‹ Le pessimisme au 19e siècle: Leopardi - Schopenhauer - HartmannChapitre 57 sur 167 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

mense auditoire, vague et flottant, qui, pour n'être pas concentré dans une salle d'université, n'en est pas moins tout-puissant pour faire la réputation des auteurs, le succès des livres et la fortune des systèmes. Les contradictions ne manquent pas non plus, elles abondent, vives et passionnées : il suffit de rappeler le nom du bruyant et ardent Duhring, tout récemment encore docent à l'université de Berlin. Ces discussions, qui ont réveillé la vie philosophique un peu éteinte en Allemagne et comme étouffée sous le bruit des armes, montrent la vitalité croissante de la philosophie qu'elles essaient de combattre et d'arrêter dans ses progrès : curiosité très- vive autour du pessimisme, critique acharnée prouvant le succès, c'est cela même qui est un fait à constater et un symptôme à étudier.

Rien au premier abord ne paraît plus antipathique à l'esprit français que cette philosophie obscure dans son principe, trop claire dans ses conséquences , qui ôte à la vie tout son prix et à l'action humaine tout son ressort. La passion de la lumière, le goût

de la logique, l'ardeur au travail, l'habitude et l'activité utile, voilà de quoi nous défendre suffisamment, à ce qu'il semble, de ce côté du Rhin, contre les influences subtiles et dissolvantes. Et pourtant, il y a eu à plusieurs reprises, de notre temps et même en France, des atteintes irrécusables de ce mal dans certains esprits que le culte de l'idéal semblait devoir préserver de toute contagion pareille. — Au déclin de sa vie, dont on peut suivre les phases morales dans la suite de ses poèmes et dans le Journal d'un poète, M. Alfred de Vigny, se détachant peu à peu des inspirations religieuses de sa jeunesse, cherchait je ne sais quel sombre refuge dans une sorte de misanthropie, qui ressemblait fort au pessimisme. Il écrivait des pensées comme cellesci, que l'on peut recueillir à travers son journal de plus en plus amer et désespéré : « La vérité sur la vie, c'est le désespoir. » — Il ajoutait, il est vrai, sans bien voir la portée de cette restriction considérable : « La reli- « gion du Christ est une religion de désespoir, « puisqu'elle désespère de la vie et n'espère

Page 1