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CHAPITRE XIV

Résumé de l'argument. — Le méliorisme. — Excellent pour exciter l'effort.

— Le pessimisme et l'optimisme encouragent l'indolence. — La genèse de l'optimisme et du pessimisme. A. facteurs internes. — a. Différences fondamentales du tempérament. — 1° Sensibilité inégale pour le plaisir et pour la peine. — Variations temporaires dans le même individu. — Variations permanentes parmi les différents individus. — Les tempéraments heureux et malheureux. — Effets (Tune sensibilité inégale sur les perceptions et les imaginations accoutumées. — Interprétation psychologique de ces variations. — Action d'un état mental variable. — Tendance spéciale à passer d'un état agréable à un état pénible. — Interprétation physiologique des variations. — Base physique de la tonalité mentale. — Contre-partie nerveuse d'une disposition spéciale pour le plaisir ou pour la peine. — Rapports de telles tendances physiologiques avec celles qui sont au-dessous des degrés d'un tempérament émotionnel.

— Conséquences de l'existence des tempéraments heureux et malheureux. — 2* Différences dans le développement volitionnel. — Rapport de la force de volonté avec le tempérament heureux. — Conséquences de la présence et de l'absence du pouvoir volitionnel. — p. Influences psychiques secondaires : 1° Contraste de la nature douce et de la nature irritable. — 2° L'esprit indolent et l'esprit actif. — 3° Le penchant à trouver des défauts. — 4° La disposition à endurer la souffrance. — Rapport de l'ascétisme avec le pessimisme. — 5" Impulsions cachées au-dessous, contraires aux estimations de l'humanité. — Les vues favorables de la nature humaine. — La tendance misanthropique. — 6° Influence de l'impulsion du rire sur les idées de la vie et de l'humanité. — Rapport du tempérament optimiste et pessimiste avec celui de Tindifféreutisme moral. — Optimisme et pessimisme étroits. — Différences de l'humeur et du tempérament dans la même société et parmi les différentes nations.

— B. Facteurs externes : a. Variations de l'expérience individuelle. — p. Variations de l'expérience sociale. — Influence des facteurs externes et internes. — y. Faits constants dans le monde qui se prêtent aux deux vues opposées. — 1° Le bien et le mal existent chacun en abondance. — 2° Contiguïté du plaisir et de la peine. — C. Facteurs externes et internes dans les vues opposées du progrès. — Résultat de l'examen des sources des croyances. — 1* Chacune d'elles est également irrationnelle. — 2« En partie non réelle et affectée. — 3° Le pessimisme, quand il est sincère et profond,

est un phénomène pathologique . — 4° Notre examen n'exclut pas une estimation approximative du problème. — Autres traits caractéristiques des deux idées opposées. — Application des résultats de l'analyse générale à des manifestations spéciales; explication du pessimisme comme phénomène personnel. — Genèse du pessimisme moderne en tant que phénomène social. — Baisons de mécontentement social dans l'Europe et dans l'Allemagne contemporaine. — Le succès du pessimisme moderne est en partie le résultat de la manière dont il est présenté. — Caractères de la pensée de Schopenhauer. — Son rang littéraire. — Méthode philosophique de Hartmann. — Son amour du mythe. — Son style. — Usages temporaires du pessimisme. — D. Eléments permanents d'utilité dans le pessimisme : !• Bonne expression d'une expérience émotionnelle permanente. — 2° Comme facteur dans la direction de l'activité sociale. — Impulsions de l'optimisme et du pessimisme ayant leurs racines dans les besoins de la vie sociale. — Fonction du pessimisme dans la propre direction que se donnera la société à l'avenir.

Ayant maintenant terminé notre voyage d'investigation dans les régions quelque peu inclémentes du pessimisme, jetons nos regards sur la route parcourue pour voir quels résultats ont été atteints.

En premier lieu, le pessimisme scientifique et spéculatif est, d'après nos investigations, une doctrine qui n'est point vérifiée et, sous beaucoup de rapports, évidemment inexacte. L'effort pour prouver que la vie humaine est toujours et doit être un excès de misère paraît de lui-même, quand on le considère sous le point d'une calme critique, une doctrine complètement erronée. Au contraire, la vue impartiale des faits de la vie et les enseignements de la science proprement dite nous mènent à croire que le bonheur, interprété dans son sens rationnel, est et a été atteint par une portion de l'humanité impossible à déterminer. Cependant, si même, ce qui est loin d'être probable, on pouvait établir que ce nombre a été fort peu considérable dans le passé, il est certain que le progrès humain tend, quelque lente que puisse être sa marche, à augmenter de beaucoup la qualité du bonheur individuel et à accroître la proportion de ceux qui peuvent l'espérer. Et même, si l'ordre de choses existant et la vie humaine sont limités en durée, la conclusion est, pour tous les desseins pratiques, trop éloignée pour modifier la valeur du progrès. Autant que nous le pouvons voir, le monde se mouvera sur les « rainures circu-

laires du changement » assez longtemps pour que l'humanité élève indéfiniment sa condition et pour qu'elle s'assure, et même assure, à un moindre degré, aux besoins des animaux inférieurs qui sont sous sa protection, un genre de vie qui, .quoique bien éloigné d'être un état de bonheur extatique, sera considéré par les personnes sérieuses comme ayant une valeur réelle et même une haute valeur.

Maintenant, cette conclusion me semble fournir une base appropriée pour la pratique. Elle nous présente un but nettement visible et possible à atteindre, vers lequel nos efforts peuvent raisonnablement se diriger. Si même on pouvait montrer qu'il est vain jusqu'ici pour l'individu de viser à son propre bonheur, il reste l'alternative d'ériger le bien futur du genre humain en but pour l'effort de la vie. Que cela soit possible, qu'on puisse, quand la disposition émotionnelle convenable est cultivée, en faire le mobile capital de la vie, peu ou point de personnes le nieront. On peut répéter aussi que, là où existe ce type bienveillant et élevé d'esprit, le but auquel on vise est de nature à assurer à l'individu lui-même une certaine quantité de bonheur, si modérée qu'elle soit.

Notre ligne de raisonnement nous fournit donc une conception pratique qui se trouve comme moyen terme entre les extrêmes de l'optimisme et du pessimisme et qui, pour employer une expression dont je suis redevable à notre meilleure femme auteur et philosophe vivante, George Eliot, peut très convenablement s'appeler le Méliorisrne. Par là, je veux dire la foi qui n'affirme pas simplement notre pouvoir de diminuer le mal, — ce que personne ne met en doute, — mais aussi notre habileté à accroître la somme du bien positif. C'est en vérité seulement cette dernière idée qui peut réellement stimuler et soutenir l'effort humain. Il se pourrait, si l'on ne devait pas se débarrasser de la vie, que nous soyons amenés à travailler afin de réduire au minimum un excès inévitable de misère. Mais, comme je l'ai déjà laissé entendre, le pessimisme semblerait dicter aux hommes sages la conclusion la plus rapide de la vie, et de la leur propre, et de la vie de ceux dont ils ont quelque

souci. Le méliorisme, d'un autre côté, échappe à cette conclusion finale contradictoire de la théorie de la vie. En reconnaissant la possibilité du bonheur et la capacité pour chaque individu de faire consciencieusement quelque chose pour accroître la somme totale du bien-être humain présent et futur, le méliorisme nous donne une croyance pratique suffisante pour inspirer un effort ardent et prolongé. Des existences nourries et fortifiées par cet idéal ont été vues et peuvent encore se voir parmi nous, et la production, ne fût-ce que d'un seul exemple, suffit à prouver la justesse de cette croyance.

Le méliorisme est donc propre pour stimuler l'effort humain et a donc ainsi toutes les qualités d'une conception pratique. En cela, il me semble qu'il est de beaucoup supérieur au pessimisme et à l'optimisme. On n'a pas besoin de prouver que le pessimisme peut paralyser l'effort. Schopenhauer prêche le calme comme la seule fin possible pour l'homme sain d'esprit, et Hartmann ne réussit qu'en apparence à fournir un stimulant à l'action au moyen des boutades les plus bizarres de la fantaisie métaphysique. Le fait que ni Schopenhauer, ni Hartmann, ni aucun autre pessimiste, ne se sont abstenus d'une manière conséquente de rechercher tout le bien illusoire de la vie, montre simplement que les hommes sont souvent plus sages (et aussi meilleurs) que leurs croyances.

Le pessimisme vaut-il mieux? Au premier aspect, il se pourrait bien que ce fût une image couleur de rose de la vie qui nous inciterait le plus à faire un effort. Si le jardin de la vie est rempli de fruits délicieux et de fleurs odorantes, il semble qu'il y a là la plus forte de toutes les séductions pour s'avancer et cueillir le plaisir et pour inviter les autres à nous accompagner, et il n'y a point de doute que l'optimisme ne comporte en lui et même n'encourage un genre facile et agréable d'activité. D'un autre côté cependant, il me semble tendre à affaiblir et à paralyser toutes les variétés les plus élevées et les plus ardues de l'effort humain. Si tout est comme cela doit être, si «; tout ce qui existe est bien », si les hommes, après tout, atteignent le bonheur, et si tout mal n'est que le froid marchepied que nous devons

toucher un moment avant de nous plonger dans les flots délicieux de la félicité, la question suivante se présente naturellement : « Qu'ai-je besoin de me donner de la peine pour mes propres intérêts ou ceux d'autrui? » Isolément, le calviniste, qui est intimement certain que son éternel bien-être est sauf entre les mains de Dieu, a un puissant motif de paresse morale et spirituelle, et, si un grand nombre de calvinistes éminents ne sont pas tombés dans cette paresse, c'est parce qu'ils n'ont pas complètement réalisé la conséquence logique de leur croyance ou parce que les saines impulsions morales étaient déjà trop profondément fixées comme habitude pour être modifiées par de nouvelles croyances. De sorte que, comme bien l'on pense, la race humaine, si elle était une fois portée à croire en l'excellence nécessaire et en la perfection de la vie, se relâcherait promptement des genres les plus élevés d'effort moral * .

Ce qui précède s'applique seulement à la forme la moins parfaite d'optimisme. Si d'un côté nous formons un optimisme pratique et disons que la vie est aussi bonne que possible, pourvu que nous en tirions le meilleur parti, ce qui semble être Ja croyance pratique des meilleurs chrétiens, nous atteignons sans aucun doute une idée très encourageante pour un effort. Logiquement parlant, elle semble en vérité fournir le plus ferme de tous les principes pratiques convenables. Cependant, en fait, on ne saisit pas facilement la conséquence logique convenable de ce principe. Les influences qui encouragent la paresse par rapport à tous les genres les plus élevés d'effort sont si nombreuses et si puissantes que toute doctrine autoritaire qui semble la favoriser est saisie avec avidité comme justification. Or rien n'est plus naturel que la marche de cette proposition : « Tout est bien, pourvu que je joue mon rôle, » vers la même proposition dépouillée de la restriction. L'idée importante est toujours la justesse et l'excellence des dispositions du monde en masse; et, quand ceci est profondément fixé dans

1. Que le lecteur se reporte à l'éloquent essai posthume de J. S. MiK sur la nature pour voir comme une admiration superstitieuse du courspontané des choses a tendu à retarder l'effort humain.

l'esprit, l'activité est apte à perdre son principal ressort. Et c'est ainsi qu'il arrive que tant de chrétiens, bien que théoriquement dans l'obligation de s'efforcer, sont empêchés, dans la pratique, d'agir ainsi.

Nous avons atteint maintenant une conclusion qui s'écarte énormément de celle du pessimisme moderne, même si elle échappe à l'autre extrême d'optimisme aveugle. C'est incontestablement une conclusion très imparfaite, et peut-être la preuve émise ici en sa faveur semblera à peine convaincante aux esprits de la classe la plus sceptique. De telles personnes ont coutume de considérer toute recherche de la valeur du monde comme oiseuse et indigne du sage. Prendre la vie comme elle est et en tirer le meilleur parti possible, voilà ce qui peut bien sembler le rôle d'un esprit sensible, sinon d'un esprit philosophique. Cette attitude de l'esprit est bien représentée par Voltaire à la fin de Candide. Travaillons sans raisonner, dit Martin, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable; et plus loin Candide, en réponse aux amusants sophismes optimistes de Pangloss : « Cela est bien dit, mais il faut cultiver notre jardin, » D'un autre côté, tous admettront que la même idée de valeur dans l'existence, si elle est atteinte par de sages méthodes de réflexion, ajoutera beaucoup aux forces motrices qui soutiennent notre action. Je me suis efforcé d'obtenir ce résultat. Quant à sa valeur logique, je dois maintenant laisser mes lecteurs en décider.

En terminant notre examen du pessimisme, il n'est peutêtre pas inutile de nous arrêter pour quelques instants sur quelques-unes des influences qui semblent lui avoir donné naissance et entretenir la croyance en général et aussi de lui avoir prêté une si grande utilité au jour présent. Les croyances optimistes et pessimistes, comme bien d'autres, sont en partie le résultat d'impressions externes et en partie de dispositions internes. Si les impressions externes étaient la seule source de ces doctrines, il serait difficile de voir comment elles peuvent être si irréconciliables. De plus, comme nous l'avons vu, ni l'optimisme ni le pessimisme ne peuvent prétendre être une

croyance strictement logique, c'est-à-dire le pur résultat de l'observation et de l'induction. Et cependant la circonstance que l'optimiste et le pessimiste en appellent aux faits rend probable l'idée que l'entourage, aussi bien que l'organisme individuel, joue un rôle dans la production de ces opinions. En fiait, puisque ce sont des croyances qui concernent le monde externe par rapport aux sentiments humains, il semble évident que les hommes doivent être arrivés à l'aide de certaines perceptions. Jetons un regard sur chacun de ces facteurs, en commençant par le facteur interne.

La première question qui s'impose ici d'elle-même, c'est de savoir si le plaisir et la peine comme modes de sensiblilité primaire sont dans un rapport constant par rapport l'un à l'autre. Par sensibilité primaire, je veux dire la sensation dans son sens le plus étroit, ou ce mode de plaisir et de peine qui dépend directement et exclusivement d'une stimulation nerveuse, et n'implique aucune action mentale antérieure, telle que le plaisir et les peines du souvenir et de l'imagination. Est-ce que le plaisir et la peine surgissent et coulent uniformément, de telle sorte qu'une personne spécialement sensible au plaisir doit dans une même proportion être semblable à la peine? S'ensuitil, parce qu'un homme souffre par exemple quand il subit une opération chirurgicale, qu'il est capable de puissance dans la même proportion?

