CHAPITRE VI
mique, de l'être unique qui vit dans l'humanité , mais qui vit aussi dans le reste de la nature. Le mal suprême étant l'existence, la loi de la souffrance est universelle ; elle n'a ni exceptions ni limites , elle s'étend aussi loin que s'étend l'être, bien au delà du point obscur où la conscience éclôt , bien au delà même de celui où la forme organique apparaît ; elle retentit vaguement dans la vibration du dernier atome d'éther. Mais, si tout ce qui existe souffre, seule l'humanité sait qu'elle souffre, et seule elle peut travailler à la délivrance ; c'est grâce à elle que doit cesser ce tourment sans trêve que l'absolu s'impose à lui-même par cet effort vers l'existence toujours renaissant et toujours châtié par la douleur. Le remède, il est vrai, n'est pas d'une application aisée. Pour amener l'humanité à le concevoir, pour la convaincre de son efficacité, pour la décider à l'appliquer, il faudra bien du temps, de longs efforts, et de nombreuses générations de pessimistes s'épuiseront à cette tâche. Mais aussi quelle gloire de conduire le monde au terme suprême , au
dénouement de cette tragédie lamentable où nous sommes jetés malgré nous, sans avoir été consultés, acteurs et spectateurs pêle-mêle, et dans laquelle nous avaient précédés tant de siècles silencieux, les innombrables et lentes évolutions de la vie organique et de la nature inorganique , victimes muettes de la même fatalité, personnages obscurs de ce drame infini et mystérieux des choses!
L'énigme de la douleur, qui est l'énigme même de l'univers, c'est donc l'homme qui est destiné à la trancher par la pensée et par l'action. Sur ce point, Schopenhauer et Hartmann s'accordent. Il faut voir avec quel accent mystique tous deux nous convient à l'œuvre du salut. On croirait entendre tantôt des prophètes, tantôt des mystiques, toujours des inspirés. « Nous savons, s'écrie Schopenhauer, imitant saint Paul *, que toute créature soupire comme nous après sa délivrance, mais elle attend sa délivrance de nous qui sommes
l. Romains, VIII.