‹ Le pessimisme au XIXe siècle: Leopardi--Schopenhauer--HartmannChapitre 34 sur 161 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

qu'inspire à des amants bien nés sa propre beauté, la femme n'y songe pas et ne pourrait le comprendre. « Il n'y a pas de place dans ces fronts étroits pour une pensée aussi grande. » Ce sont de fausses espérances que l'homme trompé se forge sous l'éclair vivant de ces regards; c'est en vain qu'il demande des sentiments profonds, inconnus et plus que virils, à cet être fragile et faible. Non, ce n'est pas toi que j'aimais, s'écrie le poète, mais cette déesse qui a vécu dans mon cœur et qui y est ensevelie. — La beauté, Vangelica heltade^ dont le mirage trompeur fait tout le charme de la femme sur laquelle il se pose, Leopardi l'a chantée encore dans le Pensiero dominante.

Mais qu'est-ce donc que cette beauté qu'il célèbre ainsi? Qu'est-elle en soi, cette chose qui n'est qu'une idée, ce dolce pensiero? Il nous le dit : elle-même est une chimère , l'ombre d'un rien, mais qui, toute vaine qu'elle est, s'attache à nous opiniâtrement et nous suit jusqu'à la tombe.

Si la beauté n'est qu'une chinère, si l'amour qui en poursuit le reflet n'est lui-même qu'une

autre chimère, Tombre d'une ombre, nous pouvons comprendre par là un des plus étonnants phénomènes de la psychologie de Tamour, Tassociation inévitable de cette idée et de celle de la mort. « L'amour est fort comme la mort, » — « la femme est amère comme la mort, » ces mélancoliques paroles reviennent souvent dans le Cantique des cantiques^ dans VEcclésiaste^ dans les Proverbes. Ce rapprochement, si fréquent, dans les inspirations de Salomon, abonde aussi chez les lyriques; il se rencontre dans les pages passionnées de madame de Staël, et dans la littérature contemporaine il est devenu un des thèmes favoris de nos poètes. Mais nulle part il n'a été l'occasion d'un effort aussi grand que celui de Leopardi pour nous bien convaincre de ce fait étrange. « C'est un couple fraternel que l'Amour et la Mort : le destin les engendra en même temps. De choses aussi belles, il n'y en a point dans le monde d'icibas, il n'y en a point dans les étoiles. De l'un naît le plaisir le plus grand qui se trouve dans la mer de l'être ; l'autre assoupit les grandes

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