Le simple rapport entre la sensibilité pour le plaisir et pour la peine semble être communément considéré comme évident de lui-même; cependant on peut raisonnablement en douter, je pense. Nous supposons que le plaisir et la peine sont deux modes opposés de sensation, comme cette du blanc et du noir; cependant la ressemblance entre les deux cas n'est pas parfaite. Le plaisir et la peine ne sont pas des sensations corrélatives d'un organe isolé, comme la lumière et l'obscurité, le doux et l'amer. Ce sont des modes universels de sentir qui s'étendent d'un bout à l'autre de notre vie sensible et émotionnelle. Il est incontestable que ce sont deux choses opposées. Personne ne voudra reconnaître qu'une certaine

quantité de peine est le contraste exact d'une semblable quantité de plaisir. Que, de plus, il y ait quelque connexion générale imparfaite entre eux, c'est aussi un fait indéniable. J'entends par cette connexion que, dans une certaine classe d'esprits connus sous le nom de tempéraments émotionnels, la haute sensibilité pour le plaisir va toujours de pair avec la haute sensibilité pour la peine, tandis que, dans une autre classe, le lourd tempérament phlegmatique, un mélange des deux sensibilités peut s'observer; cependant il ne s'ensuit pas que le plaisir et la peine doivent uniformément varier dans la même proportion.

Un peu de réflexion sur les changements de sensations que nous éprouvons tous par suite des conditions changeantes physiques et mentales suggère la probabilité d'une indépendance partielle de ces deux modes de sensibilité. Il y a des temps et des circonstances où nos peines semblent l'emporter sur nos plaisirs ; les impressions qui sont d'ordinaire agréables deviennent indifférentes, et celles qui en d'autres temps sont seulement légèrement pénibles croissent de même en intensité. En d'autres termes, toute l'échelle de la faculté de sentir est légèrement entraînée vers le pôle défavorable. En d'autres moments, l'effet exactement opposé se produit : les impressions pénibles subissent une certaine décroissance dans leur intensité accoutumée, tandis que les impressions agréables témoignent d'un accroissement correspondant. Du moins, ceci semble être la plus simple manière d'exprimer ces changements de sentiment dont nous sommes au fait quand nous passons d'un ton joyeux d'esprit à la dépression, et vice versa.

Une loi semblable de variation se découvre à nos yeux quand nous observons la différence de sensibilité parmi les différentes personnes. Le jugement populaire distingue l'esprit joyeux de l'esprit morose comme tempérament heureux et malheureux. Et cette phraséologie semble favoriser la supposition qu'il y a une différence radicale dans les capacités fondamentales de l'esprit par rapport au plaisir et à la peine. Une observation attentive semble prouver complètement que l'idée populaire qu'il y

ait des gens plus ou moins sensibles au plaisir, et semblablement pour la peine, est ici, comme je l'ai déjà remarqué, un fait indiscutable. Ce que nous avons à considérer maintenant, c'est une autre distinction quant à la forme que les variations de la sensibilité sont aptes à revêtir dans certains cas. Nous connaissons tous des gens qui semblent être plus sensibles au plaisir qu'à la peine ou réciproquement. La différence se résout en un accroissement d'intensité dans une classe de sensation et d'un abaissement correspondant dans l'autre classe. Ainsi, dans le cas d'un esprit qui répond plus spécialement à la stimulation agréable, les plaisirs sont plus intenses, les peines le sont moins que dans le cas du type d'esprit opposé.

Supposons maintenant l'existence d'une constitution mentale moyenne, où la moyenne des intensités des classes variées de plaisir et de peine sont à peu près également ressenties, l'un de ces modes de sensation étant juste aussi désirable ou attrayant que l'autre est répugnant f . Nous pouvons dire que quelques personnes s'écartent de cet idéal moyen dans la direction d'un excès de plaisir sur la peine, d'autres dans la direction d'un excès de peine sur le plaisir.

Nous pouvons maintenant passer de la forme élémentaire ou primaire de la sensibilité à quelques-unes de ses manifestations supérieures. Les plaisirs et les peines qui sont le résultat de la perception ne dépendent pas exclusivement de ce que je dois appeler, faute d'une meilleure expression, la correspondance immédiate de l'esprit aux stimulants physiques. Ils ne sont pas, comme les simples sensations, le résultat immédiat et nécessaire d'actions externes. Ils impliquent la réaction de i'attention et aussi la coopération des processus intellectuels (mémoire et imagination). Par là, ils sont jusqu'à un certain point sous le

' 1. Ceci doit, bien entendu, être pris comme une hypothèse très abstraite et très imparfaite. Le rapport de la moyenne du plaisir et de la moyenne de la peine varie en chaque cas suivant la classe de capacité choisie (exemple : les sensations de la vue ou du goût). Une approximation plu? rapprochée d'un type fixé pourrait s'obtenir en supposant un tempérament moyen où les degrés minimum et maximum de plaisir et de peine ^ neutralisent exactement.

contrôle de la volition. Nous ne parlerons tout à l'heure. Pour le moment, nous avons simplement à noter l'action des inégalités de sensibilité pour le plaisir et la peine déjà décrites.

Là où le plaisir comme sentiment primaire ou sensation est plus intense que la peine, il restera un élément d'impression plus fort dans la région des idées ! . Nous nous en souviendrons mieux, et nous l'imaginerons mieux que son opposé. Un résultat correspondant doit s'ensuivre quand la peine est une sensation plus intense que le plaisir. Voyons maintenant comment cela affectera la qualité émotionnelle de nos perceptions; supposons que deux objets dont l'un a des associations agréables et l'autre des associations désagréables (d'une valeur à peu près égale, positive et négative, pour notre tempérament moyen) se présentent simultanément aux yeux d'une personne douée d'une sensibilité primaire spéciale pour le plaisir. L'idée des sensations agréables suggérée par le premier objet reviendra avec une plus grande vivacité que celle des sensations pénibles suggérées par les secondes. Par suite, le premier objet fera une impression plus forte sur la conscience, attirera plus puissamment l'attention que le second et atteindra ainsi une réalité qui fait défaut à l'autre. Un semblable résultat se présentera évidemment au cas du type d'esprit opposé.

Voilà quel est le résultat de la différence de la sensibilité primaire pour le plaisir et la peine, mais on peut observer plus que cela. Un objet qui n'est que peu agréable, dans le cas d'un esprit heureusement constitué, peut l'emporter dans cette compétition pour l'attention sur un objet beaucoup plus désagréable. Comment cela se fait-il? Une autre différence doit nécessairement être recherchée : non seulement le tempérament mental heureux signifie un certain déplacement de l'échelle de sensations de plaisir et de peine 4ans la direction favorable et impliquç une tendance spéciale de l'esprit pour passer dans un

\ . Je fais ici abstraction de la circonstance de la fréquence relative, et je suppose que l'excès de plaisir (tel qu'il est ci-dessus défini) implique une prépondérance de la somme de la jouissance sur celle de la peine correspondante.

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état de sentiment agréable. Là où, comme dans le cas de la perception visuelle, nous sommes en grande mesure libres de répondre ou de ne pas répondre à une stimulation externe donnée, il se présente à nos yeux une autre différence par rapport aux attractions relatives du plaisir et de la peine. L'esprit peut trahir ainsi une affinité naturelle pour ainsi dire pour le plaisir plutôt que pour la peine, et vice versa.

Nous n'avons plus qu'à faire un pas pour voir que la pure action des facultés reproductives et imaginatives sera à un degré plus avancé dominée par les différences de sensibilité individuelle que l'on vient de signaler. Quand nous pensons au passé ou nous imaginons l'avenir avec une attention tout à fait détachée des liens des objets présents, l'esprit heureux penche naturellement vers un ordre agréable de pensées.

Et l'intensité spéciale et l'impressionnabilité des plaisirs primaires, et la facilité propre à l'esprit de tomber dans un mode de sentir agréable, serviront, à part de tout acte de volition, à entraîner l'imagination vers la région agréable de l'expérience. La même chose est vraie, mutatis mutandis, du caractère malheureux de l'esprit. Cherchons à formuler ces faits du mieux que nous le pouvons, au point de vue psychologique, en les réduisant à leur plus simple expression. Le plaisir et la peine sont des modes du sentiment ou de l'émotion. Nous devons donc espérer comprendre ces différences avec l'aide des lois de notre vie émotionnelle en général.

C'est une simple loi de cette vie que toute variété particulière d'émotion, telle que l'amour ou la colère, quand elle se présente à notre esprit, tend à se conserver et à augmenter d'intensité *. Quand il est excité par un mouvement d'affection vers une personne, l'esprit est disposé à continuer à sentir dans cette voie particulière. Par suite, de nouveaux courants de sentiment, qui sont propres à s'unir et à augmenter le sentiment originaire, sont les bienvenus, tandis que l'on exclut tous les courants opposés. De là aussi vient que les idées qui sont propres

1. Dans de certaines limites, bien entendu, puisque chaque condition émotionnelle a son maximum de durée ; après quoi vient l'épuisement

à exciter les premiers courants sont favorisées, tandis que celles de nature à éveiller un sentiment discordant rencontrent de l'opposition dans la rivalité de la reproduction par association* Pour en revenir à l'exemple d'un ami affectueux, le sentiment existant altère toutes les idées des qualités aimables et estimables dans la personne en faveur de qui elles sont entretenues et repousse toutes les suggestions de caractères pen aimables ou odieux. Est-il possible de ranger les différences de sensibilité pour le plaisir et la peine sous ce principe? Cela me semble possible en très grande partie.

Le tempérament heureux semble reposer sur un fond constant de sentiments agréables. Ce fonds est communément désigné sous l'expression de « ton heureux » ou c bonne humeur». De même, le tempérament malheureux comprend probablement un ton perpétuel de sentiment légèrement pénible ou désagréable; le facteur peut, d'une manière plausible, être regardé comme correspondant à une forme permanente d'émotion d'un certain genre. De ce point de vue du sujet, il semble découler deux résultats. D'abord la masse sous-jacente de sentiment vague, qu'elle soit favorable ou défavorable, en se combinant avec le résultat des stimulants externes, produisait cette direction de l'échelle des sensations définies de plaisir et de peine, soit vers le pôle favorable, soit vers le pôle défavorable, que l'on a décrite ci-dessus ». Ainsi, par exemple, l'homme doué d'un flux de sentiment heureux intense réaliserait une beaucoup plus grande intensité de plaisir des diverses impressions d'un magnifique paysage qu'une personne dépourvue de ce facteur interne et préexistant.

Il y a plus, supposons que cette différence de tempérament consiste dans la possession d'un fonds permanent de matière première de sentiment agréable ou désagréable, nous pouvons expliquer la facilité spéciale qu'a l'esprit de passer de l'un à

1 . On pourrait supposer que ce facteur constant servirait à rendre plus intense la valeur de la classe opposée de sentiments comme modes de changement et de contraste. Cet effet est probablement produit; cependant il doit évidemment avoir moins d'influence que l'effet favorable décrit dans le texte.

l'autre de ces modes opposés de sentiment. Puisque ce fond serait un équivalent d'une émotion spéciale, il tendrait à favoriser le développement des sentiments définis du même ordre. Ainsi le fait de sentiment agréable attirerait les sensations agréables ou les émotions de toutes sortes (et les idées qui les accompagnent), juste comme un sentiment d'amour, une fois présent, attirerait de nouveaux genres de cette émotion et des sentiments analogues ; semblablement, le fonds de sentiment désagréable servirait comme force d'attraction par rapport à toutes les sensations pénibles éveillées par des objets externes évoquées par le libre jeu de l'association des idées.

Il semble donc possible d'attribuer d'une manière hypothétique tout au moins une grande partie de cette affinité naturelle spéciale de l'esprit pour le plaisir et pour la peine à l'action d'un fonds permanent de conscience émotionnelle mal discernée. Cependant cette idée sera à peine satisfaisante pour tous les phénomènes. Il semble au moins probable qu'il y a là une force mentale supplémentaire à l'œuvre. Cette force, on peut aussi la découvrir en se rapportant aux lois générales des phénomènes émotionnels. Une variété particulière d'émotion, disons la peur ou la crainte, est favorisée non seulement par une excitation préexistante de ce sentiment, mais aussi par ce que nous devons appeler sous un point de vue psychologique une disposition permanente latente. Éprouver de la crainte à ce moment particulier, c'est là une chose rendue facile soit par le fait que nous venons justement de l'éprouver ou par l'existence d'un penchant naturel ou acquis à la timidité. Grâce à ce penchant, tous les objets propres à éveiller cette émotion auront un avantage dans la lutte pour l'attention externe de l'esprit. De même encore, tous les souvenirs et toutes les imaginations ayant ce rapport avec le sentiment tendront à prévaloir sur ceux qui n'ont point ce rapport.

Appliquons cette idée au plaisir et à la peine. Le tempérament heureux comprend probablement non seulement une influence permanente pour la sensation agréable sous forme d'un fonds actuel de sentiment agréable, mais aussi une adap-

tation de l'esprit à ce mode de sentir. Les objets agréables arrêtent l'attention d'une telle personne, et des images agréables remplissent sa conscience, réfléchies partiellement, parce que son esprit est naturellement disposé à tomber dans cet état agréable plutôt que dans la condition opposée. C'est par une semblable explication qu'on se rendra compte de la facilité qu'a l'homme d'un tempérament mental malheureux à tomber dans des sentiments douloureux, comme les sentiments d'ennui, de dégoût, de crainte, etc.

Passons maintenant à l'autre côté, au point de vue physiologique de ces phénomènes. Malheureusement pour notre dessein actuel, la physiologie moderne a fait peu de chose pour assigner les équivalents physiques des différences bien marquées de disposition mentale. La vieille doctrine du tempérament physique d'après lequel les particularités de la constitution physique de l'homme, aussi bien que celles de sa disposition mentale, étaient rapportées à des proportions variées de certains fluides (comme on le voit par les termes : sanguin, colérique, phlegmatique , mélancolique, etc.), est abandonnée. La classification phrénologique est aussi rejetée par les meilleures autorités. On a fait peu ou presque rien pour substituer une doctrine nouvelle et plus scientifique des dispositions mentales. Dans cet état de choses, nous devons, cela est clair, avoir recours à de vagues conjectures.

