‹ Le pessimisme au XIXe siècle: Leopardi--Schopenhauer--HartmannChapitre 31 sur 161 · CHAPITRÉ II · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ II

homme ou d'un peuple. L'Italien eût été mieux inspiré que le poète s'il avait pu ne pas céder à un découragement prématuré, s'il avait lutté jusqu'au bout contre les défaillances des hommes et les trahisons de la fortune :

trente ans plus tard, c'est le patriote qui aurait eu raison contre le désespéré.

Mais ce n'est pas seulement l'Italien qu'il faut voir dans Leopardi, c 'est l'interprète de rhumanité. Ces grandes ombres antiques qu'il a consacrées par de si beaux chants, il les évoque pour leur faire proclamer à ellesmêmes la folie de leur héroïsme et le néant de leur œuvre : c'est Brutus le jeune qui, dès 1 824, dans une ode fameuse, jette l'anathème à ces dévouemens qui étaient la foi de l'antiquité, et abdique son patriotisme stérile :

« Non, je n'invoque en mourant ni les rois de l'Olympe et du Cocyte, ni la terre indigne, ni la nuit, ni toi, dernier rayon de la mort noire, ô mémoire de la postérité I Quand est-ce qu'une tombe dédaigneuse fut apaisée par les sanglots et ornée par les paroles ou les dons d'une vile multitude? Les temps se pré-

cipitent vers le pire, et Ton aurait tort de confier à nos neveux pourris l'honneur des âmes illustres et la suprême vengeance des malheureux. Qu'autour de moi l'avide oiseau noir agite ses ailes I Que cette bête m'étouffe, que l'orage entraîne ma dépouille ignorée, et que l'air emporte mon nom et ma mémoire ! »

La gloire littéraire, cette gloire pour laquelle Leopardi lui-même avoue qu'il a une passion immodérée, vaut-elle la peine qu'on se donne pour l'acquérir ? // Parini nous fait voir clairement à quoi se réduit ce fantôme, j On croirait lire une page de Hartmann, tant se ressemblent les arguments des deux pessimistes. — Personne, nous dit Hartmann, ne niera qu'il en coûte beaucoup pour produire une œuvre. Le génie ne tombe pas du ciel tout formé : l'étude qui doit le développer, avant qu'il soit mûr pour porter des fruits, est une tâche pénible, fatigante, où les plaisirs sont rares d'ordinaire, sauf peut-être ceux qui naissent de la difficulté vaincue et de l'espérance. Si, au prix d'une longue préparation, on s'est mis en état de produire quelque chose,

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