CHAPITRE VIII
sible que se fera sentir le progrès de la raison et de la conscience1.
Ce sera là un des signes par lesquels s'annoncera la vieillesse de l'humanité : elle vieillira, en effet, comme vieillissent les individus, comme vieillissent les nations. Mûre pour la contemplation, elle rassemblera dans une vue d'ensemble toutes les souffrances et les folles agitations de la vie passée et reconnaîtra la vanité des fins qu'elle croyait poursuivre jusque-là. A la différence de l'individu devenu vieillard, elle n'aura ni enfants ni petits-enfants pour troubler par les illusions de l'amour paternel la sûreté de son jugement et faire renaître avec une nouvelle génération les illusions évanouies. Elle tombera alors dans cette mélancolie supérieure que les hommes de génie ou encore les vieillards de grande intelligence ressentent habituellement. On la verra flotter en quelque sorte au-dessus de son propre corps, comme un
1. Voirie développement de cette idée au chapitre XIV de la III* partie de la Philosophie de V Inconscient.
esprit détaché de la matière, ou, comme OEdipe à Colon e, goûter par anticipation la paix du néant et assister aux souffrances de sa propre existence, comme à des maux étrangers. C'est là cette clarté céleste, cette paix divine qui s'étend sur toute l'éthique de Spinoza; les passions s'y sont évanouies dans les profondeurs de la raison, et résolues en idées à la pure clarté de la pensée... Cependant la douleur, la peine n'auront pas cessé pour cela. C'est cette dernière forme du malheur qu'il faudra faire cesser, après que toutes les illusions seront tuées, l'espérance anéantie, la conviction assurée désormais que tout est vanité, et la vanité la plus vaine de toutes, celle de la science, à jamais bannie du cœur humain. La vie reste encore, et c'est trop. L'humanité est fatiguée de vivre ; elle est fatiguée aussi de mourir si lentement. Elle reste faible et fragile, condamnée à travailler pour vivre et ne sachant pas pourquoi elle vit. Comme tout vieillard qui se rend compte de son état, elle ne forme qu'un vœu, le repos, la paix, le sommeil éternel sans rêve et sans