DEUXIÈME PARTIE
C'était dans des conjonctures comme celle-là que M"'^ de Tournon recouvrait le calme de sa nature et trouvait, dans son orgueil et la violence même de ses sentiments, un sublime équilibre. Elle assit sa fille à côté d'elle et commanda au cocher de ralentir sa marche. Les
chevaux dociles traversèrent Besançon, ayant Tair de traîner la colère des dieux. Ils suivaient la ligne droite, ne s'attardant à écraser personne, allant à leur but comme des volontés. Ce fut le plus beau moment pour la comtesse, qui, se sentant soulevée au-dessus d'elle-même, dominait la risée publique, par la beauté d'une attitude empruntée à d'anciens bas-reliefs et passait, autre Amphitrite, assise sur ses passions en tumulte, allant vers elle ne savait quelles vengeances, que son génie saurait bien égaler à l'affront.
Le soir, elle fut moins heureuse. M. et M""^ de Balanson étaient entourés de courtisans, attentifs à ne pas compromettre les plaisirs du festin par d'intempestives allusions. Chacun feignait d'ignorer l'aventure, et s'il était possible de
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surprendre quelques furlifs propos, les groupes d'où ils sortaient s'évanouissaient à l'approche de la comtesse. Elle marchait dans le vide, à la poursuite d'omhres, et si elle parvenait à en arrêter quelques-unes, c'était comme si elle eût été invisible et inentendue. Pas un reflet de sa présence n'apparaissait au visage de tous ces gens.
Le lendemain, elle entreprit de faire ses paquets, afin qu'on remarquât l'imminence de son départ. Elle manda de la ville des personnes dont c'est la profession d'aider aux déménagements et elle les répandit bruyamment dans la maison. Elle dressa des embarras partout, déployant le contenu de ses armoires à côté des caisses vides, transportées à grand fracas. Elle ne put vaincre la patience de son gendre.
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Puis elle parut se raviser, arrêta les préparatifs, commanda aux ouvriers de s'en aller, en laissant tout en l'état, parlade prolonger son séjour, affecta une assiette solide. Au cours d'un repas, elle avança négligemment que le départ de M. de Varambon n'avait été une surprise que pour les autres.
— Quant à moi, ajouta-t-elle, il y a longtemps que je connaissais par le menu tous les projets de ce jeune homme. Et j'y avais donné mon approbation sans réserves.
— Tant pis! madame, fit M. de Balanson, car s'il en est ainsi, il faut vous plaindre !
Marie, à ce moment, rencontra le regard du comte et elle fut surprise d'y apercevoir plus de tristesse que de colère.
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jyjme ^Q Tournon insistait pour qu'il se fâchât.
— Qu'attendez-vous, dit-il, madame?
Que je vous invite à partir? Ce serait, en effet, ce qu'il vous siérait le mieux de faire. Je vous y croyais préparée, et j'en estimais votre jugement.
]y[me ^Q Tournon n'attendait que ce signal; elle poussa des cris affreux, auxquels accoururent ses domestiques. En un clin d'œil, toute la maison fut soulevée; on s'injuria d'un étage à l'autre; on se battit. Les caisses volèrent par les fenêtres, emportant des vitres brisées, écrasant en bas les arbustes. Un nuage de poussière et de bruit enveloppa le palais. Quand le tumulte fut à son comble, la comtesse en prit la direction. Comme un chef d'orchestre expérimenté, elle domina ce concert, qu'elle apaisait
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et ranimait à son gré, mettant un certain ordre grandiose dans ce désordre. Enfin, on finit par la saisir et la jeter dehors, toute fumante. Elle fit de grands gestes contre les grilles hostiles, où tous les chiens de la meute venaient aboyer. Puis ses gens la mirent dans sa voiture, où Marie, demi-morte d'émotion, l'attendait.
En ce moment, dans le calme redescendu, la jeune fille aperçut, au haut d'une terrasse, son beau- frère et sa sœur qui, sans colère désormais et même avec des larmes dans les yeux, étaient venus pour la voir partir. Elle cacha son visage, trouvant de l'insulte à cette tardive pitié, et commanda au cocher d'avancer. Au mouvement de la voiture, sur le chemin d'automne, une pluie de feuilles d'or commença, lente, qui une a une vinrent
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heurter le marbre des vasques et les hauts grillages de bronze, faisant juste le bruit discret d'une âme qui s'arrache, en se froissant un peu, du contact des choses habituelles.
On s'en retourna par petites étapes.
Ce fut un long et brumeux voyage, fréquemment interrompu par le mauvais état des routes, le débordement des fleuves ou la peur des huguenots. Souvent le malin, à l'horizon pur, on voyait fumer sur les collines d'énormes brasiers qui, la veille^ avaient été des villages, et des flammes géantes se tordre sur les tours des villes, qui parfois s'abattaient à grand bruit. Ces images de dévastation se succédaient comme des signaux, faisant contraste avec la paix des plaines, avec le silence redouté des solitudes, à travers lesquelles on se hâtait.
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Le danger continuel rendait plus doux et plus précieux l'amour; plus vif, le sentiment. Au cours des mêmes chemins qu'elle avait suivis pour venir, Marie revoyait des bourgades couchées dans rherbe, des ponts coupés pendants sur les rivières, des clochers renversés, des croix à terre. Dans l'universelle instabilité des objets que l'imagination se plaît à croire les plus immobiles, les cœurs seuls promettaient de garder quelque contenance. Il semblait, par comparaison, que les choses de l'âme fussent devenues plus durables. Tout ne peut bouger également à la fois.
Le neuvième soir, ces dames aperçurent Roussillon ou plutôt elles commencèrent à l'entendre, car la bise faible leur apporta l'appel plaintif de ses cloches. Ces voix du bourg passaient et ne s'arre-
taient pas, courant avec le vent dans les bruyères, comme une troupe de vieilles mémoires maternelles, qui ne distinguaient plus entre les absents et les morts. Marie avait envie de leur crier : «C'est moil ne me reconnaissez-vous pas? C'est moi, si triste, qui vous viens demander la douce paix perdue. »
Un gros nuage brillant et floconneux flottait au-dessus de Téglise où il semblait retenu par un attrait magique. Nul vent ne remuait les feuilles des arbres. Le paysage de pierre et de verdure que formait la petite ville avait Tair, sur son coteau, d'une image peinte. Elle donnait la sensation d'être devenue inaccessible, d'être passée tout à coup dans un monde métaphysique, de n'être qu'une évocation persistante du souvenir. Et, en effet, Marie sentait qu'en franchissant
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ses portes, il était je ne sais quoi où elle ne rentrerait plus. Elle ne rentrerait pas dans la joie amicale qu'elle en recevait jadis. Les murs s'ouvraient muets, ils évitaient de lui sourire; ils se tenaient graves et distraits devant sa peine.
