glissait, desserrait son étreinte, finissait par s'enfuir et disparaître, — image des attaches de la vie et de leur trompeuse solidité.

Des fêtes de la veille, des tentures, des flambeaux, des diamants, des épées, des âmes et des visages, il restait cette chose errante, presque pareille à son histoire ; du présent, il restait la perspective infinie des rivages, les îles vertes s'érigeant comme des bosquets consacrés et la masse inconsistante et vaine des

cités dont les tours s'évanouissaient au bruit des rames.

Mais tandis que chacun jouissait de la grandeur de cet oubli pacifique égal aux choses quittées et que le paysage se déroulait aux yeux comme l'expression même et le développement présent des vastes idées de la Reine, qui semblait le penser à mesure, Fembrasser avec orgueil et s'y sourire, — la triste Marie était seule a songer que chaque coup de rame Téloignait un peu plus de Tirrévocable bonheur, la reculait en quelque sorte de ce qui l'avait fait vivre. Hier encore, il était si près d'elle, celui qui, d'un mot, d'un regard, d'un seul mouvement de son cœur, aurait pu remplir ses jours! Qui sait de combien peu il avait dépendu que ce mot tombât de sa bouche? Et maintenant, qui pouvait me-

surer Tétendue qui les séparait? Le fleuve qu'elle descendait, elle ne le remonterait plus, et le mouvant et pompeux palais la conduisait à un tombeau ignoré. Car elle n'avait plus l'espoir ni le désir de vivre, et elle sentait la mort en elle.

Ah! c'était son trépas que, selon des rites singuliers, avait dansé la Reine, à la lueur des torches funéraires. Elle revoyait, dans le cauchemar de la fièvre, celte atroce soirée de vertige et de haine, avec, devant elle, en ses vêtements violets, le hautain fiancé. Il était triste parce qu'il n'aimait plus. A cela, il n'y avait rien à dire. Ce n'était pas la place d'une petite fille d'être aimée, au milieu de ces grands événements et de ces grands personnages. Ce n'était pas à la clarté mêlée des épées et des torches, mais dans la

gravité silencieuse des forets, mais parmi ses sœurs, les fleurs des champs, avec leurs doux noms de princesses délaissées, qu'il lui fallait vivre et aimer. Comme les pures lavandes, filles des arides terres natales, son âme ne savait donner que des parfums.

Il ne l'aimait plus. Il ne lui restait donc qu'à mourir. Certaines âmes n'ont pour ainsi dire pas d'existence propre; elles sont la poésie que projettent d'autres existences plus fortes. Ceux qu'on appelle les grands hommes sont moins des individualités que des groupes indiqués à l'histoire et à la statuaire. Leur rudesse s'atténue des figures inconnues qui pleurent autour d'eux.

Il ne l'aimait plus. A cela, il n'y avait rien à dire. Autour du dur héros que son rêve exaltait, elle gémissait de n'être

qu'une de ces petites ombres sentimentales dont Virgile nous représente l'essaim importun écarté par le rameau d'or de la Sibylle.

— Non, bien-aimé, soupirait-elle, je ne serai pas importune à votre route.

J'ai achevé la mienne. Quand vous vous retournerez pour la chercher, Marie de Tournon aura cessé d'être. Elle ne saura même plus sans doute si le bonheur aura succédé à votre mérite. Que si vous voyez voltiger son visage dans vos songes, n'en accusez point son insistance. Ce sera votre mémoire, plus fidèle que votre cœur, qui, remuée par un rêve de la nuit, aura fait remonter en vous ce vain vestige d'autrefois, comme ces bulles qui, du fond de l'eau claire, montent à la surface des étangs de mon pays. Bien-aimé, je vous redis, dans la

solitude, cet adieu que vous n'entendrez pas. Ce n'est que le bruit d'une ame qui, s'eflbrçant de s'arracher de vous, s'arrache en môme temps de la lumière et cherche à s'éteindre ! . . .

D'autres fois, au contraire, elle se raidissait contre le malheur auquel elle ne pouvait se résoudre à croire. Elle cherchait un refuge dans le passé plus doux, elle y retrouvait toujours la même vision charmante et triste. L'ombre intérieure la prenait ensuite par la main, la forçait à tout revivre et brusquement la tramait dans la salle du palais de Namur, jusqu'à l'incompréhensible catastrophe, où tout s'effondrait.

