Lettre à M. de Sinner, 24 mai 1832, écrite en français
un dernier asile, cela n'est pas douteux; il n'est pas possible de détacher la figure souffrante de Leopardi du fond monotone de ses peintures et de ses doctrines'; mais il faut reconnaître que, par un effort méritoire de liberté intellectuelle, il efface autant qu'il est possible la trace de ses souvenirs personnels dans la solution qu'il donne au problème de la vie. Il élève cette solution à un
egré de généralité où commence la philosophie; son pessimisme est bien un système, non une apothéose de sa misère. Par ce trait, que nous voulions mettre en lumière, il se distingue nettement de l'école des lyriques et des désespérés, où l'on a prétendu le confondre; il n'a qu'une parenté lointaine avec les RoUa qui l'ont réclamé pour leur frère : il les dépasse par la hauteur du point de vue cosmique auquel il s'élève; il a voulu
1. Dans son intéressant ouvrage sur l'Inspiration poétique et les Idées philosophiques de Leopardi^ M. Aulard dépasse singulièrement la mesure quand, prenant au pied de la lettre la protestation de Leopardi, il réfute ce qu'il appelle la légende douloureuse formée par ses biographes.
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être philosophe , il a mérité de Fêtre , il Test.
Jugeons-le donc commo il souhaite d'être jugé, et voyons avec quelle exactitude la théorie de Vin félicita^ répandue a travers toutes les poésies et concentrée dans les OEuvres mora* tes*, rappelle ou plutôt annonce les inspirations de la philosophie allemande contemporaine.
Il n'y a, selon M.^,d g^ Hartmann ^ que trois formes de bonheur possible pour l'humanité, trois manières de le comprendre et de le réaliser. On aura beau exciter et torturer son imagination pour inventer quelque félicité inédite, on peut être assuré que cette félicité espérée rentrera dans les cadres tracés d'avance, et c'est là déjà une preuve manifeste de la pauvreté de notre faculté de sentir et de la stérilité de la vie. — Ou bien on croit pouvoir atteindre le bonheur dans le monde tel qu'il est, dans la
1. Traduites en pai'tie et analysées par M. AularJ dans Touvrage cité.
vie actuelle et individuelle, soit par le libre exercice des sens, la richesse et la variété des sensations, soit par le développement des hautes facultés de l'esprit, la pensée, la science, Fart, et les nobles émotions qui en résultent, soit par l'activité héroïque, le goût de Faction, la passion du pouvoir et de la gloire. — Ou bien on transpose Fidée du bonheur , on le conçoit comme réalisable pour Findividudans une vie transcendante après la mort : c'est Fespoir dans lequel se précipite la foule des souffrants, des pauvres, des méprisés du monde, des déshérités de la vie; c'est Fasile ouvert par les religions et particulièrement par le christianisme aux misères sans remède et aux douleurs sans consolation. — Ou bien enfin, se détournant de V au-delà transcendant, on conçoit un au-delà terrestre, un monde meilleur que le monde actuel, que chaque génération prépare sur cette terre par ses travaux et ses épreuves. On fait le sacrifice du bonheur individuel pour assurer Favénement de cet idéal nouveau, on s'élève à Foubli de soi-même, à la conscience et à la volonté