CHAPITRE VI
est fort simple en soi, bien qu'inattendue : il ne peut y avoir de bonheur positif, et pourtant le bonheur est nécessaire ; donc il peut, il doit y avoir un bonheur négatif absolu, qui est précisément la négation même de l'être, l'anéantissement total ; le meilleur état qui se puisse atteindre, c'est l'absence de toute souffrance, la plus haute félicité est de ne pas être. Le bonheur tout négatif de cesser d'être, voilà le but suprême, la seule fin logique des choses, l'explication du processus universel, la formule souveraine de la délivrance. — Or il n'est pas douteux que ce triomphe de l'idée sur le vouloir-vivre ne s'accomplisse tôt ou tard. En dehors de cette solution, il n'y aurait rien qu'une évolution sans fin, un processus que la nécessité ou le hasard viendrait peut-être quelque jour arrêter aveuglément. La vie serait absolument désolée et comme un enfer sans issue. « Pour nous, s'écrie Hartmann, qui reconnaissons dans la nature et dans l'histoire le mouvement grandiose et admirable d'un développement progressif, qui croyons au triomphe final de la raison de plus en plus
éclairée sur les résistances et l'aveuglement du vouloir déraisonnable, nous confessons notre foi dans la réalité d'une fin, qui sera la délivrance de toutes les souffrances de l'existence ; et nous devons contribuer pour notre part, sous la direction de la raison, à achever et hâter l'œuvre suprême. » C'est ainsi que l'on arrive, par une conception raisonnée de l'évolution, à supprimer l'évolution elle-même. Schopenhauer arrivait plus rapidement et plus directement à la même conclusion, par une déduction de la nature de la Volonté, qui, dès qu'elle se réalise, ne peut être qu'effort, fatigue, activité contrariée. Tout être souffre, disait-il, n'étant qu'un degré d' objectivation de la Volonté; toute vie est d'autant plus douleur qu'elle se sent davantage, et, comme la vie humaine représente à son degré le plus intense le vouloir-vivre, elle représente le maximum de douleur dans le maximum de la conscience. Notre monde est, par la nature même de son principe, le plus mauvais des mondes possibles : de là se déduit immédiatement et sans tant de détours f