Voici les chemins par où son adolescence s'était avancée aA^ec celle d'Hélène, comme un double et inséparable espoir.
En y repassant maintenant, elle n'y allait plus promener qu'une existence incohérente, à laquelle manquait une part de soi. Voici la fenêtre de la tour, d'où elles avaient vu venir les cavaliers ; le balcon où M. de Varambon s'était penché la première fois à son côté. Sur quelles routes lointaines son triste amant chevauchait-il aujourd'hui.^
Ainsi, partout, en quelques mois, l'harmonie s'était rompue entre les
choses et elle, comme si les choses eussent secoué une rêverie qu'elle y avait mise, — impropres à porter trop longtemps les chagrins des hommes, pliant sans cesse leurs formes à d'autres souffrances, à d'autres joies.
Marie, en traversant la grande rue pour aller a l'église, reconnut et salua, derrièreles vitres, unfm visage. M'^^ Longjumeau cousait près de la fenêtre ouverte. Le deuil de ses vêtements disait sa solitude. Elle souriait sans impatience à sa besogne monotone. Comme elle ne changeait pas de place, elle mesurait les heures du j our au mouvement de l'ombre et comptait ses années des rares événements qui s'y produisaient. Sans doute, sa vie s'en allait d'elle sans faire plus de bruit que le rayon de soleil qui lestement avait sauté des dalles à la fenêtre et s'irait.
tout à Fheure^ perdre, d'un bond, dans le lointain espace. Tout partirait ainsi, emporté quelque matin dans les voiles de l'ombre, déménagé par la nuit qui se retire : vieux coffres, voitures, parenté, amitié, amour, pensée, et jusqu'à sa propre figure. Et rien donc ne se serait passé dans son histoire, rien, excepté le temps, rien, excepté Dieu qui s'approche des âmes en écartant le bruit et les ombres, et fait rentrer en elles son immen site. Et Marie se demandait si l'atmosphère de certains lieux, pénétrant les cœurs comme une rouille subtile, n'y va pas ronger jusqu'au désir et jusqu'au besoin d'espérer. Est-ce que le mouvement monotone de la vie ancienne reprise n'allait pas l'endormir, elleaussi.^ Pourtant, elle savait une autre façon de compter le temps, — à ses douleurs.
Elle avait aussi une notion neuve de Tespace. Elle n'était plus toute en ellemême. 11 y avait des roules lointaines où errait son cœur. Il y avait des tristesses, des périls, des embuscades, pour la tuer de loin. 0 fiancé, au travers de quelles aventures risquiez-vous son amour! Souvent, dans l'horreur de ses songes, elle voyait votre tête précieuse, pendante à la crinière des cavales et votre corps abandonné sans honneur, sur quelque lande sauvage.
Elle revit M. le curé de Roussillon.
Mais par celui-ci elle put juger, de façon saisissante, comme le temps peut être un terrible ouvrier. Le beau prêtre ne vivait plus que par une petite flamme qui vacillait au fond de ses yeux. Son corps sans force semblait d'un autre, à travers le visage duquel regardait mé-
lancollquement rancienne figure dépossédée. Ainsi tout avertissait Marie que le passé si proche achevait de mourir.
Un mois se passa. Aucune nouvelle ne pénétrait dans leur retraite. M'"^ de Tournon et sa fille semblaient ne plus exister pour personne. Le sentiment de Foubli absolu se resserrait sur elles.
Elles avaient la sensation d'être mortes ou crues telles, inexorablement. Ne plus agir, être emmurée toute vive dans le silence de Thistoire, disparaître, passer à l'état de souvenir, ne plus éveiller d'échos, ne plus jouir de soi que rétrospectivement, comme dans une lecture, voilà surtout ce qui était intolérable à la comtesse. Elle avait peur, si la situation se fût trop prolongée, d'y évanouir sa personnalité. Sa seule ressource, pour s'assurer qu'elle vivait encore, était de que-
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relier Marie. Mais raccoutumance hansformait peu à peu ses violences en une répétition machinale dont la réalité s'émoussait. Elle n'était pas très sûre d'être entendue et bientôt elle perdit jusqu'à la sécurité d'avoir parlé,
Une haine obscure s'amassait en elle contre Varambon qui n'écrivait pas, une haine qu'on pourrait appeler vitale, car elle puisait son énergie dans l'appétit de vivre que nourrissait cette ume véhémente.
Un jour, pourtant, un courrier parut.
11 n'apportait rien du marquis, mais ce qui était plus inespéré, une lettre de Marguerite de Valois, reine de Navarre.
Celle-ci mandait à la comtesse son intention de se rendre aux eaux de Spa, que les médecins lui avaient depuis longtemps conseillées. Et comme, pour atteindre à
cette ville de Spa, il fallait précisément passer par les terres du roi d'Espagne, alors gouvernées par l'archiduc don Juan d'Autriche, il avait été jugé convenable qu'une princesse du sang de France n'y parût point sans un équipage digne de son rang. En conséquence, elle y serait accompagnée d'une nombreuse suite de dames et d'écuyers, à la tête desquels elle souhaitait que ses bonnes amies ^me ^Q Tournon et sa fille figurassent.
A cette lecture, le visage de la comtesse s'illumina et, enfin assurée de se survivre, elle se donna la force d'être calme, de se montrer, par une certaine froideur, nullement surprise de ce retour de la fortune. Marie aussi éprouva une grande joie : c'était quelque chose déjà que de se mettre en route, de s'en aller n'importe où, hors de l'atroce solitude,
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vers la vie. Peut-être les chemins lui parleraient-ils de son fiancé.
Et, cependant, quand elle fut sortie de Roussillon et que, de la plaine, elle aperçut une dernière fois le bourg trapu massé sur la colline se replier sur luimême, se réduire aux menues dimensions d'une image, songeant que toute sa première jeunesse tenait dans cette petite chose, là-bas perdue, elle eut la sensation déchirante de s'en aller hors d'elle-même.