Un spasme violent la serra ; le sanglot qui roulait dans sa gorge n'en sortit pas, la nuit qu'elle appelait descendit dans sa pensée. Elle tomba au milieu des cris

d'angoisse de M""' de Tournon et des filles de sa suite.

Quand elle se réveilla, ses yeux, en s'ouvrant, aperçurent la reine à son chevet.

— Ma petite fille a bien du chagrin, murmurait celle-ci avec un sourire berceur. Ma petite fille a tant de chagrin qu'elle a voulu mourir !

Marie, croyant rêver, la contempla avec une expression de naïve souffrance et de gratitude.

— Mais moi, je prendrai dans mon cœur le chagrin de la petite fille, afin qu'elle dorme plus calme. Il sera mieux à sa place dans mon ame. Et il n'est pas a craindre qu'il s'y perde. On trouve toujours de toutes les douleurs dans le cœur des reines...

Marguerite frappa légèrement du bout

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de ses doigts la joue de la malade, puis elle continua :

— Je te raconterai plus tard, enfant, quand tu voudras, cette grande histoire qui te fait pleurer maintenant et qui, un jour, te sera douce à réentendre.

(( Val je la sais toute, cette histoire, et combien il est beau et comme il te fut cruel. Et là-dessus, voilà que tu allais mourir tout de suite, sans pitié pour lui, qui en serait mort à son tour. Car il t'aime, j'en suis sûre. Et penses-tu qu'on puisse oublier ces yeux pleins de larmes I

(( Puis, je suis reine, et en cette qualité, un peu fée. J'ai des secrets pour ramener les amants infidèles. »

Et tout en lui disant à l'oreille ces paroles consolantes, elle-même, comme une sœur aînée, maternelle et royale, la soulevait, l'habillait, la coiffait.

— Laisse faire, disait-elle. Je te A^eux si belle et si touchante que les choses te saluent comme leur souveraine.

Puis, la soutenant dans ses bras, elle la forçait à sourire.

— Vois si je t'ai trompée, ajoutaitelle, et comme tout rit au retour de mon amoureuse, — le soleil, les arbres, les vagues. — Tout à l'heure les oiseaux vont becqueter dans ta robe à ramages.

Marie l'écoutait et se reprenait à espérer. Elle avait abdiqué délicieusement son âme en celle de la reine et se laissait conduire.

Marguerite était une adorable confidente, et qui savait être toujours la plus désirable amie, celle que le cœur appelle. Ingénieuse à user des moindres jeux de la nature, elle se faisait une parure chan-

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géante et ravivait son charme, de la façon la plus mystérieuse, rien qu'en se mêlant à un nouveau paysage. Tantôt sérieuse et tendre, tantôt espiègle, avec des transparences d'yeux tout enfantines, elle était tour a tour et toujours la juste évoquée. Elle savait la grâce et Tliorreur profonde des bois, le mystère des sources, la mélancolie des clairs de lune. Clémente et crédule aux amants romanesques, c'était la même femme pourtant qu'on voyait ailleurs si lucide, si prompte, si spirituelle et si virile.

Un soir, elle alla prendre Marie, en grand secret.

— Viens! dit-elle. Une barque nous attend. Ce sera très gai. Je m'enfuis pour une nuit de ma vaine majesté. Nous ne sommes que des écolières et des amoureuses. Demain, toutes les chancelleries

seront en émoi, tenant notre escapade pour une conjuration.

Tout, jusqu'à la coupe du manteau du nautonier, avait été par elle imaginé pour que cette barque, passant dans la nuit, sur la Meuse, fût plus singulière et plus émouvante. Ses yeux brillaient de rêverie. Revoyaient-ils Guise, Bussy et tous les aventureux escaladeurs de son cœur facile, hélas! et misérable.^ Elle paraissait, ce soir, à son tour, attristée et confidentielle.

La barque s'arrêta au pied d'une ville, masse noire et architecturale, où luisaient des lumières, et dont on discernait rénorme reflet dans le fleuve. En vain, elle attendit; on ne distingua que la silhouette du veilleur. Marguerite laissa échapper une exclamation de dépit.

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— Je lui avais pourtant écrit notre projet, dit-elle. Quel homme est-ce donc ce Varambon, qui résiste môme à mon appel? Pauvre petite fille !

Marie éclata en sanglots silencieux.

— Ne vous Tavais-je pas dit? fit-elle.

Vous voyez bien, madame, qu'il ne m'aime plus.

La bonne reine regretta fort son imprudent aveu. Elle témoigna de la colère, promit de venger cet aifront.

