CHAPITRE III
« qu'en l'éternité. » Ou bien encore : « La contemplation du malheur même donne une jouissance intérieure à l'âme, qui lui vient de son travail sur l'idée du malheur. » — « Un jeune homme se tue. Dieu lui dit : « Qu'astu fait ? » — L'âme répond à Dieu : « C'est pour t'affliger et te punir. Car pourquoi m'avez-vous créé malheureux ? Et pourquoi avezvous créé le mal de l'âme, le péché, et le mal du corps, la souffrance ? Fallait-il vous donner plus longtemps le spectacle de mes douleurs?» — Enfin, que dire de cette pensée? « N'est-il pas merveilleux, que lorsqu'on apprend à l'enfant qu'il doit mourir un jour, il ne se couche pas jusqu'à ce que la mort vienne le prendre ? — Pourquoi travaille-t-il pour tomber en poussière tout entier? — Que veut dire cela ? — Pourquoi nous a-t-on mis au monde? — Mais chut ! c'est la seule question sans réponse. » Ces méditations lugubres nous préparent à comprendre les poésies publiées après sa mort sous ce titre : Les Destinées, par exemple, cette pièce étrange et saisissante : la Mort du Loup. Le loup, après une
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longue lutte, acculé par la meute et par les chasseurs, se couche,
« Et sans daigner savoir comment il a péri, Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri. »
Et le poète, contemplant ce spectacle, s é-
crie :
« Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur !
Il disait : « Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.
Gémir, pleurer, prier, est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la vie où le sort a voulu t'appeler,
Puis après, comme moi souffre et meurs sans parler......
A voir ce que l'on fait sur terre et ce qu'on laisse, Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
Depuis cette crise de misanthropie absolue ou de pessimisme aigu qui avait désolé la dernière partie de la vie du poète, il s'était écoulé, dans l'histoire des lettres françaises, un intervalle assez long de silence; le pessimisme semblait oublié. Mais voici que reparaît au milieu de nous, non sans éclat, cette philosophie du désespoir. Plus d'une imagination ardente et troublée a cru se reconnaître dans
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l'accent amer, hautain, d'un poète de grand talent, l'auteur des Poésies philosophiques. Si Ton voulait démêler l'inspiration qui fait l'unité de ces Poésies, on ne se tromperait guère en la cherchant dans la conception de Y in félicita. C'est un Léopardi français, égalant presque l'autre par la vigueur oratoire et le mouvement lyrique. Ecoutez la plainte de l'homme quand, trompé par la nature, il l'accuse et de désespoir se rejette dans le néant :
« C'en est fait, je succombe, et quand tu dis : J'aspire ! Je te réponds : Je souffre \ infirme, ensanglanté ; Et par tout ce qui naît, par tout ce qui respire, Ce cri terrible est répété.
Oui, je souffre, et c'est toi, mère, qui m'extermines, Tantôt frappant mes flancs, tantôt blessant mon cœur ! Mon être tout entier, par toutes ses racines, Plonge sans. fond dans la douleur.
Oh! quelle immense joie, après tant de souffrance! A travers les débris, par-dessus les charniers, Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance : « Plus d'hommes sous le ciel ! Nous sommes les derniers ! »
Quelques poètes contemporains ont répété ce cri farouche. Il semble que le Pessimisme
1. L.Ackermann. V Homme et la Nature, Promélhée, Pascal. — Voir l'étude que nous avons consacrée à ce poète dans les Problèmes de morale sociale.
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offre à l'imagination des poètes, un attrait tout particulier : c'est comme un nouveau genre de romantisme qui renouvelle le thème de leurs inspirations, un romantisme philosophique, après que l'autre s'est épuisé.
Si la voix de Léopardi a trouvé en France de profonds et douloureux échos, celle de Schopenhauer a eu aussi son retentissement, et plus d'une conscience s'en est émue.
Nous n'apprendrons rien à nos lecteurs en leur rappelant que les Dialogues philosophiques, récemment publiés, ont une couleur prononcée de pessimisme. Sans doute il ne s'agit plus ici d'une de ces théories violentes, sans nuance, qui prétendent résoudre l'énigme totale d'un seul coup et se contentent de retourner contre lui-même le dogmatisme des optimistes en opposant un but négatif ou l'absence de but aux fins raisonnables et divines, et le mépris absolu de la vie à l'estime qu'en doivent faire raisonnablement les hommes. Il y a bien des atténuations, des restrictions de toute sorte, des apparences même de contradiction à l'idée