‹ Le pessimisme au 19e siècle: Leopardi - Schopenhauer - HartmannChapitre 91 sur 167 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

aux applaudissements de l'Allemagne savante et lettrée, votre poétique légende ! Il n'y veut voir, sous les mensonges de l'instinct qui vous trompait vous-mêmes, que la fatalité physiologique. Quand vous avez échangé le premier regard qui vous perdit, au fond, le phénomène qui se passait en vous n'était que le résultat «delà méditation du génie de l'espèce», qui cherchait à rétablir avec votre aide le type primitif « par la neutralisation des contraires, » et qui, satisfait sans doute de son examen , déchaîna dans vos deux cœurs cette folie et ce délire ! Ce fut un simple calcul de chimie. Le génie de l'espèce jugea que les deux amoureux « se neutraliseraient l'un et l'autre, comme l'acide et l'alcali se neutralisent en un sel ; » dès lors le sort de Roméo et celui de Juliette furent décidés. Plus de trêve ; la formule chimique les condamnait à s'aimer, ils s'aimèrent à travers tous les obstacles et tous les périls, ils s'unirent à travers la haine et la mort. Ils moururent de cet amour. Ne les plaignez pas trop ; s'ils avaient vécu, auraient-ils été plus heureux ? Pour l'espèce,

cela eût mieux valu ; pour eux, non. Un long ennui aurait succédé à l'ivresse et vengé le pessimisme. Roméo vieilli et désenchanté, Juliette enlaidie et maussade, grand Dieu, quel tableau ! Laissons les deux amants de Vérone à la tombe qui garde leur jeunesse, leur amour et leur gloire.

Dans toute cette chimie et cette physiologie de l'amour, Schopenhauer ne tient nul compte de la fin véritable qui élève et légitime l'amour humain, en le payant au centuple de ses sacrifices et de ses peines, la formation de la famille et la création du foyer. On peut mesurer ce bonheur à la douleur qui remplit l'âme quand la mort vient éteindre la flamme de ce foyer et en briser à jamais les pierres vivantes. L'excès même du malheur, en ce cas, prouve l'immensité du bonheur que l'on a un instant connu. — Schopenhauer oublie aussi la forme la plus pure que l'amour puisse revêtir dans une âme humaine, grâce à la faculté d'idéaliser , sans laquelle on n'expliquera jamais ni la science, ni l'art, ni l'amour. De même qu'il suffit d'une sensation pour exciter toutes les éner-

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