CHAPITRE IV. J
à la sensation n'ajoute à la souffrance. Nonseulement l'homme perçoit, comme l'animal, la sensation douloureuse, mais il l'éternisé par le souvenir, il l'anticipe parla prévision, il la multiplie dans une proportion incalculable par l'imagination ; il ne souffre pas seu • lement comme l'animal du présent, il se tourmente du passé et de l'avenir : ajoutez à cela l'immense contingent des peines morales, qui sont l'apanage de l'homme et dont l'animal reçoit à peine quelque atteinte passagère, bientôt effacée sous le flot des sensations nouvelles. Voici une étude de physiologie comparée sur la Douleur qui conclut formellement dans le même sens. « Il est probable qu'il y a, suivant les individus, les races et les espèces, des différences considérables dans la sensibilité. Et c'est ainsi qu'on peut en général expliquer les différences que ces individus, ces races et ces espèces présentent dans leur manière de réagir contre la douleur. » Il convient défaire des réserves sur ce qu'on appelle vulgairement le courage à souffrir. La différence dans la manière de réagir contre la souffrance phy-
sique paraît ne pas tenir autant à un degré différent de volonté qu'à un degré différent de sensibilité, la douleur étant très-vive dans un cas et très-affaiblie dans l'autre. Un médecin de marine affirme avoir vu des nègres marcher sur des ulcères sans paraître souffrir, et subir sans crier de cruelles opérations. Ce n'est pourtant pas par défaut de courage qu'un Européen criera pendant une opération qu'un nègre supporterait sans sourciller, mais bien parce qu'il souffrira dix fois plus que le nègre. Tout cela tend à établir qu'il y a entre l'intelligence et la douleur un rapport tellement étroit, que les animaux les plus intelligents sont ceux qui sont capables de souffrir le plus. Dans les différentes races, la même proportion s'observe exactement. La loi paraît donc être celle-ci : « La douleur est une fonction intellectuelle d'autant plus parfaite que l'intelligence est plus développée1. » Il semble que la thèse de Schopenhauer
1. La Douleur ; étude de psychologie physiologique, par M. le docteur Richet, Revue philosophique, novembre 1877