Leur voiture les conduisit jusqu'à Condrieu, petite ville célèbre par la batellerie du Rhône où ses habitants s'étaient fait une grande réputation. Le bateau remonta le fleuve, dont il longeait les bords, tiré par des chevaux qui plongeaient dans l'eau plus haut que le poitrail. Parties le matin, les dames de
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Tournon atteignirent Lyon, presque à l'heure du crépuscule. Là elles remontèrent en carosse et se firent conduire rue Saint-Barthélemy .
Elles entrèrent dans Lyon monumental, magnifique et noir. L'énorme Saint- Jean se dressait vis-à-vis de l'énorme Saint-Nizier. Leurs bourdons se répondaient, faisant trembler la cité sous leurs coups répétés, sans pouvoir secouer le cauchemar de brumes qui pesaient inexorablement sur elle. Des rues grimpaient, visqueuses, puis se perdaient aussitôt dans le brouillard, où tout s'évanouissait, — monde étrange et doux aux âmes mélancoliques, où l'effort de l'homme luttait contre l'élément, concevant toujours plus grand, avec l'espoir toujours vaincu de faire gigantesque jusqu'à crever enfin la nuit qui l'oppressait,
jusqu'à forcer la brume à voir ses murailles.
Çà et là, un artiste anonyme, ciselant un portrait ou une fenêtre, avait tâché, par la délicatesse des détails, d'exprimer quelque merveilleux rêve, comme il en naît parfois dans les âmes encloses, — bornant son ambition sans doute à être vu et approuvé de la jeune inconnue qui, du balcon voisin, contemplait son ouvrage. Cette ogive ou ces meneaux, c'était un roman peut-être qu'ils contaient au jour le jour, roman sans suite, tout intérieur, et dont les yeux étaient morts depuis longtemps, pour qui ils avaient été sculptés.
Ville d'artisans et de bourgeois sévères , toute grouillante de peuple et cependant d'aspect solitaire, massive et ornée, pompeuse et triste, hantée des visions
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des pays lointains où courait se perdre Fécume de ses fleuves, nostalgique et pourtant immobile, Lyon regardait patiemment les radeaux de ses mariniers remonter la Saône et se rattacher fidèlement à ses amarres.
Le carosse des dames de Tournon s avançait lentement dans le brouillard compact, çà et là troué de lueurs qui se reflétaient sur le pavé humide où glissaient les chevaux. Des arcades s'ouvraient sur l'abîme où des silhouettes vite disparues s'enfonçaient.
Tout à coup passèrent deux cavaliers vêtus de gris et aussitôt ils se mirent à galoper, presque juxtaposés au véhicule, de telle sorte qu'ils avaient l'air de se mouvoir avec. Le plus proche ne cessait de rire ; l'autre demeurait sombre et enveloppé. De leur conversation Marie ne
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saisissait que des syllabes confuses, et pourtant le premier de ces personnages parlait, le visage si près de la vitre du carosse, qu'elle eut plusieurs fois la sensation d'être interpellée. M""^ de Tournon s'agitait avec humeur, lorsqu'un rétrécissement de la rue les obligea à se ranger. Mais ils ne tardèrent pas à reparaître, insistants jusqu'à l'obsession.
Leur costume de gros drap indiquait plutôt des fils de bourgeois que des gentilshommes. Du reste, on ne les voyait que de buste, Quels roturiers pouvaient elre assez osés pour escorter avec cette effronterie d'aussi grandes dames. ^^ Les plus sévères regards de M""^ de Tournon ne parvenaient pas à leur faire baisser les yeux.
Un instant, Marie eut un coup au cœur. Elle se demanda si le jeune homme
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le plus éloigné, et qui paraissait cacher son visage, ne serait pas M. de Varambon. Une âme éprise est toujours si près de croire à l'impossible. Mais non! Rien dans la tournure de l'énigmatique cavalier ne rappelait les façons si spéciales de son fiancé. Et puis quelle vraisemblance y eût-il eu qu'il se dissimulât de la sorte .^ Quelle vraisemblance qu'il eût enduré les rires insolents de l'autre.^
Enfin la voiture atteignit Thôlel; ]y|me jg Tournon et sa fille descendirent, mais déjà les deux inconnus avaient disparu.
On remisa. Ces dames firent allumer du feu dans leur appartement. Une pluie fine se mit à tomber. La comtesse était si transie d'ennui que son agitation ordinaire s'apaisait en un sourd murmure et que, devant les bûches chaudes, une
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somnolence pénétrait tout son être. Le rêve de Marie Femporta doucement vers ces froides et ténébreuses villes où Ton dit que les cigognes font leur nid dans les clochers gothiques. Elle y vit passer ces reîtres aux visages farouches parmi lesquels M. de Varambon lui avait dit que son destin l'amènerait peut-être; elle le vit lui-même, mince, pâle et fin, tel qu'un de ces imperatores adolescents de la Décadence romaine, marchant à la tête des lourds Barbares.
Un bruit de voix la fit venir à la fenêtre. Elle poussa un cri qui réveilla en •sursaut M""^ de Tournon.
— Encore eux! dit-elle. Ils sont là sous le porche... Celui qui nous regardait remet à Tautre la bride de son cheval... Le voilà dans la galerie... C'est lui dont on entend les bottes dans Tescalier.
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En effet, deux minutes après, un pas lourd où cliquetaient des éperons sonna dans le couloir, puis une voix mâle s'éleva :
— C'est bien ici qu'est descendue ]\|me jg Tournon ?
La porte s'ouvrit, livrant passage à un bel homme barbu, dont le rire éclaira l'appartement. Arrivé au milieu de la pièce, l'inconnu salua, en retirant sa toque, d'une rapide, familière et un peu narquoise inclinaison de tête, que corrigea tout aussitôt l'abondante assurance de sa physionomie, puis il marcha droit à la cheminée.
]\|me ^Q Tournon, indignée, le criblait de regards furieux, qui ne l'arrêtèrent pas.
— Le Roi n'entrerait pas chez moi avec ce sans-gêne, dit-elle, à moitié suffoquée.
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— Aussi bien, répondit Tautrc tranquillement, avez-vous en votre présence quelqu'un dont c'est le métier d'aller droit au Roi, en le regardant en face.