En tant que les tempéraments heureux et malheureux reposent sur un fonds de sentiment, on peut avec quelque probabilité rapporter cet effet à l'action combinée des fibres sensibles qui rattachent le cerveau aux organes corporels. Les sensations du système ou sensations organiques qui naissent des états simultanés de différents organes, digestif, respiratoire, etc., semblent, comme le professeur Ferrier l'a récemment signalé, être la base de notre vie émotionnelle. Quand la condition de ces organes est saine et que leurs fonctions sont vigoureuses, leur résultat psychique est une masse indistincte de plaisir. Quand la condition de ces organes n'est pas saine et que leurs fonctions sont faibles ou entravées, le résultat psychique est

une masse analogue semblable de sentiment désagréable.

Dirigeons maintenant notre esprit vers l'autre manière d'envisager les particularités du tempérament émotionnel heureux ou malheureux, c'est-à-dire alors qu'on le considère comme une disposition spéciale à passer du plaisir à la peine ou de la peine au plaisir. Ici, le fiait de la connexion physique et mentale nous met à même de donner une signification tangible à l'expression tendance ou disposition. Nous pouvons sûrement conclure qu'elle consiste en certaines particularités du système * nerveux à la suite desquelles les nerfs réagissent beaucoup plus facilement dans un mode d'action agréable que dans un mode d'action pénible.

En quoi consistent ces différences de structure? Si nous connaissions exactement le substratum nerveux des fonctionsagréables et pénibles, nous pourrions répondre à cette question. Si par exemple toute stimulation pénible implique (comme quelques personne le soutiennent) un excès d'action nerveuse, on pourrait affirmer d'une manière assez plausible que la sensibilité morbide spéciale pour la peine, qui est le trait caractéristique du tempérament malheureux, se relie à un manque d'énergie nerveuse par suite de quoi les excitations deviennent excessives et épuisantes à un plus haut degré et plus tôt qu'elles ne le feraient autrement. Si d'un autre côté, comme le disent d'autres auteurs, la peine naît d'une forme particulière d'excitation, par exemple, un mode brisé et sans rythme de vibrations moléculaires, on peut supposer que dans l'organisme nerveux du tempérament malheureux les éléments premiers sont arrangés de sorte ou ont une forme telle (peut-être comme conséquence d'une nourriture défectueuse) qu'ils saisissent plus facilement ce mode peu favorable de mouvement. Jusqu'où telle ou telle de ces deux hypothèses ou toutes les deux sont-elles actuellement comprises dans le problème? C'est ce que pour l'instant nous laisserons de côté sans en décider.

Il serait bon de dire quelque chose de ce qui concerne le rapport de ce contraste du tempérament heureux et roalheu-

reux avec les autres différences bien reconnues de la disposition émotionnelle. J'ai déjà laissé entendre qu'un tel contraste existe entre l'esprit alourdi et l'esprit sensible, c'est-à-dire entre l'esprit lent à ressentir soit le plaisir soit la peine, et qui n'est que peu excité par l'un ou par l'autre, et l'esprit qui est vivement excité. Ce contraste coïncide assez exactement avec celui du tempérament émotionnel et du tempérament non émo* tionnel ou du tempérament excitable et de celui qui ne Test pas. Puis cette différence dépend évidemment de quelque point de dissemblance dans le système nerveux. Est-il possible de définir ces particularités de l'organisation nerveuse?

Dans un essai ingénieux sur le tempérament, récemment publié dans un volume de conférences par le professeur Henle, le célèbre anatomiste de Gôttingen, cette différence se relie à la présence et à l'absence d'un certain ton dans les nerfs sensibles. Il est connu que les fibres motrices du système nerveux sont dans un état permanent de stimulation nommé tonicité. De même, Henle suppose que les fibres sensibles, antérieurement à la stimulation externe, ont dans un organisme nerveux robuste une certaine mesure de stimulation interne. Comme conséquence, il en déduit logiquement que cette constitution éprouverait à un plus baut degré l'excitation de tout stimulus externe donné qu'une constitution privée de ce degré de tonicité. Il semble impossible, dans l'état présent de nos connaissances physiologiques môme au point de vue de l'hypothèse acceptable de Henle, d'assigner le rapport précis de l'échelle des tempéraments par le degré cPexcitabilité émotionnelle en général, et de l'échelle constituée par le degré de sensibilité spéciale pour le plaisir et la peine. Que chacune existe, cela semble certain. Je ne doute pas que la contre-partie physique de chacune ne puisse être atteinte. Dès maintenant, nous pouvons vaguement concevoir comment un organe peut varier soit dans le degré de son activité en général, ou dans l'intensité relative de ses différentes fonctions. Toute tentative pour assigner la connexion entre ces fonctions serait prématurée *.

\. Henle [op. cit.) ne reconnaît aucun contraste de tempérament repo-

Je suis disposé à regarder ce contraste du tempérament émotionnel comme la cause psychologique la plus profonde des croyances opposées de l'optimisme et du pessimisme. Il est évident que, si ce contraste existe, il doit affecter tout d'abord la valeur de la vie. Deux personnes, dont l'une est beaucoup plus sensible pour le plaisir et beaucoup moins sensible pour la peine que l'autre, éprouveront évidemment, dans des circonstances externes semblables', des quantités différentes de bonheur et de misère. De plus, si, comme je suis disposé à le concéder, les quantités de joie et de douleur dans la vie humaine, en tant que déterminées par les conditions externes, sont fréquemment approximatives, il s'ensuivra qu'une différence de tempérament telle que celle que j'ai décrite pourrait bien à elle seule suffire à donner une valeur opposée à un ordre semblable d'événements dans la vie la rendant positive pour une personne, négative pour une autre.

Cette différence du tempérament a cependant un autre effet. Il ne fait pas qu'altérer l'objet que l'on a à estimer, il affecte le jugement par rapport k cet objet. On s'en apercevra en se reportant pour un moment à l'action de cette influence telle qu'on l'a ci-dessus décrite. La sensibilité spéciale pour le plaisir se manifeste par la facilité à concevoir des expériences agréables plutôt que pénibles et à y rester. Maintenant le jugement de la vie par chaque personne repose sur une

sont sur une sensibilité inégale pour le plaisir et pour la peine. Il semble en ceci suivre Lotze par opposition à Kant, Jean Mûller et autres. Selon cette vue, le tempérament mélancolique diffère du tempérament sanguin, non par un penchant vers une seule espèce de sentiment, mais par une disposition à une manière persistante de sentir profondément en général. Henle semble attribuer la tristesse de cette sorte d'esprit à une faiblesse relative de mouvement volontaire comparée au mouvement émotionnel grâce auquel il a à se dispenser des résultats adoucissants et bienfaisants des mouvements volontaires (comme de serrer les poings dans la douleur.) Il me semble que c'est là une explication très inexacte de tout ce que signifie un tempérament heureux. J'admettrai que la persistance d'esprit, et quant aux sentiments et quant aux idées, peut grandement favoriser une sombre conception des choses, lorsque soit un penchant spécial pour le sentiment pénible existe , ou quand l'effet dominant des circonstances externes est un effort attristant; mais il ne suffit pas à lui seul pour expliquer pourquoi, par exemple, on tend à la tristesse même au sein de circonstances favorables.

vague représentation des aspects qui font le plus d'impression et qui sont les plus durables de son expérience. Dans la même mesure où les dispositions à jouir amènent une sélection d'objets agréables et d'événements de ce genre dans un coup d'œil rétrospectif sur toute petite partie de la vie, elle conduira à la sélection d'éléments de bonheur plutôt que de malheur dans une revue de la vie tout entière. De cette manière le jugement sur la vie formé par une personne d'un heureux tempérament sera même plus favorable que les expériences elles-mêmes, bien que celles-ci aient déjà été rendues favorables par le jeu des mêmes forces émotionnelles. La même ligne d'observation s'applique clairement au cas d'un tempérament malheureux. L'optimisme et le pessimisme ont donc leurs plus profondes racines psychologiques dans des différences de sensibilité. Cependant ce ne sont pas là les seuls facteurs internes. D'autres influences mentales coopèrent à trouver le jugement dans telle ou telle direction.

Nous jetterons d'abord un coup d'œil sur une force mentale qui semble se rattacher étroitement à la différence émotionnelle à laquelle on vient de s'arrêter, la force de volition. Ce que l'on appelle populairement un heureux tempérament comprend très souvent non seulement une inclination émotionnelle naturelle vers la jouissance, mais aussi une puissante tendance volitionnelle pour elle. Je suppose ici que toute volition a pour but l'accroissement du plaisir ou le décroissance de la peine. Il est donc évident que la différence dans l'énergie volitionnelle doit affecter les sommes de jouissance et de souffrance réalisées; le côté du tempérament heureux et malheureux a déjà été affleuré dans la discussion des conditions du bonheur. Il suffira de dire ici un ou deux mots pour montrer la portée de la volition sur le facteur interne du plaisir et de la peine. La volition peut modifier jusqu'à un certain point une sensation primaire de plaisir et de peine. Les gens varient immensément dans leur capacité d'endurer la douleur, et ceci résulte non seulement de la différence de sensibilité, mais aussi de l'inégalité de la puissance volitionnelle. Quel est l'exact processus

mental dans cette patience à souffrir? Ce n'est pas là peut-être chose très claire. Il semble qu'il y a quelque chose à faire, pour une excitation énergique de certains muscles volontaires qui non seulement contrecarre l'expression physique de la peine, mais semble agir comme une contre-excitation et une diversion des énergies mentales. Ensuite une peine présente peut être sciemment diminuée par une forte direction vohtionnelle des processus de l'attention et de l'imagination. Ce résultat peut s'effectuer d'une manière ou deux. Nous pouvons chercher à occuper notre conscience avec quelque chose qui n'a absolument aucune connexion avec la peine, c'est-à-dire en détourner notre esprit. Si ce n'est pas possible, nous pouvons diminuer d'une manière appréciable l'intensité du sentiment en l'envisageant, pour ainsi dire, à travers le milieu d'une imagination préexistante. Ainsi, lorsqu'il est sur le point de subir une opération chirurgicale, un homme d'une volonté puissante peut jusqu'à un certain point s'amener à croire non seulement d'avance, mais encore au moment même, que c'est une bagatelle, une vétille, un rien. Il est évident que par un semblable procédé la volition peut servir à augmenter l'intensité et la valeur d'un plaisir présent.

Il s'ensuit de plus que dans tous les plaisirs et dans toutes les peines de la perception, de l'imagination, etc., où l'esprit n'est pas soumis à une sensation présente qui ne peut s'écarter, l'exercice de la volition servira toujours plus puissamment à transformer l'échelle naturelle du plaisir et de la peine, comme elle existerait en l'absence de volition.

Il semble donc que le fonds de volition est équivalent à une affinité émotionnelle naturelle de l'esprit pour le plaisir. En conséquence, ce que l'on connaît comme tempérament heureux peut souvent être le résultat de ces forces combinées. Sembiablement, le tempérament malheureux peut reposer sur une feiblesse de volonté, accouplée à un penchant émotionnel vers la peine. Il semble assez certain que ces influences coopératives coexistent fréquemment dans les mêmes individus. Comme règle, l'esprit joyeux est peut-être en même

temps l'esprit énergique; et l'esprit triste, l'esprit faible.

Cependant il y a de nombreuses exceptions à cette règle. U semble que c'est le résultat d'une observation commune qu'une sensibilité spéciale pour la peine peut être neutralisée et sur* montée par une volonté robuste K

Il y a aussi des cas où nous pouvons voir qu'une vie heureuse est beaucoup mieux assurée par le jeu sain de la volonté que par un bas degré de sensibilité pour la peine. On peut citer Gœthe comme exemple de cette heureuse constitution volitionnelle.

Cette relation compliquée entre les deux formes du tempérament heureux et malheureux semble être soutenue par le peu que l'on sait de la base physiologique des deux. L'énergie de la volonté est sans doute rattachée à quelque qualité des centres moteurs les plus élevés du cerveau, en même temps que, selon toute probabilité, aux muscles et aux nerfs moteurs qui relient ceux-ci aux centres. Maintenant il semble raisonnable, puisque le système nerveux n'est qu'un organe complexe , qu'une condition naturelle de vigueur des éléments sensibles doit, comme règle, s'allier à un état semblable de structures motrices. En même temps, puisque ces deux régions sont deux moitiés bien différenciées du système nerveux, on doit comprendre que l'un puisse facilement se développer jusqu'à un point de vigueur plus grande que l'autre, et ainsi une saine condition des centres moteurs peut à l'occasion se rencontrer avec une condition peu saine des centres de sensibilité '.

Ces particularités de l'énergie volitionnelle doivent, cela est

i. Le cas de Rahel von Varnhagen a déjà été mentionné. A ce nom, je puis ajouter ceux du docteur Johnson et de Harriet Martineau,

2. M. Bain démontre dans son intéressant ouvrage « sur l'étude du caractère » que, puisque l'énergie du système nerveux est une quantité limitée, les plus hauts degrés du développement des fonctions sensibles et émotionnelles sont incompatibles avec les degrés semblables du développement actif. Cette observation importante ne prouve rien, cependant, contre la coexistence du tempérament heureux, volitionnel et émotionnel, — au moins dans de certaines limites, — mais simplement contre la coexistence du tempérament très émotionnel et du tempérament très volitionnel ou très actif.

évident, comme celles de la disposition émotionnelle, tendre à altérer et la valeur actuelle de l'expérience personnelle, et (dans une plus large mesure encore) le jugement que l'individu prononce sur cette expérience. La promptitude à concevoir et à choisir pour réflexion les éléments agréables plutôt que les éléments pénibles produira ses effets quand une personne examinera sa vie tout entière, et elle sera ainsi capable d'y penser plus favorablement même que lorsqu'elle se présente actuellement dans la réalisation momentanée de ses parties successives. En d'autres termes, ce jeu rapide des énergies volitionnelles, en tant que dirigées vers les opérations de la pensée et de l'imagination,, se manifestera sous la forme d'un souhait quasi instinctif de bien penser de la vie et dans ses détails et dans sa totalité ! .

D'un autre côté, l'énergie volitionnelle peut affecter simplement l'expérience individuelle et modifier l'impression de Ja réalité. En l'absence de cette énergie volitionnelle, nulle force ne peut pousser une personne à penser plus mal de son expérience qu'elle n'est en réalité *. Ainsi donc, quand le pessimisme se manifeste dans un esprit, de cette trempe, nous devons dire ou que l'expérience actuelle, par défaut de volition qui la transforme, est un excès de mal, ou, ce qui est plus probable, que l'absence de volonté coexiste ici avec un penchant émotionnel vers la peine.

