CHAPITRE III
nous trompe, que ce soit la Nature ou Dieu : c'est l'idée fixe qui revient sans cesse, qui obsède l'esprit de l'auteur, remplit son livre de la plus sombre poésie. Les manœuvres d'une puissance occulte, les fourberies qu'elle emploie pour arriver à ses fins par nous, malgré nous, contre nous, voilà le grand drame qui se joue dans le monde et dont nous sommes les acteurs et les victimes. Partout c'est ce pouvoir sans nom qui dupe les individus pour un intérêt qui leur est étranger, dans tout ce qui touche aux instincts, à la génération, à l'amour même : « Tout désir est une illusion, mais les choses sont ainsi disposées qu'on ne voit l'inanité du désir qu'après qu'il est assouvi... Pas d'objet désiré dont nous n'ayons reconnu, après l'embrassement, la suprême vanité. Cela n'a pas manqué une seule fois depuis le commencement du monde. N'importe, ceux qui le savent parfaitement d'avance désirent tout de même, et YEcclésiaste aura beau prêcher éternellement sa philosophie de célibataire désabusé, tout le monde conviendra qu'il a raison, et néanmoins désirera. » —
Nous sommes exploités, voilà le dernier mot du livre. « Quelque chose s'organise à nos dépens ; nous sommes le jouet d'un égoïsme supérieur... L'hameçon est évident, et néanmoins on y a mordu, on y mordra toujours. » C'est tantôt le plaisir, dont il faut payer ensuite l'exact équivalent en douleur, « tantôt la vision de chimériques paradis auxquels, à tête reposée, nous ne trouvons plus une ombre de vraisemblance, tantôt cette déception suprême de la vertu qui nous amène à sacrifier à une fin hors de nous nos intérêts les plus chers. »
La vertu, une déception ! qui s'y serait attendu de la part d'un philosophe qui, dans le naufrage universel des idées métaphysiques, au-dessus des flots et de l'abîme, avait jusqu'ici maintenu d'une main si ferme, comme dans une arche sainte, l'idée du devoir ! L'impératif catégorique suivrait donc le sort des principes de la raison pure, et le privilège de commander à la volonté au lieu de commander à la raison, qui, aux yeux de Kant et de ses disciples, devait le sauver du scepticisme et