— Qui êtes-vous donc?
— Un ami ! reprit-il avec le même désinvolte sourire. En outre, un voyageur crotté. Peut-être ai-je aussi Todeur du chien mouillé. Que votre charité absolve ce que cette dernière circonstance peut avoir d'incommode.
Il s'assit.
— Le bon feu I dit-il. Je prends place, avec votre permission, entre vous et cette adorable demoiselle.
Marie tressailHt, mesura l'insolent d'un regard de dédain, puis, joignant les mains, elle tourna les yeux vers le ciel, et resta, dressée, toute pensive.
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— Eh ! eh ! murmura-t-il en la contemplant avec un visible plaisir.
]y|mc jg Tournon pâlit. Elle crut à quelqu'un de la police du Roi, venu pour Tarrêter . Elle songea avec terreur à toutes les intrigues de Cour, compliquées si aisément alors par les guerres civiles. Elle se demanda si le voyage de Marguerite à Spa n'était pas un prétexte pour couvrir une faute ou organiser une conspiration.
Après un silence, Thomme reprit :
— Mon compagnon se morfond sous la porte. Bah! qu'il chante un psaume pour attirer sur ma tête légère la sagesse du roi Salomon I Ils sont dix mille, désespérés de ma fugue d'écolier, qui invoquent en ce moment pour moi le dieu des armées. Je suis leur chef. Ils veillent sur la moindre de mes démarches avec
une sollicitude toute maternelle. J'ai dix mille mères parmi eux ! . . .
(( Qui je suis? Vous vous le demandez. Je suis le chef d'une Religion, de la Religion!... Au nom de la Sainte-Trinitc, je fais d'assez triste besogne. Je prends des villes au Roi qui me les reprend la semaine d'après. Nous massacrons, nous brûlons, nous pillons, et les soldats du Roi massacrent, brûlent et pillent ce que nous avons épargné. Puis Guise s'y met et se charge de ce qui reste.
« Je suis Henri, le roi de Navarre ! »
]\|ine ^Q Tournon fit une révérence de Cour. Toute à ses pensées, Marie ne bougea pas.
Le Béarnais soupira.
— Je vous fais horreur. Mademoiselle, continua-t-il. Ceci vous aidera à comprendre le plaisir que j'ai à m'attar-
der près de vos yeux, à me rafraîchir Tâme de votre présence. Je jure Dieu que j'eusse préféré rester étranger à toutes ces histoires. Qu'en adviendrat-il.^^ Ce pays ne me paraît guère en disposition de se faire huguenot. Et d'autre part, du mouvement dont vont mes affaires, je n'ose guère me flatter d'en avoir fini, par la conquête, avant douze ou quinze cents ans. Ah! que tout cela manque donc de gaîté !
Il prononça ces dernières phrases d'un ton de mélancolie véritable.
Et, en effet, la conduite de celui qu'on appela Henri le Grand ne fut peut-être qu'un perpétuel expédient. Prétendant malgré lui, entraîné parles circonstances, il semble n'avoir conquis sa couronne que pour se tirer d'embarras. Au milieu des êtres rares mais artificiels qui l'en-
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touraient, il eut celte qualité d'être toujours parfaitement naturel. Aux combinaisons savantes de son époque machiavélique, il opposa son admirable bon sens et son cœur de bonne volonté. Un fond de bohème, des côtés d'écolier maraudeur, rinsouciance du gain, lui permirent de garder sa belle humeur, au sein des pires disgrâces. Plus amusé qu'avide, ne connaissant pas l'impatience du succès, il ignora le découragement et l'âge ne lui ôta rien de sa gaminerie. Longtemps sa politique consista uniquement à maintenir ses affaires, espérant du temps, du hasard ou de la mort une solution au-devant de laquelle il n'avait ni le goût, ni la force de courir. Cette persévérance usa ses adversaires. Il eut le bénéfice souverain d'avoir duré, d'être resté le seul infatigué parmi la lassitude
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universelle. Mais, dans ses longues années d'apprentissage, il avait eu le temps d'acquérir, sous toutes les formes, Texpérience et les leçons de la vie. Vingt ans durant, il avait fait le métier de Dauphin. Un à un, tous les problèmes du gouvernement s'étaient venus poser devant lui. Il en savait la menue pratique. Bon païen, crâne de faune impénétrable aux idées mystiques, il trancha les questions religieuses avec la sérénité de ces dieux antiques dont il avait la longue barbe indulgente et les yeux fuyants. Il trouva dans la royauté un moyen de s'évader du fanatisme exigeant de ses compagnons. Il leur promit tout et leur donna le moins qu'il put, ayant eu l'habileté de paraître le captif de son nouvel entourage et de faire imputer à sa débonnaireté et à sa faiblesse les mé-
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comptes que ceux de son parti eurent u éprouver de lui.
Tel ou à peu près il apparut à M"^ de Tournon. Et la pensée de celle-ci se hâta de s'en aller vers Tautre, le subtil et changeant Aimé, aux longs doigts fins de demoiselle, tour a tour et si aisément ironiste hautain et joueur d'âme mélodieux.
Cependant la tristesse des sujets abordés avait rendu le roi de Navarre peu à peu sérieux. Il se trouvait, malgré qu'il en eût, à l'une de ces heures méditatives où les moindres propos remuent nos préoccupations profondes et où l'on ne peut s'empêcher de mesurer l'ombre qu'elles font en nous. Visiblement, il ne croyait pas à sa cause. Il aA^ait beau essayer de faire le rêve que tout pourrait finir dans une bataille rangée, où le
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succès demeure au plus habile stratège, il sentait obscurément que le génie des plus grands capitaines était dominé par des lois supérieures et que le gain était insignifiant, n'était que virtuosité vaine, d'une victoire remportée contre ces influences directrices. La terre de France avait ses destinées. Elle ne devait subir ni Guise ni les protestants, par qui elle aurait cessé d'être elle-même. Elle avait précisément pour arbitre entre ses factions le génie le plus dissolvant peutêtre qui fut jamais, cet Henri III, si curieux et si irritant, sous l'œil de qui s'évaporaient les entreprises, comme s'il eût eu pour mission de durer autant que le mal qui rongeait la nation et dont il paraissait lui-même la souffrante figure. La présence de Marie tira le Béarnais de sa rêverie.
