CHAPITRE III
contre un état de choses dont on voit la duperie. Il faut à la fois la voir et s'y soumettre. »
S'y soumettre , et pourquoi ? Je ne m'explique pas comment on peut continuer à obéir à des ordres qu'on sait être des pièges, s'il suffit d'un acte de volonté pour s'y soustraire. Un pareil héroïsme de soumission dépasse non-seulement mes forces, mais mon intelligence. A mon sens, Schopenhauer a mille fois raison contre cette chevalerie, qu'on admire légitimement quand elle est celle de l'idéal, qu'on cesse d'admirer quand elle s'offre en immolation à ce je ne sais quoi, l'ordre « d'un tyran fourbe. » La pensée qui nous a affranchis de l'illusion nous a du même coup affranchis de l'obligation. — Oui, Schopenhauer a raison de nous prêcher la révolte, si nous nous sentons dupes. Pas de loi intellectuelle ou morale qui puisse nous imposer le sacrifice à un but qui n'a aucun rapport, même idéal, à nous. Il n'y a de devoir qu'autant qu'on croit au devoir; si l'on n'y croit plus, si l'on voit clairement que le devoir est une duperie, par
là même l'obligation cesse. S'il est vrai, comme on nous le dit, que l'homme, par le progrès de la réflexion, démasque toutes ces roueries qui s'appellent religion, amour, bien, vrai, le jour où ]a critique a tué les ruses delà Nature, ce jour-là elle a été vraiment bienfaisante et libératrice : la religion, l'amour, le bien, le vrai, toutes ces chaînes invisibles dont nous étions liés sont tombées ; nous n'allons pas les reprendre volontairement pour faire plaisir « au grand égoïste qui nous trompait. » Nous étions dupes, nous ne le serons plus, voilà tout : l'homme est libre, et s'il veut employer, comme Schopenhâuer , sa liberté reconquise à détruire ce malicieux enchanteur, qui nous tenait enchaînés, qu'il soit béni pour une pareille tentative ! Et s'il veut prononcer les paroles magiques que Schopenhâuer lui apprend et qui doivent amener la fin de cette triste fantasmagorie, contraindre la Volonté qui a déployé sa puissance sous la forme de l'univers à se replier en soi, à se re tourner vers le néant, gloire à l'homme qui par la critique aura détruit les illusions, et