Passons maintenant à un certain nombre d'influences émotionnelles spéciales qui agissent fréquemment d'accord avec ces particularités radicales du tempérament, en soutenant les vues opposées de la vie discutées ici. Pour la plupart, elles

1. L'observation familière que nous sommes portés à croire ce que nous désirons semble reposer et sur une tendance émotionnelle et sur une tendance volitionnelle à demeurer sur les idées générales.

D'un autre côté cependant, un manque d'énergie volitionnel affectera simplement la valeur de l'expérience d'une personne et son jugement seulement, en tant qu'il est déterminé par la réalité. Dans la simple absence de force volitionnelle, il n'y a rien.

2. Si une personne est déjà disposée à penser mal de la vie, cette absence de l'énergie active l'amènerait sans doute à regarder ses maux comme incurables. J'aurai à parler tout à l'heure de cet effet.

n'affectent pas le jugement de la vie en affectant d'abord la valeur de l'expérience elle-même. Elles agissent plutôt comme forces qui font directement dévier la croyance vers l'un des deux pôles, l'optimisme et le pessimisme. Avec chaque mode de sentiment est d'accord un certain ordre d'idées et de croyances, et il y a différentes espèces de sentiment qui agissent de cette manière comme centres magnétiques d'attraction par rapport à l'optimisme et au pessimisme.

D'abord, il semble donc qu'il y a une différence bien marquée avec le type d'esprit qui est doux, facile et tendre, et celui qui est irritable, rebelle et querelleur. Le contraste serait mieux peut-être dans les différentes manières dont les gens ont coutume d'endurer la peine. Pour quelques personnes, la peine est un dérangement; c'est quelque chose contre quoi il faut se révolter; elle évoque le sentiment particulier d'amertume. Pour d'autres, au contraire, elle est supportée patiemment, non toutefois par un effort de volition, mais par le flux de ce courant adoucissant de sentiment que l'on connaît sous le nom de tendresse *.

Le contraste se trouve évidemment à la base de l'antithèse entre la disposition affectueuse et la disposition querelleuse. Il affecte cependant l'attitude d'esprit de la personne, non seulement envers autrui, mais aussi à l'égard de toutes les sources externes de plaisir et de peine 2 .

1. Il y a quatre modes clairement distincts d'accentuer une peine inévitable : 1° avec un flot de tendre sentiment qui conduit à une résignation passive; 2° avec une patience émotionnelle et une diminution de son intensité comnre conséquence; 3° avec une complète prostration d'esprit et de faibles plaintes ; et 4° avec amertume et défi, amenant à des accusations colériques. Les deux premiers modes se rattachent distinctement à Tordre d'esprit optimiste ; les deux seconds, à la classe pessimiste. Quand la peine est finie, sa persistance idéale est découragée par le contrôle volitionnel de l'attention, et aussi par une forte disposition au rire qui d'habitude transforme un mal personnel, aussitôt qu'il est passé, en une source de joie qui lui succède.

2. Le fait s'applique nettement au mode primaire de considérer les objets et les événements, en tant qu'ordonnés par des volontés autres que les nôtres. Tous, même ceux qui ne formulent pas leurs croyances sous une forme théologique, nous sommes habitués à sentir et à agir .comme croyant en la causation des événements par des êtres conscients.

398 LG PESSIMISME

Un large flot de tendre sentiment garde à une conception douce et résignée des sources de misère, et à une reconnaissante contemplation des sources de bonheur. D'un autre côté, la disposition à l'amertume du sentiment se manifeste dans l'attitude habituelle d'une personne à l'égard de ses entourages inanimés. Il y a de la tendance à se révolter contre les événements, à considérer les choses comme hostiles, et à prendre une posture permanente de défi courroucé par rapport à l'ensemble de son entourage.

Cette différence doit, cela est clair, affecter la valeur de l'expérience individuelle. La valeur d'une peine qui est acceptée avec un esprit résigné et amicalement, et baigné, pour ainsi dire, par un flot de tendre émotion, diffère beaucoup de celle d'une peine qui irrite et aigrit l'esprit. Il est assez évident, en vérité, que cette différence se combine fréquemment avec le contraste du tempérament heureux et du tempérament malheureux déjà définis et vient le compliquer l .

En même temps, ce contraste sert dans une plus large mesure encore à dominer la croyance que les hommes entretiennent concernant la valeur du monde. L'habitude de regarder les choses avec faveur et complaisamment, une certaine bienveillance conduisent naturellement à une conception heureuse de la totalité des choses, c'est-à-dire à l'optimisme ; d'un autre côté, la disposition au ressentiment et à 1$ résistance conduit naturellement à la conception du monde comme hostile et par conséquent mauvaise, c'est-à-dire au pessimisme.

Il faut noter que dans le cas de ce dernier type d'esprit on dérive un plaisir positif de se lancer en idée, pour ainsi dire,

1 . On est à demi disposé à supposer quelque lien physiologique reliant le tempérament malheureux et le genre d'esprit irritable. Cette supposition est suggérée par le commun accroissement de vexation avec celui de la souffrance quand le ton mental nous fait défaut. Le trait caractéristique de cette « irritabilité », c'est une tendance à une sorte de mouvement désordonné qui fait explosion et qui, certainement nuisible, augmente l'intensité de la souffrance plutôt qu'il ne la diminue. EUe pourrait peut-être se relier à une certaine condition morbide des centre moteurs, les plus élevés (ceux de l'innervation volontaire); et, s'il en est ainsi, nous pourrions comprendre sa coexistence fréquente avec une condition mentale reposant sur un état morbide des centres sensibles.

par l'imagination contre la constitution des choses. Même si l'homme d'un caractère rebelle ne peut faire une guerre actuelle contre un ennemi aussi immobile que le monde qui l'entoure, il peut recueillir quelque satisfaction en amoncelant contre lui des discours de défi et de mépris. En conséquence, pour ce tempérament, le pessimisme s'offre comme quelque chose d'agréable et de satisfaisant.

Passons maintenant à une autre cause d'influences, je veux parler de celles comprises dans la différence entre le tempérament actif et le tempérament paresseux ou indolent. C'est là un point qui se relie intimement à celui de l'énergie volitionnelle, bien qu'il ne soit pas identique. Il semble qu'il y ait, comme je l'ai observé, une disposition instinctive à l'action, antérieure à la volition et indépendante; et, bien que ceci serve comme point de départ pour la volition même, elle n'est pas coextensible avec elle. Gomme toute autre impulsion instinctive, la disposition au mouvement et à l'action peut être en conflit avec la volition. Un enfant vigoureux est parfois follement enclin à l'action et doit apprendre à réprimer ce penchant.

Maintenant, des différences dans la quantité de cette impulsion active auront un effet appréciable pour estimer la valeur de la vie. En premier lieu, un plein courant d'activité vigoureuse est certainement contraire au pessimisme sous toutes'ses formes et favorable à un certain genre d'optimisme. L'impulsion active requiert une issue, et le parfait pessimisme, en fermant toutes les portes à l'activité, doit répugner à un esprit richement doué de cette impulsion. D'un autre côté, elle encourage et soutient la croyance à l'action et est une tendance à une vue rassurante de l'effort humain et à une ferme croyance dans le perfectionnement indéfini des choses. C'est donc un agent qui favorise directement ce que j'ai appelé la forme pratique de l'optimisme, la doctrine que nous pouvons atteindre le bonheur à force d'efforts volontaires.

Jetons à présent un coup d'oeil sur l'effet d'une condition opposée, sur l'inactivité, c'est-à-dire un manque d'inclination

bien marquée pour le mouvement et l'effort. Conduira-t-elle invariablement au pessimisme? Certainement non. Si cette indolence coexiste avec une disposition émotionnelle heureuse ou complaisante, elle viendra directement à l'appui de cette extrême forme passive d'optimisme qui déclare que tout ce qui est est bien.

Si, toutefois, cette indolence accompagne une disposition malheureuse, l'effet sera tout contraire. Le défaut d'inclination à s'exercer s'unira pour soutenir la conception qui fait de la vie un mal inaltérable. Et nous trouvons donc ainsi comme fait que les hommes sont entraînés au pessimisme sous l'influence de la fatigue et un dégoût pour tout effort. En un tel cas, je conçois que la doctrine soit positivement agréable et consolante. D'où que la répugnance à l'action provienne, que ce soit d'une paresse innée ou de l'épuisement subséquent de l'énergie active, elle sert donc de la sorte comme tendance au pessimisme. Il me semble que la quiétude prêchée par Schopenhauer, à l'exemple de tous les mystiques et de tous les quiétistes, présente nettement ce côté du pessimisme, son caractère agréable et calmant en vue du labeur et des efforts précaires de la vie.

Nous passerons maintenant à une ou deux des influences émotionnelles plus bornées qui favorisent évidemment le pessimisme. On peut les regarder comme une compensation imparfaite pour la force de l'énergie volitionnelle, qui, comme nous l'avons vu, n'exerce son influence que dans une seule des deux directions opposées.

Le pessimisme est la conséquence naturelle de la disposition d'esprit qui penche à la raillerie et à la critique. Cette variété de caractère comporte, outre cette irritabilité fondamentale et ce penchant de l'esprit querelleur que nous avons déjà signalés, la coopération du sentiment de pouvoir. Apercevoir les défauts de notre séjour terrestre, c'est déjà nous placer au-dessus d'eux, c'est prouver la supériorité de notre conception sur l'objet actuel qui est devant nous. De combien, se demande-ton, la somme de la critique humaine serait-elle diminuée, si

les hommes np retiraient plus de cette action un sentiment agréable d'élévation intellectuelle! Et cet esprit porté à critiquer et à condamner peut s'adresser à l'arrangement du monde inanimé, non moins qu'à l'œuvre d'un de ses semblables. Même quand il n'y a aucune reconnaissance évidente d'un Démiurge caché derrière l'édifice, il est possible d'obtenir cette sorte de satisfaction, en imaginant combien nous aurions mieux disposé les choses que nous ne les trouvons actuellement combinées '.

D'un autre côté, bien que les hommes détestent la peine ellemême, la plupart des hommes aiment mieux la réputation de la bien supporter. Il y a dans la nature humaine une vive tendance à se faire soi-même martyr à un prix actuel raisonnable, par amour pour la sensation flatteuse de mérite qui s'ensuit. Or rien assurément ne peut être plus propre à nous procurer les douceurs du martyre que la conception pessimiste de la vie. Selon elle, noyis sommes enchaînés sans espoir, par la nature même des choses, et toutes nos luttes pour nous délivrer de la misère sont fatalement futiles. En vérité, le pessimisme flatte l'homme, en lui présentant son portrait, où il paraît comme un autre c Prométhée enchaîné », souffrant des tortures de la main du cruel Jupiter, le père des dieux, de tout l'univers, qui nous a créés et nous tient dans sa main, cependant tenant bon et résistant avec un orgueilleux défi. Cette image est, on doit le confesser, assez séduisante, et on peut à peine s'émerveiller que tant de monde l'accueille avec faveur. Le pessimisme met son adhérent à même de se poser en divinité méconnue et martyre, devant sa propre admiration tout au moins, sinon devant l'admiration des spectateurs qui l'entourent.

Je ne veux pas dire que l'ambition de porter la couronne du martyre appartient toujours à ce genre mesquin. C'est une forme réelle et intense de ce penchant qui a aidé à soutenir

1. Il est digne de remarque que cette habitude de critique et de déduction de l'esprit, étant d'une grande utilité pour la société, est une disposition très susceptible d'être développée à l'excès. Je reviendrai tout à l'heure sur ce côté du sujet.

Sully. — Pessimisme. 26

les pratiques de l'ascétisme dans tous les temps. Pour nombre d'esprits, la conscience pleine et certaine de la faculté de souffrir, d'une abnégation volontaire, d'une renonciation spontanée au monde (Ëntsàgung), cause une émotion délicieuse, et, quand elle est renforcée par les espérances de la religion, elle devient une source de Ja plus haute exaltation émotionnelle *. De là vient que cette inclination a amené à l'acceptation réelle d'une souffrance aiguë et prolongée. En même temps, elle a encouragé parmi ses adeptes la croyance à la non-réalité du bonheur terrestre. En vérité, comme Schopenhauer semble le donner à entendre, une telle renonciation serait impossible pour la faible nature humaine, même quand elle serait aidée par l'espérance religieuse, si ce n'était ce doute croissant et cette incrédulité finale en ce qui touche la réalité du bonheur terrestre. Tel semble être le vrai rapport de l'ascétisme avec le pessimisme.

Jusqu'ici, j'ai parlé de l'individu comme jugeant seulement de la valeur de son propre monde. Mais il est évident que les tendances opposées dont on a parlé ici isoleront, dans une grande proportion, ses conceptions de la vie du genre humain en général. Nous sommes tous aptes à faire de l'expérience individuelle la mesure des choses qui la dépassent. Nous raisonnons ainsi. Ce qui est vrai pour nous doit être également vrai pour les autres. De là vient que l'homme qui, grâce à la trempe particulière de son caractère, est spécialement touché des événements joyeux ou douloureux de sa propre vie, étendra naturellement cette conception émotionnelle à l'existence humaine en général. Ainsi, l'homme mélancolique verra naturellement le monde sombre et trouble pour les autres, tandis que l'esprit vif et primesautier environnera ses semblables de tout un monde de lumière et d'allégresse, semblable à celui qu'il a façonné pour lui-même.

Et ce n'est pas là complètement le résultat d'une conclusion hâtée et inexacte. La tendance même d'un sentiment à s'har-

1. Il est assez certain que cette condition extatique du sentiment est directement aidée par la réduction de la force corporelle.

moniser avec les idées et les croyances de l'esprit aidera à le produire. L'homme dont la disposition habituelle d'esprit est joyeuse ou attristée adoptera naturellement, concernant autrui, des idées qui s'accordent avec ce tempérament et lui conviennent. Ainsi Fhomme morose sera disposé à entretenir de sombres idées sur le genre humain en général, comme s'harmonisant avec là nuance de sentir qui est chez lui prédominante. Il en sera de même du tempérament joyeux et porté à l'espérance *. On doit cependant ajouter que la forme que l'optimisme ou le pessimisme humain universel opposé à l'optimisme ou au pessimisme individuel adoptera dépend jusqu'à un certain point des sentiments qu'il nourrit habituellement à l'égard d'autrui. Ainsi, par exemple, une personne qui est disposée (par la force de cet heureux tempérament) à considérer l'humanité en masse comme heureuse et qui, en même temps, est d'une nature hautement affectueuse, donnera naturellement à son optimisme la forme d'une croyance à l'excès lence humaine. Elle sera l'une de celles qui sont portées à voir le côté favorable de la nature humaine, à adoucir ses fautes et à avoir confiance dans l'amour naturel de l'homme pour la vertu, dans sa capacité à découvrir la vérité et à atteindre le bonheur, et en général dans tout ce qui milite en faveur de la dignité, de la beauté et du mérite humains. D'un autre côté, une personne qui est comparativement dépourvue de grands sentiments sociaux, mais qui en même temps possède de vives sensibilités esthétiques, concevra plutôt le bonheur de l'humanité comme une portion de l'harmonie générale des choses 2 . L'effet de la présence ou de l'absence de sentiment social sur les formes de pessimisme universel est plus frappant

1. L'exception évidente à cet argument, c'est que les hommes, tandi* qu'ils sont enclins à grossir leur propre fortune, bonne ou mauvaise, sont disposés à déprécier celle de leurs semblables, afin d'accentuer la leur par voie de contraste.