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— Là pourtant n'est pas Tobjet de ma visite. Vous allez voir ma femme. C'est elle-même qui m'en a écrit la nouvelle. Dites à cette bonne Marguerite...
(( Du diable si je me souviens à présent de ce que je voulais que vous lui disiez, fit-il avec un large éclat de rire.
(( Dites-lui, dites-lui... combien je soupire après notre réunion. Sa présence seule rétablirait mes affaires. Je ne connais pas d'homme qui la vaille en génie politique, ni d'amie plus sûre et plus loyale. C'est une brave fille du sang de France, fort capable de tenir tête à la fois à la vieille reine et au roi, mon beaufrère, et de leur découdre de l'étoffe.
Il se gratta la tête.
— C'est tout, c'est vraiment tout, je crois. Alii... je me réjouis à la pensée que vous la suivrez près de moi et que
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j'aurai le loisir d'apprivoiser cette jeune beauté, ajouta-t-il en se levant et en saisissant la main de la jeune fille, sur laquelle il déposa un baiser.
Il hésitait encore à se retirer, persuadé qu'il aurait dû dire autre chose. Mais il ne trouvait plus rien. Il fut obligé de convenir à part lui qu'il avait été dupe, en venant si loin et à travers tant de dangers, de cette imagination gasconne qui lui grossissait les choses à l'avance et de son goût gamin pour les escapades. Il se retira lentement.
]y[me ^Q Tournon, toujours grisée par les grandeurs, accompagna le prince à la porte, avec mille obséquiosités. Celui-ci, arrivé sur le seuil, se retourna, mais voyant la jeune fille immobile et dédaigneuse, il se décida brusquement à sortir.
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Bientôt on entendit en bas le galop de deux chevaux qui emportaient les destins de la France.
— Quelle belle intelligence ! fit M"'^ de Tournon.
— J'en connais d'autres qui ont appris a comprendre en apprenant à souffrir.
Je n'ai de goût que pour les âmes nobles, dit la jeune fille.
— Vous pensez toujours a cet aventurier qui sera la cause de notre perte, répondit durement M""^ de Tournon.
Marie cacha sa tête dans ses mains et pleura.
Le lendemain, on se remit en* route pour Paris.
— Nous ne reverrons pas votre Varambon! dit la comtesse, qui cherchait à engager la conversation sur des données pessimistes.
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Hélas! Marie n'avait nul besoin d'être excitée à des craintes qui ne la hantaient que trop. Partout, sur les routes peu sûres, c'était le même spectacle silencieusement éloquent de ruines récentes, de haies rompues, de champs diversement foulés, de solitude agrandie, avec, au fond du ciel pur, ces groupements menaçants de corbeaux qui, d'une allure patiente, suivaient par les plaines les pas des vivants dont ils avaient l'air de guetter le cœur.
On ne marchait que précédé et flanqué de gens, comme une armée sur ses gardes, par longs détours, avec de brusques et angoissants arrêts. Comment un homme seul, a moins d'une protection spéciale du ciel, aurait-il pu échapper a tant de dangers.^
Cependant, un mois après, M'"' de
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Tournon et sa fille arrivèrent à Paris, rue Saint-llonoré: un embarras de voilures les immobilisa.
Le Roi passa devant elles, à pied, lentement, au milieu du peuple liostile. De la pointe de sa chaussure à la plume de sa loque, il était tout vêtu de noir, sans en excepter la collerette et le jabot. Il suivait, les yeux baissés par la dévotion ou le dédain, une lete de mort, qu'il faisait porter devant lui, sur un coussin de velours.
De sourds murmures accueillirent son passage, auxquels brusquement succédèrent des vivais. M""^ de Tournon regarda derrière elle. Une foule délirante se pressait à la rencontre d'un cavalier. De tous les balcons tombaient des fleurs. C'était Guise, souriant à l'ovation, véritable roi de Paris, Guise en qui le peuple
naïf voyait Tespoir d'un autre Charlcmagne. De la main, il alTectait de vouloir apaiser Tenthousiasme, mais celte main aussitôt saisie était couverte de baisers. Des boutiques, des artisans sortaient, portant fièrement qui un mousquet, qui une épée, afin de lui faire escorte.
— Celui-là, disait-on, peut dormir tranquille. Tout Paris veille sur ses précieux jours. Il est plus en sûreté parmi nous que le Roi entouré de ses gardes.
Et ils jetaient des regards pleins de menaces vers le Louvre silencieux.
A la hauteur du Châtelet, une bagarre s'engagea entre les ligueurs et un parti de huguenots.
]y[me jg Tournon demanda audience à Catherine de Médicis. Contre son at-
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tente, ce fut le Roi qui la fit mander.
Elle et sa fille furent donc introduites dans la chambre de ce monarque. Il en avait fait tendre, ce jour-là, les murs d'étoffe de soie noire, larmée d'argent, et toute semée de motifs funèbres. Un orgue, derrière les draperies, modulait le Dies irœ. Lui, mince et long infiniment, avait le costume qu'elles lui avaient vu une heure auparavant. Il n'avait fait que changer de toque. Une plume rouge s'érigeait sur son front comme une aigrette de feu. Nonchalamment étendu, il souriait avec complaisance à ses doigts ornés de bagues.
Il s'inclina à demi pour les saluer et leur fit signe de s'asseoir. Sa voix tour à tour grêle^ rauque et obséquieuse, se nuançait d'inflexions qui paraissaient correspondre à la couleur changeante de
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ses yeux immobiles et scrutateurs. Deux rides obliques, au coin des lèvres, se creusaient sous le fard dont il avait composé sa figure.
Il leur demanda ce qu'elles pensaient du problème de la vie et de la mort.
Marie comprit qu'il parlait par allusion au décor macabre dont il était environné, mais M'"^ de Tournon, qui s'attendait à recevoir quelque communication pressante, fut interdite par ce singulier début de conversation. Il vit son effarement et sourit.
A ce moment, des cris de : a Vive Guise ! » retentirent, distincts et prolongés. Il regarda flegmatiquement à la fenêtre, puis, haussant les épaules :
— Etre un beau roi tragique ! . . . murmura-t-il.
Il n'acheva pas sa phrase, mais aper-
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cevant le reflet de sa silhouette dans les glaces, il parut content de lui.