— A quoi bon? dit la jeune fille. Il faut le laisser. Ce que la pitié n'a pu accomplir, la violence le saurait-elle faire? Il ne m'aime plus ! Il ne m'aime plus ! gémit-elle.

En voyant le désespoir qu'elle avait provoqué, la reine prit Marie dans ses bras, lui dit qu'elles étaient folles toutes les deux, de conclure quoi que ce fût, de

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cette absence d'un rendez-vous si romanesque. Peut-être n'avait-il pas reçu la lettre, peut-être lui avait-il été impossible de venir. Il fallait prendre patience, savoir attendre et être sage.

Ce fut sur la promesse réitérée qu'elle serait sage, que la reine la quitta. Le lendemain et les jours suivants, celle-ci, occupée à des affaires d'Etat, — lettres et réceptions, — négligea et oublia un peu sa protégée.

M"^ de Tournon fut sage autant qu'elle put. Mais vint un jour où, ses forces et son espoir l'abandonnant, elle dut se mettre au lit et ne plus attendre que la mort prochaine.

]y[me jg Tournon, mère attentive maintenant et le cœur déchiré ne quittait plus son chevet.

Un instant, Marie ouvrit les yeux, et

faisant effort pour revenir au nombre des vivantes :

— Madame, dit-elle, allez dire à la reine qu'elle monte sur la plus haute tour de Spa et qu'elle veuille regarder, par la campagne, si mon fiancé ne revient pas, car il serait vraiment au-dessus de toute douleur que je le haïsse dans la mort.

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Cependant, depuis qu'il avait quitte Marie, Varambon sentait le charme de son amour lui remonter au cœur avec le regret d'en avoir été le meurtrier, et tout se décolorait à l'aspect revécu de l'impossible souvenir. Impossible, parce qu'il y a des fatalités, assises dès le commencement, dans certains cœurs, comme d'antiques Parques. Varambon ne pou-

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vait plus suivre leur ténébreux travail.

Il ne pouvait comprendre non plus comment l'enchantement avait cessé juste au moment de la rencontre tant désirée, pour le ressaisir à présent que tout devait être aboli par sa faute.

Ali! certes, il savait bien qu'il n'avait qu'à demander son pardon à Marie pour le recevoir. Et ce n'était pas de cela qu'il était tourmenté, mais du peu de sûreté qu'il y avait en lui-même. Le sentiment présent survivrait- il .^^ N'était-il pas dupe encore une fois de son cœur mélancolique, oii la rêverie assemblait et dispersait ses nuées. î^ Il n'ignorait pas qu'un acte de volonté trancherait son incertitude, mais il n'aimait pas à abuser de cet instrument décisif.

Il errait donc, plein de soupirs, se racontant à lui-même son douloureux

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roman et se représentant la barque qui emmenait vers le Nord brumeux son amante désespérée.

D'autres fois, il la revoyait dans le passé. Certains souvenirs s'incorporent à notre substance morale, au point qu'on ne saurait les en rejeter sans éprouver l'impression de cesser d'êlre. Puis il essayait de construire l'avenir avec elle. Et cet avenir était solitaire comme elle. Il s'écoulait à regarder dans ses yeux inépuisables, à la tenir emportée dans ses bras, comme au jour de la chasse à Besançon, et à entendre murmurer sa voix, car il ne pouvait être au monde d'occupation que d'aimer encore et toujours cette jeune fdle, dont la grâce insaisissable éternellement semblait j)i'êle à s'échapper dans la mort.

Enfin, il lui arrivait de se représenter

rcxistencc sans elle, et alors ce n'était plus que le long pèlerinage du regret.

Sa douleur prenait le visage de TAimée, pauvre petite ombre frileuse, qui le suivrait partout, sans jamais pouvoir se réchauffer au feu, commande dans les hôtelleries ou allumé dans les bivouacs. Elle serait toujours là, cachée dans un coin de sa tente, vêtue de noir, invisible aux soldats, doux fardeau de folie, qu'on emporte éternellement d'étape en étape, pour qui on a des soins tendres et inutiles. Derrière les rideaux tirés de la chambre de son cœur, il entendrait, par instant, ses sanglots étouffés.

M. de Varambon en arriva ainsi insensiblement au point de se résoudre. Cène fut d'abord qu'un projet un peu vague qui mûrit et se dessina. Il avait arrêté de demander à don Juan l'autorisation d'al-

1er à Namur, lorsque rarchiduc le fit subitement appeler. Il lui remit la lettre de Marguerite, en s'excusant, sur le malheur de ces temps troublés, du retard qui y avait été mis.