2. On doit s'attendre, comme je l'ai déjà fait entendre, à ce qu'une disposition à l'optimisme comprenne ordinairement une tendance à s'abandonner à un sentiment bienveillant et complaisant pour autrui, puisque ce sentiment s'harmonise si bien avec une disposition générale au sentiment heureux.

encore. Un homme qui a des sympathies profondes et vives présentera naturellement sa conviction de la misère humaine sous forme d'élégie ou lamentation plaintive. Dans le cas d'une telle personne, le mode le plus naturel en vue des maux incurables de l'homme semblerait être celui d'une bienveillante pitié (Mitleid). C'est là, en vérité, la forme poétique ordinaire du pessimisme, et elle se recommande à l'esprit imaginatif et sensible par ses aspects pathétiques et tragiques même *.

D'un autre côté, que le pessimiste soit, comme nous avons vu qu'il peut facilement l'être, d'une disposition insociable et portée à la haine, quelle est la forme que ses vues sur la misère humaine pourront bien choisir? Evidemment, celle d'une méprisante misanthropie. L'insuccès de l'homme à atteindre le bonheur frappera un homme de ce caractère, non par son côté pathétique et tragique, mais plutôt par son côté de cruelle ironie, comme une manifestation suprême de la faiblesse, de l'ignorance et de l'insignifiance humaines. Il contemplera l'humanité, pour ainsi dire, àb extra, comme s'il n'avait aucune part, aucun intérêt dans sa destinée, mais comme s'il était quelque divinité complaisante assise en toute sécurité sur son trône et dominant cette vaine lutte. Au lieu d'embrasser les hommes avec lui-même dans le sentiment sacré d'une destinée commune de souffrance, il les détache de lui et les envisage sous un jour défavorable 2 .

Il est curieux d'observer le rôle que jouent les impulsions au rire dans la production de ces vues opposées de la vie humaine. Les modes les plus légers et les plus gais d'hilarité sont évidemment favorables à l'optimisme. En vérité, le tempérament heureux semble comporter une disposition à un débordement

1. Voir la citation de la lettre de Léopardi, ci-dessus, ch. II.

2. Il est évident, d'après ceci, que l'esprit irrascible et misanthropique peut exercer une influence puissante, disposant l'homme à croire en l'insuccès humain et en sa misère, même lorsque les causes qui conduisent à la croyance dans la nature mauvaise du monde individuellement sont absentes. Mais, en fait, la tendance misanthropique est communément, sinou uniformément, jointe à cette irritabilité même du caractère qui se trouve sous la conception première du monde comme un mal pour l'individu luimême.

de joie naturelle, et cet élément, comme je l'ai remarqué, a une portée sur la valeur de la vie, puisqu'il tend à diminuer tous ses maux les plus petits. Le penchant d'une nature heureuse à chasser par le rire tout souvenir pénible n'est pas un facteur insignifiant dans les sources du bonheur.

Le rire cependant, dans sa forme la plus spécialisée comme sentiment du comique, a pour propre objet d'autres êtres conscients, et ainsi son influence se voit plus nettement dans le jugement sur la vie collective. D'un côté, ce sentiment a évidemment l'habitude de choisir les défauts plutôt que les beautés, les aspects légèrement dépréciateurs que les aspects les plus dignes du caractère et de la vie, et jusque-là semblerait être en faveur du pessimisme. D'un autre côté cependant, comme sentiment naturel et agréable , il se combine communément avec un sentiment bienveillant pour amoindrir les fautes du genre humain, et par là il tend à exclure toute condamnation sérieuse d'autrui. Dans ces limites, il milite donc en faveur de l'optimisme.

On peut dire, par conséquent, qu'un homme doué d'un rire fréquent et naturel, et d'une humeur bienveillante, penchera, somme toute, vers l'optimisme, même quand ce serait une variété quelque peu atténuée de cette croyance. Tandis qu'il aperçoit les désavantages de la vie, l'insuccès de l'effort et le vilain côté de la nature humaine, son prompt sentiment du grotesque et du comique servira à dissoudre ces défauts, pour ainsi dire, en bulles d'air, c'est-à-dire qu'ils n'existeront que pour l'œil, comme des riens amusants qui font de la vie une comédie, il est vrai, mais qui cependant, en en faisant cela, ajoutent à la valeur du spectacle et qui, bien qu'ils abaissent d'un degré ou deux la dignité de la nature humaine, la rendent plus agréable.

L'effet est très différent quand les impulsions au rire sont d'un genre plus mordant et plus sarcastique. Ces impulsions s'allient évidemment à la conception misanthropique du genre humain. Pour quelqu'un qui s'abandonne habituellement au rire sarcastique, le spectacle de la vie humaine n'est pas une

comédie légère et inoffensive, mais une orgie désordonnée et sans frein. Elle se présente comme l'explosion d'une folie stupéfiante, Faction tumultueuse de penchants dégradants. L'homme qui cherche le principal plaisir de la vie dans ce rire rude et insensible sera un pessimiste dans le genre de Méphistophélès.

H peut être bon, en terminant cette courte et incomplète esquisse des particularités mentales que recouvrent l'optimisme et le pessimisme, de bien montrer qu'avec toutes leurs différences elles comprennent semblablement un intérêt dans la vie. Le pessimiste affirme que le monde est un mal qui prend pourtant assez d'intérêt pour se donner la peine d'en mesurer la valeur. Il y a plus, le pessimisme, dans sa forme tout à fait développée, se manifeste par une amère dénonciation ou par une exclamation plaintive contre le mal. Ceci montre que le pessimiste non moins que l'optimiste se soucie de trouver le monde bon. En conséquence, les deux croyances présupposent un certain degré de sensibilité, même quand cette sensibilité tombe dans une de ces variétés qui n'envisagent qu'un seul côté de la question. Et ainsi on peut dire que les formes sérieuses et venant du cœur du pessimisme et de l'optimisme reposent également sur une vive sympathie en faveur des aspects désirables de la vie, sur une certaine avidité de l'esprit par rapport au bien et au mal que peut procurer la fortune. Le pessimiste s^ttache à la vie en un sens, c'est-à-dire il s'attache à un idéal de la vie autre que la vie actuelle et trahit ainsi la présence d'un violent désir instinctif de s'assurer le plaisir et d'éviter la^peine.

II est donc nécessaire d'opposer également l'optimisme et le pessimisme à l'indifférentisme moral ou nihiliste, qui ne se soucie point de se former une opinion sur la valeur de la vie et qui semble n'avoir que peu de sensibilité soit pour le plaisir soit pour la peine, dont les désirs sont faibles. Type d'esprit connu vulgairement sous les noms de tempérament froid, indolent ou « phlegtnatique ». Bien entendu, l'esprit parfaitement indifférent est une pure fiction. Personne n'est d'une façon

constante insouciant de son genre de vie; on peut dire seulement que du plus ou moins d'excitabilité et de sensibilité les hommes approchent plus ou moins de ce point neutre \

Il s'ensuit que le contraste entre le type d'esprit indifférent et le type d'esprit ardent se trouve entre le type plein d'espérance et le type morose. Ainsi, ma complète échelle des dispositions optimistes et pessimistes paraît être représentée par la figure géométrique d'un plan ayant deux dimensions. Dans ce plan, imaginez deux axes coordon&és tracés à angle droit l'un de l'autre, et que l'un de ces axes représente le jugement moyen de la valeur de la vie par rapport au degré du jugement favorable (ou défavorable), et l'autre pour le jugement moyen par rapport au degré d'intérêt dans la question. Toute estimation particulière de la vie serait donc indiquée par un point quelconque de la surface, et le caractère de cette estimation serait déterminé par la distance perpendiculaire de ce point (dans une direction positive ou négative) abaissée de chacun des axes 2 .

1. La somme d'intérêt général qu'une personne prend à la vie peut peut-être se nommer une fonction de trois éléments variables : 1° Tintensité de la faculté de sentir; 2° la vigueur de la mémoire et de l'imagination; et 3° l'énergie de l'impulsion active. Ou doit ajouter que l'attitude de l'indifférentisme moral doit se distinguer de celle de l'homme sensible à l'importance de la question de la valeur de la vie, mais incapable par des motifs intellectuels d'adopter aucune estimation particulière de la vie. On peut dire peut-être que l'optimisme, le pessimisme et l'indifférentisme dans la région morale correspondent imparfaitement à l'affirmation, à la négation et à l'indécision sceptique dans le domaine intellectuel ou spéculatif.

2. L'explication géométrique d'un plan m'a été suggérée par l'emploi <ju'en fait Wundt pour décrire les doubles variations des sensations de tonicité, en élévation et en intensité {Physiologische Psychologie, p. 865). Il semble effectivement exister une analogie étroite entre les deux cas, puisque l'élévation du ton répond imparfaitement à un degré de bienveillance dans le jugement, tandis que la force ou vigueur est évidemment analogue à un degré d'intérêt. Bien entendu, cette explication ne doit pas s'appliquer rigoureusement. Il est évident que nous ne pouvons pas distinguer les degrés de bienveillance (ou de malveillance) dans le jugement avec la même précision avec laquelle nous distinguons les degrés d'intensité dans les tons. Le lecteur qui se soucie de résoudre cette idée géométrique trouvera que notre plan de tempérament est une surface limitée, d'une forme irrégulière. Ainsi, par exemple, sa longueur dans la direction qui correspond à l'intérêt minimum sera très petite, puisqu'il n'y a ici comparativement qu'un petit nombre de degrés de bienveillance possibles a distinguer.

Pour donner un exemple de la manière dont les dispositions optimistes et pessimistes s'effacent peu à peu dans la direction du point neutre d'indifférence, je puis observer que les formes insouciantes et passives de l'optimisme qui naissent en l'absence de puissantes tendances actives, que le consentement paresseux à vivre, que les gens faciles de caractère sont enclins à adopter, se rapprochent beaucoup de la condition neutre de la croyance. Ceci est également vrai de la résignation facile du soi-disant pessimiste, qui aime à s'abandonner à un cynisme pas trop attristant et qui est enclin à regarder le drame de l'expérience humaine comme une comédie sans intérêt. Une semblable remarque s'applique à la culture sentimentale du Weltschmerz pour le voluptueux qui est et a perdu le goût de la vie. Toutes ces conditions d'esprit manquent de la force, de la profonde capacité de sentiment qui caractérise le véritable pessimiste et se rapprochent de l'état mental de l'indifférentisme 4 .

Ce rapport n'est qu'un exemple du fait familier que tous les tempéraments mentaux que Ton peut distinguer se fondent l'un dans l'autre par des différences les plus graduées.

Bien que je n'aie parlé jusqu'ici que du penchant individuel vers l'optimisme et le pessimisme, on peut observer que des dispositions tout à fait similaires peuvent être attribuées aux nations et aux races. Ainsi la même société peut, comme Je même individu, passer à travers les phases de sentiment favorable pour l'optimisme et le pessimisme. Par moments, l'esprit d'un siècle est plein d'espoir et d'activité; d'autres fois domine un sentiment de fatigue, un ton critique et dénigrant de sentiment. Ces changements se relient évidemment aux variations dans les conditions externes, et nous aurons ainsi à y revenir tout à l'heure.

1. Je suis redevable au docteur Waldstein, qui est venu récemment d'Allemagne et qui a fait une étude spéciale du pessimisme allemand sous ses aspects sociaux, pour l'observation que, tandis que l'Allemand désappointé, avec son vigoureux idéalisme et son profond sentiment, gravite autour d'un sérieux pessimisme, le Français désappointé tombe plus communément dans un mode plus frivole d'indifférence cynique.

Les différences permanentes ne sont pas moins manifestes chez les différentes races par rapport à la conception habituelle de la vie. Dans l'exacte mesure où il y a des individus heureux et pleins d'espoir, sombres et désespérés, il y a aussi des races qu'on peut appeler légères de cœur et joyeuses, tandis qu'il y en a d'autres qui, par comparaison, semblent graves, sombres et mélancoliques. Ce contraste de la race comprend, je n'en doute point, l'antithèse entre le tempérament volage et changeant et le tempérament persistant et constant. Ajoutons cependant que nous devons, je pense, admettre de grandes différences chez les races par rapport à la disposition relative au plaisir ou aux plaintes sombres. Le peuple anglais, par exemple, prend, dit-on, son plaisir avec tristesse, et certainement, si on le compare avec certains peuples méridionaux, il semble, somme toute, posséder à un mince degré la capacité de la jouissance purement passive. On doit s'attendre naturellement à ce que l'optimisme et le pessimisme trouveront des sols plus ou moins bien appropriés parmi les peuples qui se distinguent par ces tendances opposées de sentiment.

En voilà assez quant au premier facteur de la croyance optimiste et pessimiste, l'influence de la disposition émotionnelle. Tournons-nous maintenant vers le second facteur, les circonstances externes qui donnent une base logique apparente à ces croyances opposées. Comme je l'ai dit, le sentiment ne suffirait point à créer ces croyances, s'il n'y avait point de faits qui leur prêtassent un appui apparent l .

En premier lieu, donc, l'expérience individuelle varie, et il est indiscutable, je pense, que quelques personnes peuvent réaliser une vie malheureuse, aussi bien que d'autres peuvent jouir d'une vie heureuse.