Un laquais vint, portant de la cire noire sur un plateau. Il en prit un bâton qu'il alluma à un flambeau et, scellant une lettre d'une de ses bagues, il la tendit à la comtesse.
— Vous allez voir la reine de Navarre, dit-il. Remettez-lui ce pli de la part du roi de France.
]y[me (Jq Tournon se leva, pour prendre congé. Il lui fit signe de rester encore.
— Je sais bien, ajouta-t-il, que ma sœur médite des projets en opposition avec les miens. Peut-être même en savez-vous quelque chose. !^ Mais je suis trop paresseux pour vouloir m'en inquiéter aujourd'hui. Puis on se perd souvent pour trop prévoir. Qu'ai -je à craindre de mes adversaires .^^ Ils ont
peur de leur victoire. La haine des partis entre eux monte la garde autour de mon trône 1
Il se tut et regarda vivement la jeune fille.
— Ahl dit-il, Mademoiselle, j'ai vu ces jours-ci quelqu'un qui vous aime.
Celle-ci tressaillit.
— J'ai vu M. de Varambon, continuat-il. Ce jeune homme est digne de vous et vous êtes belle comme son intelligence.
Vous êtes si accomplis l'un et l'autre, que vous méritez d'être malheureux!
Et comme Marie jetait vers lui des regards éplorés et qu'elle semblait ne pas comprendre, il la prit doucement par le bras, l'accompagna jusqu'au seuil de la porte, et là, avec cette autorité dans l'ironie et cet art désanchanteur qui lui étaient propres :
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— Une seule chose est nécessaire, croyez-moi, mon enfant, ajoula-t-il avec lenteur; une seule chose est nécessaire, reprit-il, et c'est de mourir dans la plénitude de sa heauté !
Qu'avait-il voulu dire? Etait-ce une prophétie de ce roi singulier, dont la jeunesse avait grandi, entourée d'astrologues, ou le cruel amusement d'un esprit pervers? Mourir? Pourquoi mourir?
Etait-il donc si difficile de vivre? Pourquoi le destin l'excepterait-il du bonheur d'aimer et d'être aimée, de s'en aller deux à deux, vers la mort commune et vers le jugement de Dieu? De ne former plus qu'une âme de deux âmes et de porter plus vaillamment le fardeau des devoirs et des peines, en le partageant? Cela, le Très-Haut, le Très-Redouté ne le défendait pas. Il avait même des béné-
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dictions pour les époux fidèles et absol- A^ait les secrets des cœurs, pourvu que de leurs pensées il ne fût pas absent, pourvu qu'on s'aimât, dans la Terreur de son Nom et le filial abandon de soi à sa Bonté!
Pourquoi mourir? Etait-ce la rançon d'un trop beau rêve? Pourtant elle sentait bien que si, lui, le fugitif et l'éternel Aimé venait à être la proie des Anges jaloux, il n'y aurait plus de douceur pour elle que dans le repos de la tombe.
Quoi qu'il en fût de ces idées qu'elle voulait écarter, elle savait au moins que M. de Varambon était passé là quelques jours auparavant. En sortant de la Cour, où avait-il dirigé ses pas errants et découragés? Le roi de France l'avait vu, apprécié et ne l'avait pas engagé à son service. Et personne sans doute ne s'c-
tait trouvé pour le soutenir et le consoler, dans son injuste fortune! Que faisait-elle si loin de lui, quand il était dans la peine? Triste bonheur qui lui était dérobé : une autre peut-être, en rencontrant ce douloureux et noble visage, en avait-elle essuyé, de ses mains étrangères, la poussière des regrets et du clieuiin. 0 désastre! 0 irrévocable chagrin si une autre lui aA^ait été plus pieuse !
Pouvait-elle savoir au moins où il était allé. Elle n'avait pas osé interroger le Roi. Mais un espoir lui restait. Elle allait voir la reine Catherine.
Dans le grand salon sombre où cette femme célèbre les attendait, la comtesse et sa fdle ne distinguèrent d'abord rien, à cause de l'obscurité; puis elles aperçurent des yeux, — des yeux épais,
tenaces, qui paraissaient flottants. Le reste, les chairs molles sous le béguin, Tarchilecture trop étoffée des vêtements, Tattilude lourde, quoique aristocratique du corps, tout s'effaçait, se fondait en pénombre, semblait un prolongement quasi-imaginaire à ce regard obséquieusement impérieux. Marie ne fut pas moins frappée de son rire subit, large et vulgaire, qui s'arrêtait court. Elle usait de ce rire pour mettre ses interlocuteurs à l'aise et stimuler leur verve. Elle les poussait ainsi, ayant l'air de s'amuser fort, les entraînant doucement à lâcher leurs secrets, si bien qu'on ne s'apercevait pas qu'elle-même ne disait rien.
Tout à coup elle changeait de figure et, devenue grave, posait deux ou trois questions nettes, auxquelles il était impossible de se dérober, puis, son enquête
faite, congédiait les gens. Au demeurant, assez généreuse, point vindicative inutilement, toujours prête à traiter avec ses ennemis et à marchander des consciences, — tout, avec elle et au sein de celte Cour toujours remuée et où les coalitions se nouaient et se dénouaient a chaque heure, tout finissait le plus souvent en tragi-comédie.
Elle eut vite fait de s'apercevoir que M""^ de Tournon ne possédait aucun secret et que sa présence ne lui révélerait rien d'important. Cela la rendit rêveuse. Elle se montra distraite et préoccupée, cherchant s'il convenait qu'elle dit ellemême quelque chose et de quelle façon elle pourrait utiliser, au profit de ses vues, la naïveté prétentieuse de la comtesse. Après y avoir songé, elle ne trouva rien .
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Alors, Marie s'enhardit jusqu'à lui poser une timide question sur le passage de son fiancé.
— M. de Varambon, dites-vous? fitelle. Oui, il est venu à la Cour un chevalier qui devait porter ce nom. Autant qu'il m'en souvienne, il a dû prendre la direction des Flandres !
— Imprudente, qui questionnez la Reine-Mère!... s'écria M'"^ de Tournon, bouleversée. Madame, veuillez lui pardonner.
— NonI Elle ne m'a pas blessée, dit Catherine indifférente. Sicile s'intéresse à ce jeune homme, je trouve son interrogation naturelle.
