CHAPITRE PREMIER
sacrifice sanglant, de la guerre considérée comme une institution providentielle, de l'échafaud placé à la base de l'État. Le cœur se serre au spectacle de la vie humaine en proie à des puissances formidables et de la société soumise à un joug de fer, sous un maître qui est un dieu terrible servi par des ministres sans pitié. Mais cet appareil de terreur ne tient pas devant un instant de réflexion. On sent bien vite que ce sont là des paradoxes de combat, des apologies et des affirmations violentes opposées à des attaques et à des négations sans mesure. Joseph de Maistre est un polémiste plutôt qu'un apologiste du christianisme ; la bataille a ses emportements ; l'éloquence, la rhétorique môme ont leur ivresse au milieu de la mêlée ; celles de M. de Maistre l'entraînent, il ne les gouverne pas, il en est possédé. Les arguments ne lui suffisent plus, il les pousse à l'hyperbole. C'est un grand écrivain à qui manque un peu de raison, un grand peintre qui abuse de l'effet; son pessimisme est de la couleur à outrance. Au fond , rien n'est changé dans les perspectives du dogme
22 LE PESSIMISME AU XIXe SIECLE
chrétien ; la vie future contient l'explication ci le remède du mal qui règne sur la terre. On chercherait en vain dans l'histoire du christianisme, sauf peut-être dans quelques sectes gnostiques, rien qui ressemble à cette philosophie nouvelle. L'histoire delà philosophie elle-même n'offre rien d'analogue. On ne peut absolument pas classer au nombre des pessimisteSj malgré des ressemblances superficielles, ceux qui élèvent des objections contre l'optimisme. A ce compte, tout le monde ou à peu près serait, à son heure, pessimiste. Aucune philosophie n'a donné une explication suffisante du mal: ni les stoïciens, ni Platon, ni Descartes, ni Leibniz, ni Rousseau n'ont réussi complètement à concilier l'existence du mal, sous toutes ses formes, avec le gouvernement de l'univers. Il y a là une redoutable antinomie pour la raison. Ceux qui l'ont posée sans la résoudre ne sont pas pessimistes pour cela et ce serait mêler tout et confondre les nuances que de ranger Carnéade, Bayie ou Voltaire parmi les philosophes qui proclament le mal absolu de l'existence :