CHAPITRE IL
collectives, on jouit d'avance en idée de ce bonheur auquel on travaille et dont d'autres jouiront, on le veut pour ses descendants, on s'enivre de cette idée et des sacrifices qu'elle réclame. Ce noble rêve du bonheur de l'humanité future sur la terre par les découvertes de la science, par les applications de l'industrie, par les réformes politiques et sociales, c'est la philosophie du progrès, qui, dans certaines âmes enthousiastes, devient une religion. - Voilà les trois théories du bonheur dans lesquelles s'est épuisée l'imagination de l'humanité : ce sont « les trois stades de l'illusion humaine, » successivement et inutilement parcourus par les générations qui se remplacent sur la scène du monde et qui, changeant de foi sans changer de déception, ne font que s'agiter dans le cercle d'une infranchissable erreur, l'incorrigible croyance au bonheur.
Hartmann a tort de penser que ces trois stades d'illusion se succèdent. Ils sont simultanés, ils coexistent dans la vie de l'humanité, il n'y a jamais eu un temps où ils n'aient été
représentés ; ce sont trois races éternelles d'esprits plutôt que trois âges historiques. A l'heure où j'écris, n'y a-t il pas, dans l'ample variété de la société contemporaine, des optimistes du temps présent, des optimistes de la vie future, des optimistes de l'âge d'or que le progrès fera éclore sur la terre? — De plus, ces divers stades, bien des hommes les parcourent dans une seule vie : tel d'entre nous a poursuivi successivement l'image du bonheur dans le rêve de la vie actuelle, dans la vie future, dans l'avenir de l'humanité. — Enfin, l'ordre de succession et de développement que marque M. de Hartmann n'est nullement un ordre rigoureux; chaque homme peut parcourir ces diverses étapes dans un ordre tout différent, même dans un ordre inverse. Il n'est pas rare de voir une âme, après avoir traversé les illusions du bonheur terrestre et celles du progrès indéfini, s'arrêter et se reposer dans la foi à l'invisible et au divin ; et de même il n'est pas impossible que cette évolution s'accomplisse dans l'ordre contraire, commence par les plus nobles aspirations religieu-