Tout ce qui tend à ruiner les espérances d'un individu et ses aspirations fournit évidemment un fragment de base objective

i. Nos jugements sur la vie n'ont rien de fixe et d'inaltérable. Ils se présentent tout d'abord comme subissant l'influence de la destinée individuelle, et ils se moulent d'après la faveur ou la défaveur du lieu et du temps (Dûhring, Der Werth des Lebens).

au pessimisme, et, dans la proportion où nous sommes entourés par des circonstances et des événements qui nous ennuient, désappointent notre espoir, attristent nos cœur, nous trouverons le pessimisme plausible et croyable. Les infortunes inévitables de la vie qui frappent l'esprit de stupeur et le remplissent de lamentations, les désappointements que les hommes s'attirent d'eux-mêmes par une conception insensée du boaheur, une ambition peu sage ou une indulgence excessive, la présence d'un monde qui a perdu tout son charme frivole pour un esprit profondément rassasié, tout ceci doit évidemment avoir de l'effet pour transformer la vie en quelque chose de vide et de désolé, quant à la personne particulièrement intéressée. Il est évident aussi que ces événements auront comme effet nouveau une tendance à produire le ton sombre d'esprit et ainsi à rendre le pessimisme non seulement logiquement croyable, mais aussi acceptable comme d'accord avec les sentiments de la personne. De la même manière ou à peu près, bien entendu, une accumulation de circonstances fortunées et d'événements heureux aura une tendance à élever la moyenne de tempérament, d'espoir, jusqu'au degré d'une joie pleine de confiance et d'esprit. Parmi les circonstances de la vie individuelle, qui varient et par là encouragent l'une des formes opposées de croyance concernant la valeur de la vie, sont les conditions sociales. En proportion que celles-ci sont, somme toute, heureuses ou misérables elles doivent certainement affecter le jugement de l'individu. Non seulement elles altéreront à ses yeux la valeur de sa propre existence, mais eJJes modifieront aussi bien celle de l'expérience d' autrui ; quand il arrivera à additionner la valeur de l'existence en général, son jugement sera affecté par le caractère des circonstances sociales de son pays et de son siècle. Cependant nous arrivons ici à des influences qui constituent des facteurs, non seulement dans l'entourage de l'individu, mais aussi à celui de la société, c'est-à-dire à des circonstances qui modifient la valeur de la vie collective de la communauté. Contemplons pour un moment ce côté plus vaste du sujet.

Les modes changeants à travers lesquels la conscience sociale passe seront évidemment puissamment dominés par le changement dans l'expérience sociale. Lorsque les circonstances sont contraires, lorsque les abus sociaux et politiques abondent, lorsque la pression du besoin physique est rigoureuse, et quand les canaux de l'action heureuse et féconde sont obstrués, il y a évidemment une raison pour que la communauté en masse accepte une sombre vue des choses. D'un autre côté, quand les obstructions sont détruites, que les énergies arrêtées sont délivrées des obstacles, et que de riches perspectives d'acquisition sont ouvertes, il y a une aussi bonne raison pour que la société mette la valeur de son existence collective à un haut point de l'échelle.

On doit ici remarquer encore qu'avec l'entourage changé s'opère, comme conséquence, un changement dans le ton du sentiment et dans la trempe de l'esprit. Une multiplication de maux sociaux produit naturellement une tristesse d'esprit qui est équivalente à une disposition aux lamentations et au désespoir. D'un autre côté, une prospérité sociale inaccoutumée encourage la tendance pleine d'espérance de l'esprit. De cette manière, les changements dans l'entourage affectent le jugement commun de deux manières : d'abord, en altérant la valeur de son objet; ensuite, en produisant un mode dominant de sentiment favorable à l'une des deux sortes de croyances.

Je puis ajouter que les différences faciles à retracer dans les tempéraments des peuples et des différentes races auxquelles nous avons déjà fait allusion peuvent jusqu'à un certain point se rattacher nettement aux facteurs externes. Parmi ces facteurs, le climat est certainement l'un des plus importants.

Il semble évident que la différence entre un climat qui, somme toute, gagne à l'inactivité et au loisir, en les remplissant de sensations voluptueuses, et un climat qui agit plutôt comme un taon, en poussant les hommes à quitter le repos pour le travail, doit avoir de l'effet sur la manière dont un peuple envisage la vie. Ceux pour qui les heures de pensées pares-

seuses sont pleines de sensations agréables seront enclins à penser bien de la vie telle qu'elle est, tandis que ceux qui sont dépourvus de ces vastes régions d'indolence agréable formeront une conception agréable de la vie, la considérant tout au plus comme quelque chose qui nécessite leurs efforts les plus ardus pour la perfectionner.

De tout ceci, il semble résulter que, tandis que, nous l'avons déjà vu, les variations des facteurs internes comprennent des variations dans la qualité de l'objet à estimer, les changements dans les facteurs externes comme accompagnement (soit de la vie individuelle soit de la vie sociale) ont, comme pour effet fréquent, un arrangement dans la disposition émotionnelle '.

Il s'ensuit que les deux sortes de facteurs sont très intimement reliées, et que leur influence peut seulement s'étudier séparément dans de certaines limites.

Nous passerons maintenant à de certains faits constants dans la vie humaine et le monde qui servent à fournir une base apparente pour l'optimisme et le pessimisme, même quand il n'y a aucun trait dans la propre vie d'un individu ou dans celle du pays et du siècle qui se trouvent immédiatement sous son observation pour attirer son jugement dans l'une ou l'autre des deux directions opposées. On peut supposer que ces faits ont pesé sur les formes les plus philosophiques des croyances, bien qu'il soit probable que les philosophes, non moins que les autres hommes, ont leurs conceptions intellectuelles très

1. Je dis fréquent, parce que la force des facteurs internes, si elle milite dans la direction opposée, peut plus que contrecarrer l'effet du changement externe. Prenez pour exemple l'esprit indomptable de Henri V dans un pressant danger :

Il y a dans toute chose mauvaise une essence de bien.

Pour les hommes qui savent la distiller;

Ainsi nos mauvais voisins nous font lever de bonne heure.

Habitude salutaire et de bon ménager. {Henry V, aet. IV. se. i.)

Ou doit ajouter que cet effet des circonstances sur le tempérament mental est puissamment secondé par une certaine ténacité et persistance dans l'esprit. Où les impressions agissent lentement, mais d'une façon durable, un effet permanent sur le tempérament est plus probable. D'un autre côté, dans le genre d'esprit le plus volage, le plus changeant, le plus fluctuant, il est beaucoup moins probable que l'on rencontre cet effet durable.

puissamment influencées par les faits de leur expérience personnelle.

En premier lieu donc, toute personne sans préjugé doit admettre que les bonheurs et les misères du monde sont abondants et multiples, s'étendant à tous les départements de l'existence. En conséquence, quand il y a une prédisposition à choisir et à s'arrêter sur l'un ou l'autre ordre de faits, on trouvera certainement d'amples matériaux.

Puis nos plaisirs et nos peines sont intimement liés comme modes opposés d'une seule variété de sensibilité. Ils ont en grande partie leurs racines dans les mêmes objets. Ils se rencontrent dans les mêmes directions d'activité. En conséquence, là où se trouve une disposition à accentuer un des deux éléments et à négliger l'autre, ce résultat est facilité par le fait de la contiguïté du bien et du mal. Si nos plaisirs et nos peines étaient totalement disjoints et se trouvaient dans des régions d'expériences complètement dissemblables, éparpillées pêlemêle par-ci par-là, il serait beaucoup plus difficile de tomber dans l'erreur de concentrer l'attention sur les uns et de négliger les autres. Mais, puisqu'ils sont si voisins, notre attention même portée sur les uns nous aveugle sur la présence des autres. Ainsi, par exemple, un homme optimiste par tempérament sera porté à négliger les désavantages d'une profession particulière ou d'une relation sociale, justement parce qu'elles se trouvent, pour ainsi dire, dans la même ligne de vision que les avantages appartenant à cet objet particulier et sont dissimulées par eux.

Cependant, une fois encore, le même événement, la même expérience peuvent être et sont souvent à la fois bons et mauvais, suivant la manière dont nous les considérons. Toutes les fois que les éléments de bonheur et de misère sont reliés (par leurs causes), en d'autres termes, toutes les fois qu'il se présente un événement complexe, ou une classe d'événements, qui est formée de parties agréables et de parties désagréables, il y a chance de concevoir le tout comme bon ou mauvais suivant la préférence naturelle de l'esprit. C'est-à-dire que nous

pouvons faire de l'élément favorable le point central et dominant, et considérer l'élément défavorable simplement comme un obstacle à ce bien ; ou nous pouvons ériger le mal en fait principal et regarder le bien comme un trait subordonné. Pour prendre un exemple particulier, on trouve que les sentiments de bienveillance conduisent souvent les hommes à faire du tort aux autres par des annonces faites sans discernement. Il y a deux manières d'envisager ce fait. Tandis que l'homme qui est naturellement pessimiste dira : t Quelle pitié qu'un motif si excellent puisse amener à des conséquences si mauvaises 1 * un homme d'un tempérament contraire s'écrierait tout aussi naturellement : c II est heureux que ce qui est un mal en lui-même puisse être le moyen de mettre en jeu une impulsion noble et digne *. »

Dans cette existence si curieusement bigarrée qu'est la nôtre, il y a ample occasion de donner ainsi une double valeur aux événements en considérant le bon facteur comme une compensation pour le mal, ou le mal comme une tache et un obstacle par rapport au bien. Ce n'est en vérité que le contraste entre la conception optimiste et la conception pessimiste de la coexistence du bien et du mal dans le monde comme tout, qui se manifeste par rapport aux détails.

Mais, encore une fois, un simple événement, même quand il ne présente pas des facteurs distincts de bien et de mal, peut prendre l'une des deux valeurs opposées suivant l'idée ou le type auquel on le rapporte. Nous mesurons toute valeur par ses rapports, et un objet qui n'a aucune valeur par rapport à de certaines choses peut en acquérir une, si on le met en rapport avec une autre chose. Par exemple, la condition d'un ma-

1. Un exemple de cette double manière de regarder de tels événements m'a été récemment fourni dans un journal quotidien. L'évoque de Winchester a dit, rapporte-t-on, dans une allocution récente, que, tandis qu'il se lamentait sur les malheureuses divisions de l'Eglise, il y avait quelque palliatif dans le fait que ces divisions étaient le résultat du zèle religieux. {Voyez Daily News, 5 février dernier.) Pour la plupart des gens, peutrétre le fait revêtirait l'apparence d'un incident regrettable : C'est une pitié, dirait-on, que le zèle religieux doive précipiter dans un excès si détestable. »

lade convalescent peut être un mal au point de vue d'un homme en bonne santé et cependant sembler un bien positif pour celui qui est le sujet de cette situation, pour qui elle signifie qu'il échappe à une peine plus sévère et qu'il s'achemine vers une parfaite santé. Cette possibilité de donner une valeur si différente à nos expériences existant, il est souvent très difficile de déterminer la valeur fixe ou absolue * de tout événement ou condition de sentiment, c'est-à-dire sa valeur déterminée par le seul type permanent du zéro de l'indifférence émotionnelle. Ainsi, comme je l'ai insinué, on peut aisément tomber dans l'erreur de compter bon nombre de ses plaisirs les plus tranquilles et les moins absorbants (par exemple, ceux d'une occupation intellectuelle modérément intéressante) comme des quantités négatives, en les contrastant avec ce degré d'excitation agréable que l'on éprouve souvent et ce que l'on entend vulgairement par le mot plaisir.

De la sorte aussi, des groupes entiers d'événements et des sections entières de notre expérience de la vie peuvent être différemment estimés par rapport aux différents types, et ainsi la valeur objective exacte (mesurée d'après un seul type fixe) peut être déguisée. L'homme qui entre dans une carrière tant soit peu contre son gré est enclin à s'imaginer qu'elle ne lui procure aucune jouissance positive, précisément parce qu'elle contraste habituellement avec un genre de vie que son imagination lui dépeint sous des couleurs beaucoup plus brillantes. De sorte que la valeur de la vie en masse varie suivant le type idéal que l'on a habituellement dans l'esprit. Grâce à cette circonstance, on peut dire que l'homme d'une haute imagination est beaucoup plus enclin à tomber dans un mode pessimiste d'envisager les choses qu'un homme comparativement sans imagination; c'est-à-dire, il est beaucoup plus porté à juger l'actualité d'après un type élevé et auquel on ne peut atteindre.

1 . Bien entendu, il n'y a pas de valeur réellement absolue. La véritable distinction se trouve entre la valeur constante et la valeur relative, non entre la valeur absolue et la valeur relative.

.Enfin, on doit observer que la relation même du plaisir et de la peine, comme états opposés de sentiment, prouve une ouverture à chacune des vues extrêmes de la vie. Comme je l'ai remarqué, nos plaisirs et nos peines, bien qu'ils ne dépendent pas toujours, à strictement parler, l'un de l'autre, doivent beaucoup de leur force au fait de ce contraste. Le meilleur moyen de réaliser la complète intensité d'un plaisir ou d'une peine présente, c'est de s'imaginer la condition opposée. Puis le moyen le plus efficace de s'assurer un degré intense de peine ou de plaisir, c'est d'introduire un mode opposé de sentiment comme antécédent à l'état acquis. Ce n'est pas tout: certains plaisirs ou certaines peines, comme par exemple le plaisir du repos et les peines du besoin, dépendent indubitablement d'un mode opposé de sentiment qui est leur antécédent.

Au premier abord, en vérité, ce fait du caractère relatif du plaisir et de la peine pourrait sembler bien approprié pour nous conserver la mémoire du caractère mêlé de la vie ; si le plaisir est l'opposé de la peine et si, comme on dit, nous ne pouvons complètement connaître une chose, si ce n'est par rapport à son opposé, il semblerait que ce fait doit servir à nous éclairer, comme un phare, pour nous écarter des théories extrêmes de l'optimisme et du pessimisme, plutôt que comme un guide qui nous dirige vers elles. Cependant, bien qu'il ne soit pas possible, en vue de la nature relative du plaisir et de la peine, d'ignorer totalement l'un ou l'autre facteur, un homme peut être facilement amené, par le fait même de cette relation, à attribuer à l'un des termes opposés une valeur subordonnée, pourvu qu'il y ait une disposition préexistante à donner une prédominance spéciale à l'une ou l'autre des expériences opposées. Ce qui est considéré comme un contraste, eu égard à une autre chose, et comme dépendant fréquemment de cette autre chose, en tant que son antécédent, prend facilement l'aspect d'une simple délivrance de la première, c'est-àdire de quelque chose de purement privatif ou négatif, n'ayant aucune valeur indépendante par lui-même. Et, comme nous

l'avons vu, tant l'optimiste que le pessimiste, tous ont cherché à fonder leur doctrine sur le rapport du contraste entre les deux modes de sentir.

