‹ Le pessimisme au 19e siècle: Leopardi - Schopenhauer - HartmannChapitre 78 sur 167 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

trouve ici une sorte de confirmation. Hartmann reprendra plusieurs fois cet argument et le développera sous toutes ses faces. La conclusion est toujours la même : c'est que l'homme médiocre est plus heureux que l'homme de génie, l'animal plus heureux que l'homme, et dans la vie l'instant le plus heureux, le seul, c'est le sommeil, le sommeil profond et sans rêve, quand il ne se sent pas lui-même. Voilà l'idéal renversé. » Qu'on pense au bien-être dans lequel nous voyons vivre un bœuf ou un pourceau ! Qu'on pense au bonheur proverbial du poisson dans l'eau! Plus enviable encore que la vie du poisson doit être celle de l'huître et celle de la plante est bien supérieure à la vie de l'huître. Nous descendons enfin au-dessous de la conscience et la souffrance individuelle disparaît avec elle. » Cette conclusion très-logique contient ce que l'on peut appeler la réfutation par l'absurde delà thèse pessimiste. Conduite à ses dernières conséquences, cette thèse nous révolte, et en nous révoltant nous suggère une réponse trèssimple. Qui ne voit que la loi de la vie ainsi

formulée n'est pas complète ? Il y manque une contre-partie essentielle. La capacité de souffrir croît, je le veux bien, avec l'intelligence ; mais peut-on douter que la capacité pour un nouvel ordre de jouissances, absolument fermé aux natures inférieures, ne se révèle en même temps et qu'ainsi les deux termes opposés ne croissent exactement dans les mêmes proportions ? Si la physiologie du plaisir était aussi avancée que celle de la douleur, je me tiens pour assuré que la science positive nous donnerait raison, comme l'observation morale le fait déjà.

L'intelligence élargit la vie dans tous les sens, voilà le vrai. L'homme de génie souffre plus que l'homme médiocre, soit; mais il a des joies au niveau de sa pensée. Je suppose que Newton, quand il trouva la formule exacte de l'attraction, condensa dans un seul moment plus de joie que tous les bourgeois de Londres réunis ne pouvaient en goûter durant une année entière, dans leurs tavernes, devant leur pâté de venaison et leur pot d'ale. — Pascal souffrit pendant les trente-

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