CHAPITRE VIII
réveil. Et qu'est-ce que cela, sinon l'insensibilité absolue, le néant, encore et toujours le nirvana ?
Reste une troisième condition indispensable pour que le grand acte du renoncement à l'être s'accomplisse avec la puissance d une sentence sans appel : il faut que tous les peuples de la terre communiquent assez facilement entre eux pour qu'il soit possible qu'au même moment, sur tous les points où il se trouve un homme, une résolution commune puisse être prise. Il faut que cela se fasse sans effort, sans hésitation, sans résistance, pour que l'effet se réalise sans obstacle, pour que tout vouloir positif, vaincu et entraîné, s'anéantisse immédiatement dans le non-vouloir absolu, pour qu'en même temps que l'humanité cessera d'être, en abdiquant l'être, toute forme de ce que nous appelons l'existence soit anéantie, l'organisation, la matière, etc., etc., pour qu'enfin s'évanouisse le cosmos tout entier avec ses archipels, ses nébuleuses, ses mondes en formation, et que l'univers tombe en poussière dans le cercueil où l'homme se
268 LE PESSIMISME AU XIXe SIÈCLE.
sera volontairement couché. Ce sera bien cette fois un suicide grandiose, absolu , définitif, sans réveil possible : ce sera le suicide cosmique accompli par l'humanité. — Quant aux détails qui permettront à tout homme vivant alors de participer à cette résolution commune qui détruira le monde, la spéculation philosophique élevée à de telles hauteurs n'a pas à s'en préoccuper ; elle laissera faire cette grosse besogne à l'invention scientifique ; elle compte pour cela sur des perfectionnements indéfinis dans l'application des agents physiques comme l'électricité, et d'ailleurs, quand il ne s'agit que de moyens pratiques d'ordre inférieur, il faut ouvrir à l'imagination une libre carrière. Chacun est libre de se représenter à sa manière ce dernier acte du processus universel et de l'anéantissement final. Il suffit au philosophe d'avoir montré qu'il est possible et qu'il est nécessaire.
Nous avons exposé aussi fidèlement que nous l'avons pu la série de ces bizarres conceptions. Le courage nous manque pour les discuter; à quoi bon d'ailleurs entreprendre