En voilà assez, quant aux facteurs internes et externes qui soutiennent les conceptions optimistes et pessimistes de la vie et du monde en masse. Il faut ajouter maintenant que, par rap port à la valeur du progrès, des influences plus spéciales viennent fortifier ces tendances opposées. Jetons d'abord un coup d'œil sur les facteurs internes spéciaux.

L'exagération de l'optimiste, quant aux bienfaits du progrès, est favorisée non seulement par un tempérament plein d'espérance joyeuse, somme toute, mais aussi par ces sentiments qui nous viennent grandir notre propre condition, en la comparant avec celle de nos ancêtres. Notre vanité est flattée quand nous nous concevons comme de beaucoup supérieurs en intelligence et en ressources à l'antiquité. Ainsi, une ferme confiance en soi-même, spécialement si elle se combine avec un penchant modéré à mépriser les autres comme nous étant inférieurs, aidera souvent à pousser la croyance de l'homme, en ce qui touche le progrès dans le passé, dans la direction optimiste. Et quand une fois le progrès dans le passé est considéré comme une opération de brusque sortie, d'une condition méprisable, pour entrer dans une condition de dignité, on est assez sûr qu'il s'ensuivra une ferme croyance dans les bienfaits du progrès en masse l .

Du côté du pessimisme, ensuite, des influences émotionnelles spéciales s'élèvent ici à nos yeux. Les hommes sont disposés à estimer trop peu le progrès par l'action de tous ces sentiments qui transforment le passé en un objet d'attachement respectueux. La plupart des hommes sont aptes à estimer beaucoup trop ce qui est loin, à envelopper ce qui est lointain et obscur

1. Il e9t évident que, dan9 le ca9 d'une politique pratique, l'exagération de la valeur des agents politiques et des changements à réaliser dans l'avenir est grandement encouragée par une puissante disposition à l'action. Elle est aussi soutenue par un amour relativement violent pour la nouveauté et le changement, et un sentiment relativement faible pour ce qui e9t ordinaire, e9t entouré d'associations.

Sully. — Pessimisme. 27

d'un nuage doré de leur propre création. Le tempérament pessimiste sera évidemment disposé à grandir le passé comme moyen de déprécier le présent. Puisque le passé est non seulement absent, mais différent du futur, disparu et terminé,, l'éloge du passé est non seulement compatible avec le genre d'esprit découragé, mais il convient tout à fait à cet esprit qui est enclin à concevoir tout ce qui est réel et possible comme sans valeur. En outre, il y a dans certains esprits, à part de toute tendance au découragement, un sentiment très fort de vénération pour l'antiquité ; et, quand ce sentiment est présent, il y a évidemment une influence qui milite en faveur d'une dépréciation injuste du progrès dans le passé et conséquemment du passé en masse.

Examinons maintenant les facteurs externes qui influencent ce mode opposé d'estimer le progrès. Il est évident, pour commencer, que notre connaissance du passé est des plus minces. La connaissance même des âges historiques récents est très maigre, d'autant plus que les chroniqueurs et les historiens se sont rarement donné de la peine pour enregistrer les conditions sociales, à supposer que les dates statistiques requises puissent être considérées comme possibles à obtenir dans ces temps-là. Il devient donc singulièrement facile de tomber dans l'erreur dans l'appréciation de la condition sociale d'un siècle passé, et conséquemment dans l'estimation du présent et du passé. Les maux que nous sommes enclins à regarder comme modernes peuvent, en fait, être vieux, bien que personne dans les temps antérieurs n'eût jugé digne de ses loisirs d'enregistrer leur existence. Il en est de même de certains avantages supposés récemment découverts.

Puis, si un homme, se bornant lui-même aux conditions de la société contemporaine, cherche à arriver à une juste vue de sa valeur d'ensemble, il trouvera que ce résultat est excessivement difficile. Nos journaux et nos revues critiques sont beaucoup plus soigneux d'enregistrer et de commenter les maux, abus, obstacles de notre vie sociale que ses bienfaits et ses avantages. Un crime est un acte public,, et on en Eût le compte

rendu dans les rapports des cours de justice; un acte de générosité privée n'obtient point cette notoriété. La critique politique et sociale, à son tour, en partie à cause de cet instinct profondément enraciné et chercheur de défauts, dont nous avons déjà parlé, en partie à cause du sentiment de son utilité pratique par excellence, se consacre principalement, sinon exclusivement, aux insuccès de Faction sociale, tandis que ses résultats précieux sont passés sous silence. Je conçois que, grâce à ces circonstances, il y ait une facilité spéciale offerte à ceux qui sont déjà disposés à prendre une vue découragée du progrès contemporain social et politique *.

Jetons maintenant un coup d'oeil en arrière pour voir les résultats que nous avons obtenus. L'optimisme et le pessimisme sont, nous l'avons montré, naturels, chacun dans de certaines circonstances internes et externes. Dans un certain sens, on peut dire que chacun est vrai, c'est-à-dire que chacun répond à la qualité des expériences particulières individuelles ou sociales, comme façonnées semblablement par des événements externes, variables, et par la disposition interne. Cependant, tant que chaque doctrine est une généralisation hâtive établie sur une base très étroite d'expérience variable, elle ne peut posséder évidemment aucune valeur logique. Combien moins digne d'approbation personnelle se montre chacune de ces vues, quand nous sommes capables de remonter, dans une si vaste proportion, jusqu'aux sources subjectives de la croyance,

i. On peut dire que, puisque chaque génération successive est d'accord pour mettre ainsi ses défauts en évidence, les estimations comparées d'un siècle présent et d'un siècle passé n'en seront pas difficiles. Il n'en est pas cependant ainsi. Notre connaissance, telle qu'elle est., des conditions passées de la société, est dérivée non de journaux qui s'adressent à des contemporains, mais de chroniques sciemment adressées à la postérité. Il est probable donc que les motifs de respect de soi-même et le désir de donner une impression favorable de son siècle dans la plupart des cas conduiraient ces premiers écrivains à présenter une peinture favorable des conditions sociales et des événements contemporains. En même temps, on doit supposer qu'un homme calme, profondément touché de la violence, de la cruauté et du mépris de la loi de son siècle pourrait de tempe à autre être entraîné à une sombre représentation des faits et gestes de l'époque.

aux influences qui font dévier l'opinion de l'expérience actuelle '.

Notre examen des sources subjectives de l'optimisme et du pessimisme semble effectivement justifier la remarque que ces opinions viennent très souvent du cœur et sont superficielles. Les faits de la vie sont si manifestement opposés aux formes externes des deux doctrines que ceux qui les soutiennent doivent, on se l'imagine, excepté dans de rares circonstances, avoir vaguement conscience du contraste. Et, comme sujet d'observation subjective, beaucoup d'entre nous se sont probablement surpris, sous le coup de quelque émotion exceptionnelle, à être entraînés vers l'une des conceptions extrêmes de la vie, tandis que le calme bon sens, à voix basse, continuait encore à les prémunir contre cette folie.

Tandis que l'optimisme et le pessimisme peuvent ainsi tous deux être adoptés sans aucune ferme attache intellectuelle avec une certaine indolence de sentiment, le pessimisme semble être spécialement sujet à affecter sciemment un aspect bien marqué. Les jeunes gens, spécialement, dans une phase particulière du développement intellectuel, sont très enclins à s'abandonner dans une sorte de cynisme fade, à faire profession de foi d'un dégoût raffiné pour la rude expérience de la vie. Une telle attitude d'esprit répond, comme nous l'avons vu, à de certaines tendances émotionnelles, tandis qu'elle a de plus l'attraction d'être un spectacle imposant pour des mortels plus lourds d'esprit. On peut donc espérer, avec quelque raison, qu'une faible partie seulement de pessimistes de nom sont sincères et de fermes croyants.

D'un autre côté, l'analyse qui précède nous amène à la conclusion que le pessimisme du genre le plus sincère et le plus vrai peut être regardé, dans une vaste mesure, comme un phénomène évidemment pathologique. Le faisant remonter, comme nous l'avons fait, dans sa forme la plus prononcée, à

i. Le lecteur verra que je n'adopte pas l'idée de Lange que l'optimisme 3e fonde sur une impulsion idéale, le pessimisme sur un fait. Chacun, je le crois, est un produit et de l'impulsion et du fait.

une sensibilité spéciale pour la peine, c'est-à-dire à un symptôme évidemment morbide du système nerveux, nous sommes à même de donner une base rationnelle à la conception qui est susceptible d'être grandement diminuée et limitée par une prudente conservation de la santé, et chez les autres et chez nous-mêmes.

Si même une science complète de la santé peut jamais exister, et que les plus profondes conditions du bien-être mental aussi bien que physique peuvent être rendues certaines, nous pouvons peut-être, sans être taxés d'utopie, prédire une époque où les formes les plus désolées du pessimisme disparaîtront en même temps que les particularités du tempérament qui se cachent au-dessous et lui servent d'appui.

Une fois encore, un rapide coupd'œil sur l'énumération faite ci-dessus des facteurs de l'optimisme et du pessimisme pourra conduire à une conclusion qui anéantit notre tentative précédente de discuter la valeur objective de la vie. Le lecteur peut objecter qu'il n'y a pas de jugement parfaitement rationnel de la vie qui en masse puisse s'atteindre, puisque chacun est nécessairement influencé, jusqu'à un certain point, et par le caractère de son expérience individuelle (et sociale) aussi bien que par certaines particularités] de sa disposition d'esprit. La force de cette objection, je l'admets complètement, et, bien que j'aie déjà cherché à la détruire en partie, il peut être bon de la considérer ici un peu plus longuement.

Je concéderais d'abord que pas un individu isolé n'atteint une vue parfaitement calme et exacte de la vie dans sa totalité, même pour la partie qu'il lui est possible d'observer ; cependant il est certain qu'il peut exister quelque jugement qui se rapproche du jugement désiré. Le sage auquel nous avons fait si souvent appel est celui qui se rapproche le plus d'une conclusion exacte, en tant qu'il prend des faits accessibles une vue large et impartiale , qu'il observe et étudie d'autre genre de vie que la sienne propre, qu'il réduit au minimum les effets des impressions passagères et d'une humeur variable, en émettant, pour ainsi dire, un terme moyen de ses opinions indécises

et comparant ce terme moyen avec la calme assurance de ses heures les plus tranquilles. Mais comment, peut-on encore demander, pouvons-nous être certains que nous avons éliminé en ce cas le facteur permanent du tempérament individuel? Est-ce que, d'après votre propre démonstration, votre sage n'est pas un de ceux qui s'arrêtent de préférence sur le bien et laissent de côté le mal de la vie? A cette objection, je répondrai encore une fois ce que j'ai déjà répondu : En tant que le tempérament affecte la qualité de l'expérience elle-même, on n'a pas besoin de l'éliminer, il fait partie de l'expérience qui est l'objet de notre estimation. C'est seulement lorsque, comme habitude de contempler les choses par leurs brillants côtés, il affecte le jugement au delà de ce point, qu'il peut produire une erreur. Maintenant, je ne nie pas qu'en un tel cas il ne se produise une légère erreur en faveur de la vie. L'habitude de rappeler les éléments favorables plutôt que les éléments défavorables du passé doit tendre forcément, cela est évident, à faire légèrement écarter le souvenir des événements d'après lesquels le jugement d'une personne doit en grande partie se former.

Cependant la difficulté n'est pas aussi terribte qu'elle paraît à première vue. Les personnes douées de l'esprit le plus calme, propres à être les meilleurs juges , ne subissent pas uniformément cette influence qui conduit à l'optimisme. On peut avoir une vive perception des faits et cependant manquer de sagesse pratique pour améliorer les conditions de la vie. Que dis-je? on peut même être légèrement influencé dans la direction contraire. En conséquence, si nous prenons les opinions d'un certain nombre d'hommes parfaitement exercés à l'observation et à l'induction, nous pouvons être assez certains d'éliminer en ce cas l'erreur personnelle. Ceci paraît du moins être le point le plus rapproché d'un jugement objectif que nous puissions atteindre.

C'est cette uniformité des meilleures opinions des esprits les plus compétents que j'ai cherché à réunir dans la discussion précédente du problème de la valeur de la vie. Si, en agissant

LES SOURCES DU PESSIMISME 4â3

ainsi, j'ai été, sans en avoir conscience, influencé par les forces du tempérament individuel, je n'ai pas le moindre doute que cette source d'erreur ne puisse plus tard être éliminée par une plus ample discussion.

En résumant donc les résultats de notre recherche sur les sources du pessimisme et de l'optimisme, je pense qu'il faut admettre que l'un et l'autre, en tant qu'ils se donnent comme une vue juste et exacte des choses, sont également rejetés par ceux qui sont intéressés à régler leur croyance d'après la somme la plus considérable de preuves que l'on puisse obtenir.

A ceci j'ajouterai que, lorsque chacun d'eux se propose, comme doctrine exclusive et adéquate de la vie, il me semble qu'il y a peu de raisons de choisir entre eux par des motifs extralogiques. L'optimisme est sans contredit une doctrine qui produit plus d'effet que le pessimisme, au moins sous la forme pratique que le monde est aussi boa que possible, pourvu que nous, nous remplissions notre rôle.

Sous d'autres rapports, ils sont à peu près au même niveau. Si l'optimisme dans quelques-unes de ses formes irrite «et enflamme notre sentiment de justice 1 , le pessimisme est repoussant avec sa faiblesse pleurarde et son manque de courage méprisable. Si, comme M. Leslie Stephen nous le dit, « rien n'est moins poétique que l'optimisme '. > La poésie du pessimisme, si elle nous était offerte comme seul régime spirituel, ne nous fournirait, on se l'imagine, qu'*m triste repas; une nature vigoureuse reculerait bientôt devant une perpétuelle lamentation sur les douleurs de la vie.

1. « H est difficile -de se figurer une émotion plus exécrable que la bigoterie des gens heureux. » (J. Morley, Rousseau, vol. T, p. 317.)

2. Non seulement l'optimisme aune place en poésie, comme louange instinctive des sources du bien, mais il peut encore acquérir un très haut caractère poétique. Ainsi, par exemple, comme foi tenace et invincible dans le bien final, en dépit de tous les indices du contraire, il conserve, malgré sa déraison, un aspect qui fait impression et qui amène de la noblesse. 11 exprime d'une manière frappante la vitalité d'une émotion qui, d'un côté, est éminemment naturelle, et qui, de l'autre, est d'une moralité louable :

Oh! nous espérons cependant que, d'une manière ou d'une autre, le bien Sera le but final du mal.