— Monseigneur, dit le marquis, que cette lettre avait fait pâlir. Il faut que je parte sur-le-champ. La Reine m'annonce une nouvelle qui me remplit d'alarmes d'autant plus vives que si la catastrophe qu'elle me présage venait à se produire, je serais frappé du plus irrévocable remords.

Don Juan donna aussitôt l'ordre de lui seller un cheval et lui oflTrit son écuyer, mais le marquis refusa. Tout de suite Varambon piqua vers Namur.

Ce commencement d'exécution apaisa son âme, encore un peu nerveuse de la secousse éprouvée, mais l'horizon si

doux s'ouvrit, annonciateur crcspérance.

Le principal obstacle à son amour était levé, qui venait de sa volonté obscure. Il galopait dans l'enthousiasme fervent d'un devoir plein de charmes, le cœur secrètement touché d'être devenu meilleur et tel qu'un néophyte, qui, après de longs combats avec lui-même, se livre à son sacrifice. Il allait, escomptant le bonheur qu'il voyait renaître dans les yeux de Marie, adonnés sans doute depuis des jours aux désolées ténèbres. Car, malgré le pressentiment funeste qui restait au fond de lui, il ne pouvait se résoudre à croire que l'infidélité eût fait si tôt son cruel ouvrage et éteint les lumières de ses yeux si longuement aimables.

Bientôt Namur lui apparut à travers une lointaine brume, avec ses tours teintées de rose. La paix et le silence la sem-

blaient envelopper. Peu a peu, la cité se fît plus distincte et plus large, se répandant sur la j)laine. Des embarcations, glissant sur le fleuve, venaient disparaître dans son enceinte. Mais rien ne trahissait encore la vie parmi ces formes architecturales. Pourtant, après un moment, le vent apporta quelques lambeaux de phrases latines. Des cloches tintaient. Varambon arrêta son cheval pour écouter. Les chants montaient et s'abaissaient, décrivant des tournants de rues, et parfois semblaient se perdre. Le jeune homme se remit en marche, extraordinairement soucieux. A la porte de la ville, une fraîcheur d'ombre et d'humidité le saisit. L'avenue où il s'engagea était extraordinairement déserte; les pas de son cheval sonnaient sur les pavés inégaux ; une chaude torpeur engourdis-

sait les choses dans le soleil; des coqs chantaient derrière les murs des jardins privés. Les gros bourdons de la cathédrale retentirent, roulant au-dessus de la ville le bronze de leurs sonneries. Les chants se firent plus aigus. Bientôt Varambon distingua des surplis, des aubes, des croix d'argent, des bannières crêpées de deuil. La rue était barrée; il dut se ranger, pour laisser passer le cortège.

Un cercueil couvert de fleurs blanches apparut.

Fut-ce alors TelTet de Fheure, de la fatigue, du pressentiment.^ Il lui sembla qu'on chantait dans son âme, qu'on pleurait au fond de son âme, que la procession funéraire traversait son âme et qu'une grande douleur, une lamentation prodigieuse lui arrivait du dehors qui allait s'arrêter en lui, devant son cœur

érigé en catafalque et entouré de lumières.

Il sentit comme un grand coup heurter ses tempes.

— Qui donc enterre-t-on.^ demandat-il, subitement éperdu.

En ce moment, il reconnut M""^ de Tournon. Il comprit tout.

Alors, de cette voix de fou, si claire et si profonde qu'elle n'est plus humaine, il appela par trois fois :

— Marie!

Puis il s'abîma à terre.

Quand il revint à lui, la cérémonie s'achevait. Pâle, il se releva pour y assister. L'élégance commanda, à partir de cet instant, cet homme demi-mort.

Lui dont on enterrait le cœur, il sut garder jusqu'au bout un visage d'étranger.

Son désespoir le faisait semblable a de la

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pierre, le sculptait comme un frère de la Niobé. Quand il fut tout seul et que la nuit fut descendue sur le cimetière, Fair frais le fit se secouer. Puis, flagelle par la douleur, son noir manteau traînant derrière lui, la tête nue, les yeux hagards, les bras tendus, les doigts crispés, il s'enfonça dans la campagne, nouvel Oreste.

A chevé d'imprimer

le trente juin mil neuf cent Jeuv

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