CHAPITRE IL
être philosophe , il a mérité de l'être , il l'est. X'
Jugeons-le donc comme il souhaite d'être jugé, et voyons avec quelle exactitude la théorie de Yinfelicità, répandue à travers toutes les poésies et concentrée dans les OEuvres morales1, rappelle ou plutôt annonce les inspirations de la philosophie allemande contemporaine.
Il n'y a, selon M. de Hartmann, que trois formes de bonheur possible pour l'humanité, trois manières de le comprendre et de le réaliser. On aura beau exciter et torturer son imagination pour inventer quelque félicité inédite, on peut être assuré que cette félicité espérée rentrera dans les cadres tracés d'avance, et c'est là déjà une preuve manifeste de la pauvreté de notre faculté de sentir et de la stérilité de la vie. — Ou bien on croit pouvoir atteindre le bonheur dans le monde tel qu'il est, dans la
1. Traduites en partie et analysées par M. Aulard dans l'ouvrage cité.
38 LE PESSIMISME AU XIXe SIÈCLE.
vie actuelle et individuelle, soit par le libre exercice des sens, la richesse et la variété des sensations, soit par le développement des hautes facultés de l'esprit, la pensée, la science, l'art, et les nobles émotions qui en résultent, soit par l'activité héroïque, le goût de l'action, la passion du pouvoir et de la gloire. — Ou bien on transpose l'idée du bonheur , on le conçoit comme réalisable pour l'individu dans une vie transcendante après la mort : c'est l'espoir dans lequel se précipite la foule des souffrants, des pauvres, des méprisés du monde, des déshérités de la vie; c'est l'asile ouvert par les religions et particulièrement par le christianisme aux misères sans remède et aux douleurs sans consolation. — Ou bien enfin, se détournant de Y au-delà transcendant, on conçoit un au-delà terrestre, un monde meilleur que le monde actuel, que chaque génération prépare sur cette terre par ses travaux et ses épreuves. On fait le sacrifice du bonheur individuel pour assurer l'avénement de cet idéal nouveau, on s'élève à l'oubli de soi-même, à la conscience et à la volonté