INTRODUCTION
réclamons ici pour eux. La vulgarisation des termes, si elle sert à dissimuler leur signification philosophique originelle, semble indiquer assez clairement l'existence d'un rapport intime entre les différentes nuances des croyances.
L'esprit populaire a instinctivement classé dans un seul groupe le philosophe et le poète, la spéculation et la spontanéité, et, comme je l'ai remarqué, le critique peut trouver de très solides raisons pour soutenir cette classification.
Je propose donc d'interpréter les termes optimisme et pessimisme d'après leur signification la plus large : une théorie quelconque qui attribue nettement au monde et à la vie humaine une valeur déterminée, la représentant comme quelque chose de bon, de beau ou d'agréable, sera comprise dans le terme d'optimisme, peu importe que cette doctrine soit ou ne soit pas raisonnée et quel motif on a pu choisir pour lui attribuer cette valeur. De même, le mot pessimisme comprendra toutes les doctrines raisonnées ou spontanées qni nient catégoriquement la valeur de la vie et la représentent comme sans plaisir, pleine de misère. On trouvera que le pessimisme et l'optimisme embrassent des croyances qui, bien qu'essentiellement semblables dans leur caractère psychologique, diffèrent quant au fond. Ainsi le pessimiste pourra condamner le monde comme tout à fait désordonné et comme la source de la misère ; ou il pourra faire de la nature humaine, considérée sous un aspect moral ou esthétique, l'objet de ses dépréciations, ou encore son pessimisme peut prendre la forme d'une doctrine de désespoir quant à l'effort humain et à la capacité de l'homme pour le progrès intellectuel, moral et social. Il en est de même de l'optimiste. Les formes variées de ces croyances devront se distinguer dans l'exposé suivant du sujet.
On pourrait objecter à ce plan qu'il ne laisse aucune place aux doctrines intermédiaires, à des idées de la vie qui ne mènent à aucun extrême soit en bien soit en mal. Qu'on me laisse donc dire une fois pour toutes que non seulement je reconnais la possibilité de telles croyances, mais que je sou-
tiens que c'est parmi elles qu'il faudra chercher une juste et exacte estimation de la vie. Nous en dirons assez à ce sujet en temps et lieu. En passant en revue l'histoire de l'optimisme et du pessimisme, je m'efforcerai de grouper toutes les théories de la vie, autant que possible, suivant leurs tendances générales, favorables ou défavorables, pleines d'espoir ou désespérées. En même temps, il y aura lieu de se référer aux doctrines qui sont principalement critiques et négatives, qui sont données comme des protestations raisonnées contre quelque forme extrême de pessimisme ou d'optimisme. De telles doctrines ne peuvent pas, bien entendu, se mettre nettement au nombre de celles du groupe opposé à celui contre lequel elles sont dirigées.
Notre marche doit être maintenant suffisamment comprise. Que l'on se souvienne donc que, bien que le pessimisme moderne doive être le sujet spécial de notre étude, cette doctrine ne peut être comprise qu'à l'aide des autres formes du pessimisme, et que celles-ci, de leur côté, doivent être étudiées en connexion avec les formes correspondantes de l'optimisme. Il s'ensuit que nos recherches commenceront avec raison par une esquisse historique de l'optimisme et du pessimisme tant instinctifs que raisonnes. Lorsque l'histoire du pessimisme moderne aura été exposée, nous pourrons développer et examiner ses idées capitales en critiquant sa valeur philosophique et scientifique. Je choisirai une ou deux particularités principales d'idée ou de méthode comme en étant le type et la représentation. Après avoir apprécié approximativement la valeur du pessimisme comme système, il faudra nécessairement rechercher jusqu'à quel point le problème principal que soulève le pessimisme, la valeur de la vie humaine, admet une solution certaine. En dernier lieu, on s'efforcera d'indiquer les racines psychologiques et de l'optimisme et du pessimisme, et, avec le secours de cette analyse joint à l'examen de certains faits personnels et sociaux, d'expliquer la vitalité apparente du pessimisme allemand.