Puis se levant :
— Je n'ai rien de particulier à dire à la Reine de Navarre, ajouta-t-elle. Vous pouvez partir, dès qu'il aous plaira.
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Ce brusque congé, a la suite d'une longue audience vide, alarma la comtesse, en même temps qu'elle affligea sa vanité. Elle accusa sa fdle avec violence d'être la cause de cette nouvelle disgrâce et ressassa contre elle tous les anciens mécomptes. Le reproche le plus cruel qu'elle forma fut celui qu'elle lui fit d'avoir brisé tous leurs liens de famille, de lui avoir arraché l'affection de son autre fille Hélène, et tout cela, ajouta-t-elle à cause de ce fol amour pour un jeune perfide qui s'était joué de leur confiance. Que n'avait-elle cru M. de Balanson.^^ Celui-là était un sage conseiller.
Ainsi sa cruauté industrieuse remettait devant les yeux de Marie toutes les circonstances de l'irréparable passé. Pendant ce temps, le voyage se poursuivait par des terres plates, a perte de vue, où
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les jours s'allongeaient de leur monotonie. Il lui semblait qu'elle n'élait plus qu'une petite douleur errante.
Enfin le conducteur nomma : (( Cambrai! » Elle se réveilla devant une ville pleine de peuple. Une multitude était massée sur les quais, attendant le débarquement de la reine Marguerite.
En sa robe de velours bleu, brochée d'argent et de perles fines, ses cheveux flottant sous sa toque à plumes blanches, elle venait de l'Orient dans sa barque dorée. La lumière du soleil, jusque-là un peu voilée de brumes, courait devant elle sur le fleuve, comme pour préparer son apparition, et un vol de colombes la précédait.
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Vers le temps où ces choses se passaient, le marquis de Varambon venait d'entrer a Namur. Depuis qu'il cheminait, il lui semblait être arrivé au bout de son ame. D'errer ainsi, de déceptions en déceptions, à la recherche d'une fortune qui le fuyait, de n'avoir plus contact qu'avec des inconnus, — simulacres humains animant un paysage élémen-
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taire, de se voir tout seul avec ses pensées, sans cesse envahies par le changeant et morose décor d'une route au terme de laquelle il n'y avait peut-être rien qu'une route pareille, avait résulté pour lui un état d'accablement physique et moral si grand que le sentiment de sa personnalité s'anéantissait, se noyait dans la confusion des choses. Accoudé au parapet d'un pont de la Meuse, il regardait couler l'eau tentatrice, les bateaux remonter, décharger sur les quais de lourdes cargaisons de matière, puis appareiller pour des contrées oii son désir ne l'appelait pas. Et tout autour de lui, pleine de clameurs comme lui, traversée de figures indifférentes comme il en sentait passer en lui, la grande ville pesante comme son angoisse.
Tout à coup, quelqu'un lui mit la
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main sur Tépaulc et, Tappelant par son nom, le lira de sa songerie. Il sursauta, en reconnaissant son frère, crut pousser un cri qui resta dans sa gorge, voulut saisir son épée. Mais Tétonnement le paralysa. M. de Balanson souriait.
— C'est moi ! dit le comte, et vous ne rêvez pas. Mais rassurez-vous. Je ne viens pas vous chercher pour vous conduire de force à Téglise. Puis vous êtes homme. Votre volonté vous assure de vous-même. Pourquoi craindriez-vous.^
— C'est juste, fit le marquis. Mais alors, que me voulez-vous.^
— Vous présenter de ce pas au viceroi qui, à ma prière, vous décerne un brevet de lieutenant. Votre bras.
Docile, quoique encore un peu inquiet, le marquis se laissait conduire, cherchant à pénétrer les pensées de son
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aîné. Celui-ci alla au-devant de son désir.
— Vous me demandez ce que je veux ?
Prendre ma revanche. Vous m'avez mis en posture humiliée. Ce souvenir m'est insupportable. J'ai à reconquérir mon droit d'aînesse. Pour cela, j'ai couru; j'ai posté des gens partout où j'ai pu supposer que vous passeriez. Je me suis transporté moi-même ici. Bien que vous la cherchiez hors du cadre où je l'avais arrangée pour vous, il faut encore que vous me deviez voire fortune. Il sied que vous réussissiez par moi. Ce n'est pas que je vous aime...
— Vous êtes bien bon ! dit le marquis nerveux et ironique.
— Ce n'est pas que je vous aime, reprit froidement le comte, mais vous êtes de ma race ; fils du même père et de la
même mère, peu importe ce qui nous différencie. Il est entre nous un être commun qui veille, c'est le génie de notre famille, que je crois apercevoir dans nos deux volontés, diversement mais toujours hautaines et passionnées.
— Ne vous en déplaise, mon frère, dit le marquis, tel que je suis, je me sens très complet. Je préfère fonder une race, ou, à défaut, être toute ma race.
— Qu'on le veuille ou non, Yarambon, fit gravement Taîné, nul ne s'émancipe jamais tout à fait. Ici-bas, tout s'ordonne a quelqu'un ou à quelque chose. Si vous m'êtes soumis, je le suis, moi, à mes chefs morts, je le suis a l'idée que je me fais de mon devoir.
— C'est-à-dire qu'arrangeant au gré de vos souhaits la voix de vos chefs
morts, vous vous obéissez à vous-même.
Rien n'est plus aisé ni plus agréable.
— Vous plaisantez en vain. Isolé du sentiment de quelque devoir, l'homme ne fait rien de grand. Le caprice et la fantaisie ne donnent ni unité ni satisfaction à la vie. Mais, pour l'instant, il ne s'agit pas de cela. Je vous apporte vos ambitions réalisées. Vous êtes, grâce à moi, pourvu. Vous pouvez épouser votre maîtresse. Etes-vous content.^
— Non!
— Je m'en doutais. Que voudriezvous donc.^
— Vous fuir ! Etre libre !
— Soit! Fuyez.
Le marquis, resté immobile, finit par sourire.
— Allons voir l'archiduc, fit-il. Vous avez raison. Vous êtes le plus fort.
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— Me liaïssez-vous?
— Je crois que c'est moi que je liais.
— Vous eles donc meilleur que je ne pensais ?
— Non! Je ne suis pas bon. Je ne nourris pas de sentiments inutiles.
