CHAPITRE II
jours. Tu as trop palpité. Aucune chose ne mérite tes battements, et la terre n'est pas digne de tes soupirs. Amertume et ennui, voilà la vie ; elle n'est rien autre : le monde n'est que fange. Repose-toi désormais. Désespère à jamais. A notre race le destin n'a donné que de mourir. Désormais méprise tout, toi-même, la nature et cette puissance occulte et brutale qui travaille sans relâche au mal universel ; — méprise l'infinie vanité de tout*. » Pauvre poète I Quel homme d'imagination n'a écrit cette épitaphe sur la tombe où il a cru ensevelir son cœur, et lequel, après l'avoir écrite, ne l'a plus d'une fois et douloureusement démentie 1
Ainsi chassé de refuge en refuge, du patriotisme stérile et méconnu à la gloire, de la ' gloire à l'amour, l'homme ne trouvera-t-il pas au moins une consolation, un bonheur même, dans le sacrifice de son bonheur à celui des
1. Nous nous servons généralement de la traduction de M. Aulard, en nous réservant toutefois de la modifier, à l'occasion, comme nous l'avons fait dans les dernières lignes de ce morceau, où il nous semble que le traducteur s'est mépris : « Ornai disprezza Te, la natura etc. »
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générations futures, dans cette grande pensée du progrès qui mérite qu'on y travaille sans relâche, qui fait que rien ne se perd dans le ;^ labeur humain, et qui relève la misère du j monde actuel comme étant le prix et la rançon j de la félicité inconnue dont jouiront nos des- 1 ceiîdants? — C'est le troisième stade d'illusion] 1 Leopardi le mesure, comme les deux autres, 'd'un regard intrépide qui, plutôt que de i s'égarer sur des chimères, aime mieux voir ^clairement ce qui est et ce qui sera toujours, « le mal de tous et l'infinie vanité de tout. » Non, l'avenir ne sera pas plus heureux que le présent, il sera même, il doit être plus misérable. — Le progrès I mais d'où l'homme pourra-t-il en tirer le principe et l'instrument? De la pensée, sans doute, mais la pensée est un don fatal ; elle ne sert qli'à augmenter notre malheur en l'éclairant. Mieux vaut mille fois être aveugle, comme la brute ou comme la plante. Que nous voilà loin du roseau pensant I — Le berger, errant sur les monts de l'Hima-
laya, s'adresse à la lune, condamnée comme lui à un éternel labeur; il la prend à témoin que les b^^tes qu'il garde sont plus heureuses