‹ Le pessimisme au 19e siècle: Leopardi - Schopenhauer - HartmannChapitre 42 sur 167 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

un au-delà que personne ne connaît. Nous ne devons plus nous étonner de ces tristes aphorismes qui ne sont que la conclusion de l'expérience résumée des choses, et qui reviennent à chaque instant dans l'œuvre de Leopardi, à chaque strophe, à chaque page Ma vie est un mal ; même sans la douleur, elle est un mal encoreX — Il n'y a pas de situation si malheureuse qu'elle ne puisse empirer ; la fortune sera toujours la plus forte, elle finira par rompre la fermeté même du désespoir. — Quand finira Yinfelicità ? Quand tout finira. — Les pires moments sont encore ceux du plaisir^— Pas une existence ne vaut mieux, n'a valu et ne vaudra mieux que le néant, et la preuve en est que personne ne voudrait la recommencer. Écoutez le dialogue d'un Marchand iï almanachs et d'un Passant :

« Almanachs! almanachs nouveaux! Calendriers nouveaux ! Des almanachs pour l'année nouvelle? — Oui, monsieur. — Croyez-vous qu'elle sera heureuse, cette année nouvelle? — Oh ! oui, illustrissime, bien sûr. — Comme l'année passée? — Beaucoup, beaucoup plus. — Comme l'autre? — Bien plus, illustrissime. — Comme celle d'avant? Ne vous plairait-il pas que l'année nou-

70 LE PESSIMISME AU XIXe SIÈCLE.

velle fût comme n'importe laquelle de ces dernières années?— Non, monsieur, il ne me plairait pas. — Combien d'années nouvelles se sont écoulées depuis que vous vendez des almanachs? — 11 va y avoir vingt ans, illustrissime. — A laquelle de ces vingt années voudriez-vous que ressemblât Tannée qui vient? — Moi? je ne sais pas.

— Ne vous souvenez-vous d'aucune année en particulier qui vous ait paru heureuse? — Non, en vérité, illustrissime. — Et cependant la vie est une belle chose, n'est-il pas vrai? — On sait cela. — Ne consentiriez-vous pas à revivre ces vingt ans, et même tout le temps qui s'est écoulé depuis votre naissance ! — Eh ! mon cher monsieur, plût à Dieu que cela se pût! — Mais si vous aviez à revivre la vie que vous avez vécue, avec tous ses plaisirs et toutes ses peines, ni plus ni moins? — Je ne voudrais pas. — Et quelle autre vie voudriez-vous revivre? La mienne, celle d'un prince ou celle d'un autre? Ne croyez-vous pas que moi, le prince ou un autre, nous répondrions comme vous, et qu'ayant à recommencer la même vie, personne n'y consentirait? — Je le crois. — Ainsi, à cette condition vous ne recommenceriez pas? —Non, monsieur, non vraiment, je ne recommencerais pas. — Quelle vie voudriez-vous donc? — Je voudrais une vie faite comme Dieu me la ferait sans autre condition. — Une vie au hasard dont on ne saurait rien d'avance, comme on ne sait rien de l'année nouvelle?

— Précisément. — Oui, c'est ce que je voudrais, si j'avais à revivre, c'est ce que voudrait tout le monde. Cela signifie qu'il n'est jusqu'à ce jour personne que le hasard n'ait traité mal. Chacun est d'avis que la somme du mal a été pour lui pins grande que celle du bien : personne ne voudrait renaître à condition de recom-

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