Le comte regarda son frère avec inquiétude. Celui-ci, tête haute, gravit d'un pas ferme le grand escalier royal, entraînant son interlocuteur.
L'archiduc ne se fit pas attendre. II vint^ la main tendue, comme un être de lumière, comme une intelligence, fille du Soleil, tel qu'il était apparu à la chrétienté, vêtu de sa victoire, à la proue du vaisseau de Lépante, traînant derrière lui l'Orient enchaîné. On parlait de sa naissance mystérieuse, de son enfance vécue parmi les bergers de TEstramadoure, de son père, TEmpercur-Moine,
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et de la main prophéliquement posée sur son front par l'auslère François de Borgia; puis, de la façon dont, sortant de sa romanesque légende, il s'était nommé au Monde qui l'avait vu venir silencieusement de sa bataille, comme un Messie guerrier. Et maintenant, il ne lui restait plus qu'à mourir jeune, après avoir toutefois subi le contrôle des besognes de l'âge mûr. Brusquement, on Tavait transporté dp.ns les Flandres avec une mission de politique froide, en plein pays soulevé, qu'il fallait par la force tour à tour et par la persuasion ramener à l'obéissance. Il allait s'y produire encore supérieur à lui-même, en joignant à la souple ténacité de l'homme d'Etat je ne sais quel charme de mélancolie, d'imprudence et de juvénile audace.
— Vous savez les nouvelles, Balan-
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son? dit-il vivement. La reine de Navarre est sur mes terres. J'en ai reçu avis par un courrier du roi de France, qui la recommande à mes soins. D'autres me sont venus dire qu'elle était à Cambrai. Le prétexte est une saison aux eaux de Spa, le but réel est de rallier à son frère d'Anjou nos provinces soulevées.
— Voilà, en effet, une fâcheuse aventure! dit le comte rembruni.
— Et vous imaginez, Balanson, reprit l'archiduc, que je vais à elle armé, comme je le devrais, de défiance et de courroux.^ C'est que vous connaissez malle visage de cette princesse, la plus belle du monde chrétien. Je l'ai vue, moi, quand je passai à la cour de France, heureux de cacher sous un nom emprunté une célébrité importune. Je l'ai
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vue. Amusé de mon imprudence, j'ai même dansé avec elle; j'ai murmuré ù son oreille des propos d'amour auxquels elle ne fut point sévère, puis je suis reparti. Nos adieux furent d'une merveilleuse tristesse. Elle m'accompagna quelques pas, sans savoir qui j'étais, et moi je songeais que je ne la reverrais plus. Ici, dans mon froid exil, parmi mes fleuves paresseux, ce souvenir avait paru peu à peu s'éteindre avec celui des pays plus beaux où ma jeunesse s'est levée.. .
Il soupira, ayant l'air de sourire a quelque brillante apparition, puis reprit :
— Au bruit du nom de Marguerite, tout le passé de mon cœur s'est levé. Il m'a semblé que ma jeunesse si proche venait m' offrir sur mon balcon une dernière sérénade. — Je ne fais plus de
rcve. Que pourrais -je ajouter a Lépanle?... Dites, Balanson, vous qui connaissez don Juan d'Autriche, ne vous paraît-il pas qu'il convient que sa mort soit d'un jeune homme et que la postérité murmure, en redisant son nom, l'histoire de quelque doux, injuste et mystérieux amour?
— Monseigneur, que vous êtes beau !
Comme je vous envie et vous admire!
s'écria avec feu M. de Varambon.
Mais le comte hochait la tête avec affliction. L'archiduc devina le blâme de riionnête homme. Il n'en fut ni surpris, ni fâché, étant sûr de lui-même.
— N'ayez aucune crainte, grave Balanson, dit-il. Je saurai mener jusqu'au bout mon rêve, avec la dignité qui sied à un politique. Le vice-roi saura surveiller l'amoureux, et, au besoin, prendre
contre lui-même de promptes et énergiques mesures. Ma vie restera pure.
Mais il importe que tout y soit extraordinaire, héroïque et gracieux. Je lègue ma mémoire aux femmes; je veux qu'elle leur soit chère, car vraiment j'aurai passé trop de jours loin d'elles!
L'excellent comte, qui n'avait pas l'esprit romanesque, sortit du palais, médiocrement enthousiasmé, mais son frère avait été ébloui par ce jeune prince chez qui la loyauté, la grandeur d'âme, le penchant aux nobles rêveries paraissaient s'allier si naturellement avec la solidité du jugement, la prudence et la résolution. Il se sentait en communion tellement parfaite avec lui, qu'il devint aussitôt amoureux de la Reine qu'il n'avait pas vue.
M. de Balanson, lui, avait de tout
autres pensées. Il songeait avec remords et pitié à la pauvre petite fille dont il avait par deux fois brisé le frêle bonheur. Le souvenir lui revenait sans cesse, du regard si triste qu'elle lui avait jeté, quand la voiture l'avait emportée de Besançon avec sa terrible mère. Gomment avait-il été assez aveugle pour ne pas distinguer dans sa colère .^^ Comment n'avait-il pas compris que délaissée, elle s'était tournée naturellement vers la seule sympathie apparente qui se fût montrée alors : celle de M. de Varambon.^ Y avait-il eu si grand crime à prêter l'oreille aux propos d'un jeune homme bien né, d'élégante allure et de figure agréable.^ C'avait été lui, Balanson, le vrai coupable, lui et Hélène^ de n'avoir pas prévenu, par d'affectueux avis, une situation très pure certes, mais très douloureuse aussi.
A tout prix, il Aoulait, par quelque grand bienfait, obtenir Foubli de ses torts et son pardon. Il eût souhaité de la voir heureuse, et puisqu'elle aimait M. de Varambon, il s'était résolu à presser leur mariage. De l'acrimonie lui restait pourtant à l'égard d'un homme qu'il accusait d'être hypocrite et décevant.
Il était donc parti à la recherche de son frère, dont il avait reconstitué avec assez de sagacité l'itinéraire probable.
Et maintenant, il entendait le sommer d'épouser M^^^ de Tournon. Dans ce projet entrait un mauvais sentiment qu'il ne s'avouait pas. Obscurément, il s'attendait à des résistances, sachant combien le naturel ombrageux du marquis le mettait en garde contre ses propres désirs, dès qu'on lui faisait une obligation de les satisfaire. Et ce lui était un