CHAPITRE IV
gies de la pensée et lui faire produire, en certaines circonstances, les œuvres les plus admirables du génie, dans lesquelles presque toute trace de la sensation primitive aura disparu, ainsi c'est le propre de l'homme de transfigurer ce qui n'est qu'un instinct animal, d'en faire un sentiment désintéressé, héroïque, capable de préférer la personne aimée à lui-même, et le bonheur de cette personne à la poursuite passionnée du plaisir. Cette faculté d'idéaliser tout ce qui le touche, l'homme l'exerce aussi loin que va son empire; c'est par elle que l'amour se transforme, change d'essence et perd dans sa métamorphose presque tout souvenir de son humble point de départ. La science retrouve l'universel dans une sensation limitée, l'art crée des types que les formes réelles suggèrent et ne contiennent pas l'amour s'affranchit de l'instinct qui l'a fait naître et s'élève jusqu'au don de soi, jusqu'au sacrifice. Voilà par où l'homme se reconnaît, par où il échappe à la nature ou plutôt crée une nature nouvelle où sa personnalité se consacre et s'achève.
160 LE PESSIMISME AU XIXe SIÈCLE.
Telle est, dans toutes les questions qui touchent à la vie humaine, l'infirmité radicale du pessimisme : il y supprime ce qui la relève et l'ennoblit; c'est un exemple caractéristique par lequel on peut juger l'étroitesse et l'infériorité du point de vue où se place cette école pour estimer le prix de la vie et déclarer après examen que la meilleure ne vaut pas le néant.