CHAPITRE III
pessimiste qui paraît avoir été la grande tentation de l'auteur pendant qu'il méditait ou qu'il écrivait; ces conflits dépensées contraires, exprimés avec une sincérité parfois dramatique, ne sont pas un des moindres attraits de cette œuvre troublante et troublée. Mais enfin il n'est guère contestable qu'aux influences jusqu'alors dominantes de Kant et de Schelling ne soit venue se mêler, dans l'inspiration de ce livre, l'influence de Schopenhauer. La lutte de ces deux esprits est visible d'une page à l'autre, souvent dans la même page.
C'est Kant qui inspire encore quelques belles pensées sur la vie humaine et le monde luimême, inexplicables sans la finalité morale, ou bien ce touchant aveu que ce qu'il y a de meilleur au monde, c'est la bonté, et que « la meilleure base de la bonté, c'est l'admission d'un ordre providentiel où tout a sa place et son rang, son utilité, sa nécessité même1. »
1. Dialogues philosophiques, par M. Ernest Renan, 1876, Introduction, p. xvr.
102 LE PESSIMISME AU XIXa SIÈCLE.
C'est Schelling qui règne à certaines heures et qui reprend son empire à travers les inquiétudes et les découragemens, quand on nous dit : « L'univers a un but idéal et sert à une fin divine ; il n'est pas seulement une vaine agitation, dont la balance finale est zéro. Le but du monde est que la raison règne1; » ou bien encore : « La philosophie des causes finales n'est erronée que dans la forme. Il ne s'agit que de placer dans la catégorie du fieri, de la lente évolution, ce qu'elle plaçait dans la catégorie de l'être et de la création. » Mais ces clartés sereines ne durent pas et s'éteignent graduellement dans les ombres du pessimisme. Même dans la partie du livre consacrée aux Certitudes, ce qui domine, c'est l'idée lugubre d'une ruse gigantesque qui plane sur la nature humaine, l'enlace dans ses inévivitables lacets et la pousse par la persuasion ou par la force à des fins inconnues à travers l'obstacle et la souffrance.
Il y a quelque part un grand égoïste qui