CHAPITRE III
qui par son courage en aura tari la source empoisonnée! Gloire à lui pour n'avoir pas joué volontairement le rôle de l'éternel dupé de l'univers ! Tout cela est parfaitement logique, si une fois nous lâchons la dernière ancre qui nous retenait encore à un point fixe « sur cette mer infinie d'illusions ; » et cette dernière ancre, c'est l'idée de devoir, attachée * elle-même à l'absolu.
Espérons que ce ne sera là qu'une crise momentanée dans l'histoire de l'esprit français et aussi dans l'histoire du brillant esprit qui a semblé un jour en être atteint. Ce qui nous ferait croire que notre espoir n'est pas vain, c'est que l'auteur marque une date précise à ses rêves, et que cette date, associée aux souvenirs les plus tristes, est une révélation sur l'état moral dans lequel furent écrits ces dialogues. C'est vers les premiers jours du mois de mai 1871 qu'Eutyphron, Eudoxe et Philalèthe se promenaient, en devisant entre eux, accablés des malheurs de leur patrie, dans une des parties les plus reculées du parc de Versailles. C'était après la guerre étrangère et
pendant la guerre civile; cela explique bien des choses. Paris était en proie à des folies qui justifiaient presque les plus sombres appréhensions du pessimisme. Versailles était calme, mais il gardait l'amer et récent souvenir du long séjour qu'y avaient fait nos vainqueurs, les pessimistes à casque de M. de Bismarck. Une contagion flottait encore dans l'air ; Philalèthe la ressentit et en fut troublé. Mais déjà, quand il publia ce livre, il semblait se remettre de la disposition maladive dans laquelle il l'avait écrit. Il nous promet dans une note qu'il publiera bientôt un Essai, composé à une autre époque et sous d'autres influences, et bien plus consolant que celui-ci. Et quant aux lecteurs qui se laisseraient trop émouvoir à ces perspectives désolées, l'auteur leur conte dans sa préface une singulière anecdote, qu'il nous offre comme un antidote infaillible : si quelqu'un devait être attristé à la lecture de ce livre j il faudrait lui dire connue ce bon curé qui fit trop pleurer ses paroissiens en leur prêchant la Passion : « Mes enfans, ne pleurez pas tant que cela, il y a bien long-