Si l'analyse qui précède des sources de l'optimisme et du pessimisme est exacte, nous devrions être capables, grâce à elle, d'expliquer l'origine des formes les plus frappantes de ces croyances par la considération des circonstances personnelles et sociales. Nous serions ainsi capables de tracer la genèse de ce pessimisme qui est ici l'objet spécial de notre étude. Par rapport au problème personnel ici impliqué, si ^tentant qu'il soit, je n'ai pas l'intention d'en parler longuement. En ce qui concerne le fondateur du pessimisme moderne, le lecteur sera à même, je pense, à l'aide de la légère esquisse que nous avons ci-dessus du personnage, de découvrir par lui-même les forces de tempérament qui l'ont conduit à adopter une vue si sombre et si lugubre de la vie. Et ceux qui ne sont que médiocrement familiarisés avec les vies de Byron, de Heine et de Léopardi n'auront besoin d'aucun guide pour découvrir les traces de l'influence de la disposition personnelle et de l'expérience individuelle sur la conception dominante du monde j .

D'autre part, nous ne pouvons laisser de côté le problème social, beaucoup plus important, que le pessimisme contemporain nous présente. Comment se fait-il que le pessimisme arrive juste maintenant à être adopté par un si grand nombre de personnes, comme leur credo ? Le pessimisme moderne ne se manifeste pas, si on l'examine quelque peu, comme un développement logique de la pensée européenne. Au contraire, en dépit de son effort pour se greffer sur la sience moderne, c'est essentiellement une plante exotique dans le sol de la philosophie européenne. Sa principale source paraît donc être le sentiment social. Il a été adopté comme convenant à un besoin émotionnel du siècle. Considérons-le un instant sous ce point de vue.

1. On a dit que tous les pessimistes extrêmes ont été des personnes qui étaient isolées de tous liens sociaux et dominées par un sentiment d'esprit antisocial. Hartmann lui-même, si mince que je conçoive son pessimisme, semble, d'après la courte autobiographie qu'il nous donne, ne pas faire exception à la règle. Il semble, dans la première partie de sa vie tout au moins, s'être difficilement accommodé de ses entourages sociaux.

Il est beaucoup trop tôt pour essayer une analyse exacte et parfaite de l'influence qui a contribué à produire de nos jours ce tempérament particulier de l'esprit. Aucun phénomène historique ne peut être compris d'un spectateur qui manque toujours de la perspective convenable du temps; et le pessimisme n'a encore cessé d'aucune manière d'être une croyance populaire. Il doit suffire d'indiquer d'une manière conjecturale un petit nombre de circonstances qui semblent avoir joué un rôle dans ce développement.

Bien que le pessimisme soit plus mûr en Allemagne, il n'est nullement borné à ce pays. D'autres nations, comme la Russie, paraissent profondément infectées de cet esprit, et Schopenhauer peut revendiquer de nombreux admirateurs en France et en Angleterre. Il semble donc que la doctrine réponde à de certaines conditions générales du sentiment européen contemporain. Ce sentiment, là où il existe, paraît se relier à nombre d'influences variées. Il est bon de noter que le pessimisme philosophique vient à la suite de cette vigoureuse manifestation de pessimisme poétique qui, comme nous l'avons vu, a marqué la première partie du siècle présent, le siècle de Byron, de Léopardi et de Heine. Or ce tempérament d'esprit européen semble expliqué en partie comme forme de cynisme intellectuel, évoqué par le scepticisme religieux et un sentiment de l'inanité de l'optimisme du siècle dernier, et en partie comme réaction décourageante, après une période de tension émotionnelle extraordinaire et de confiance exaltée dans les buts idéaux. Dans ses toutes premières manifestations, ce fut l'insuccès apparent d'un idéal social et politique qui a causé cet état de découragement. Dans les années plus récentes, l'affaissement des aspirations extravagantes et des efforts de certaines écoles esthétiques a probablement perpétué, s'il n'a pas rendu plus profonde, l'humeur pessimiste. Autant que nous pouvons juger des traits dominants de notre propre siècle, il semble qu'il existe maintenant une grande tendance à diriger la sensibilité de l'esprit vers le pessimisme. Une critique destructive de traditions révérées est, et sera pour un temps encore long,

vivement ressentie comme un acte qui dépouille la vie de sa couronne de beauté et de sa valeur. La science, il est vrai, fleurit et progresse ; cependant elle n'a pas jusqu'ici fourni à la masse de l'humanité aucune nouvelle idée qui l'inspire, aucune noble forme imaginative pour ses aspirations émotionnelles. Puis l'absence aussi d'une nouvelle énergie créatrice dans l'art, qui est peut-être bien plus qu'un phénomène passager, laisse les inclinations des hommes à l'enthousiasme sans satisfaction dans une direction esthétique. On peut ajouter à ceci que le seul art qui semble conserver une vitalité suffisante pour de nouveaux développements, la musique, est un art qui se prête d'une manière particulière à l'expression du tempérament pessimiste '. Encore une fois, le siècle chante les plaintes sociales ; il jette le cri des buts politiques traversés ou différés. Les masses des communautés européennes dirigeantes semblent apprendre à se demander si les inégalités monstrueuses par rapport aux conditions matérielles du bien-être sont après tout un arrangement éternel et immuable de la nature, bien qu'elles ne soient pas encore arrivées à ce point plein d'encouragement d'une perception distincte des moyens d'amélioration.

D'un autre côté, le trait caractéristique dont se vante notre siècle, le rapide progrès matériel, tend à établir un idéal de la vie grossier et borné, qui ne fait que rendre l'absence de buts plus élevés d'autant plus vivement ressentie par l'ordre des esprits qui discernent le mieux. Gomment des hommes qui ont eu des visions d'égalité universelle et de fraternité peuventils trouver une consolation dans le spectacle d'une pléthore de prospérité matérielle bornée à une simple poignée d'hommes, dans la foule, et ne servant qu'à mettre plus fortement en relief le néant qui domine? Gomment aucun accroissement dans le nombre des familles à valets en livrées, ou dans le nombre des consommateurs de Champagne, peut-il satisfaire des hommes

1. De là, peut-être, la supposition d'un lien mystique entre le wagnérieme et le schopenhauérigme.

qui se sont fatigués dans leurs tentatives pour faire régner quelque large et magnifique idéal de la vie te t

Tandis que ces traits généraux du siècle existent et semblent favoriser le pessimisme moderne, il est probable que certaines circonstances spéciales dans la vie sociale et politique allemande coopèrent à soutenir cette humeur dans ce pays. H est tout au moins certain que le pessimisme n'a pas encore atteint une puissance aussi considérable sur les autres nations européennes qu'il semble en avoir gagné en Allemagne. D serait hasardeux de dire ce que peuvent bien être ces circonstances spéciales. Un étranger qui par hasard a visité F Allemagne pendant les six dernières années de son unité nationale et qui a eu occasion de pénétrer jusqu'aux sentiments et aux convictions du peuple, doit, sans aucun doute, avoir été frappé par la somme du mécontentement qui tend à monter à la surface. La bourgeoisie semble avoir presque oublié les gloires de Sedan et de Paris, sous la pression sans répit d'impôts toujours accrus et les exigences d'un dur système de milice nationale. Les classes laborieuses sont largement entachées de socialisme. Cependant c'est à peine si on leur permet d'exprimer leurs idées sous forme d'une doctrine purement économique, tandis que la police surveille leurs journaux, leurs réunions et empêche d'une manière effective qu'ils s'attaquent aux institutions politiques existantes^ Pour qui se tient en dehors et qui a observé cette désaffection sociale à demi étouffée, se présente naturellement à l'esprit cette réflexion que le pessimisme de l'Allemagne a ses appuis à demi cachés dans ces régions. Que ce soit là le cas réel, c'est ce que nous ne pouvons encore déterminer d'une manière certaine 8 .

1 . Le docteur Waldstein a fait une étude attentive des causes physiques, sociales et politiques du pessimisme en Allemagne. Il s'arrête sur de» faits tels que l'absence de développement physique dans les écoles publiques, les folies malsaines de la vie universitaire, le commerce artificiel de la société, et ainsi de suite. Sous bien des rapports, il corrobore les observations et les généralisations de ce livre habilement fait, mais excessivement incomplet : La vie du foyer en Allemagne.

2. Tout récemment, Karl Hildebrand, dans un très amusant examen de German Home Life, dans la National Zeitung (Gazette nationale), parle de

Ces influences semblent expliquer en grande partie le succès temporaire du pessimisme philosophique en Allemagne. Si nous soutenons que ces circonstances sont transitoires, il s'ensuivra nécessairement que le pessimisme, en tant que né d'elles, est condamné également à être transitoire. Lorsque de nouveaux idéaux pratiques s'affirment, lorsque la science imprime dans l'esprit populaire ses vastes et fécondes idées, et quand la structure sociale s'adapte à l'intelligence et à la capacité croissantes, on peut raisonnablement prédire une décadence tout au moins partielle du pessimisme.

En voilà assez, quant aux circonstances sociales qui semblent avoir favorisé le développement du pessimisme moderne. Si toutefois nous voulons complètement comprendre Je succès de ce mouvement de la pensée, nous devons tenir compte également d'autres circonstances. Ainsi nous ne devons pas négliger de comprendre dans notre revue les éléments et dans Je mode de philosopher, et dans la présentation, qui ont aidé à donner aux écrits des pessimistes une si haute place dans la littérature populaire.

Schopenhauer est maintenant reconnu comme classique dans la littérature philosophique la plus populaire de l'Allemagne. En premier lieu, la pensée philosophique de l'écrivain est, comme je l'ai observé, concrète et on peut presque dire mythique. Au lieu des subtiles complications de la dialectique hégélienne, nous avons ici des développements ontologiques qui prennent d'eux-mêmes la forme, pour l'imagination, d'évé-

la condition présente des Allemands, comme un réveil de leur lenteur par rapport aux objets matériels de luxe de la vie, aux élégances du commerce social, etc. De là « les plaintes exagérées, interminables qui sonnent si haut » dans le Vaterland. Il pense que cet effet est dû en partie à la guerre franco-allemande. Nos soldats — et nos soldats sont la nation — ont fait connaissance avec une civilisation matérielle plus âgée et riche, et sont revenus avec des désirs et des besoins que les légions romaines ont jadis rapportés d'Orient. »

L'écrivain tire une conséquence de ce mécontentement prédominant. La franchise avec laquelle des voix hardies* dénoncent partout et flagellent les maux et les abus, même dans les régions où nous sommes accoutumé* à nous considérer comme inabordables, telles que notre système universitaire et les poursuites de la science, est un signe excellent.

nements matériels visibles. La substance fondamentale, la volonté, est à un degré éminent une construction anthropomorphique. Tous ses mouvements sont essentiellement humains. Il est agréable pour les esprits fatigués de marcher péniblement à travers les conceptions abstruses de Kant et de Hegel, de se surprendre comprenant le mystère de l'univers à l'aide d'une image si parfaitement réelle et pittoresque. Il y a toujours beaucoup de personnes qui désirent acquérir une idée philosophique à un prix intellectuel peu élevé, et le système de Schopenhauer, avec ses imaginations anthropomorphiques et ses éléments mystiques, satisfait admirablement à leurs besoins.

Puis, Schopenhauer doit beaucoup à sa grande et vaste familiarité avec les faits de la science. Il a l'œil prompt à saisir tous les aspects des mondes physiques et moraux les plus frappants, les plus pittoresques et les plus poétiques, et il fait habilement le meilleur usage possible de ses connaisssances scientifiques. La combinaison d'une métaphysique mythologique avec une ample base scientifique de faits intéressants et faisant impression doit, il est évident, être éminemment propre à gagner l'admiration des esprits qui désirent une certaine largeur de vue intellectuelle et qui cependant ne peuvent supporter des méthodes plus lentes et plus rigoureuses des philosophies plus anciennes.

En dernier lieu, le succès de Schopenhauer repose en grande partie sur les charmes de son style littéraire. Comme je l'ai remarqué, il était pessimiste de nature, et ses tableaux de la misère de la vie nous intéressent beaucoup plus comme l'expression poétique spontanée d'un sentiment personnel que comme conclusions de principes métaphysiques ou scientifiques. C'est ce côté personnel et littéraire de ses écrits, le rattachant &ax nombreux représentants du pessimisme instinctif ou non raisonné, qui attire probablement le plus grand nombre de lecteurs. A mesure que nous lisons Schopenhauer, nous sommes touchés par la force de personnalité qui s'exprime, tantôt avec une sombre humeur, tantôt avec une tendresse pathéti-

que. Et ainsi cette révélation personnelle est revêtue du langage le plus attrayant. Pour la clarté, l'élégance et le pittoresque de l'effet, le style de Schopenhauer est reconnu comme excellent; et, dans un pays où les grâces de la forme littéraire sont si souvent négligées, on ne peut s'étonner qu'un écrivain si précis, si piquant, si pittoresque, réunisse autour de lui de nombreux lecteurs.

Le genre philosophique et le style littéraire de Hartmann, bien que loin de posséder les mérites de Schopenhauer, n'ont pas peu contribué probablement à lui assurer un si grand nombre de sectateurs. On peut caractériser son mode de philosopher comme éminemment laïque. Il serait difficile d'imaginer une manière de faire des théories plus différente de la méthode étroitement logique et ardue de Kant ou de Hegel. La manière dont il évite toute difficulté se trouvant sur son chemin, tandis qu'il fait des efforts si pénibles pour apparaître systématique, a été suffisamment signalée. Il approche du domaine des savants et des métaphysiciens comme Gromwell peut avoir pénétré dans le parlement Croupion, avec l'air d'une personne qui a l'intention de se débarrasser promptement des lents et maladroits efforts des autorités stériles. Il apporte à sa tâche la vivacité aussi bien que l'esprit superficiel d'un homme du monde. Il déploie aussi une certaine promptitude et droiture de mouvement intellectuel prussiennes et même prusso-militaires. Il fait fi de toutes les portes de côté, ne voit qu'un seul objectif, vers lequel il doit pousser son attaque et l'atteindre d'une certaine manière. Rien ne peut être beaucoup plus amusant, pour quiconque étudie sérieusement la philosophie, que de voir ce pimpant yunker frayant un chemin au milieu des savants prêtres de la philosophie et leur montrant d'un simple geste comment la grande question qui les a si longtemps embarassés peut être résolue. Quand, par exemple, il résume les arguments pour et contre l'existence d'un monde indépendant, comme si .c'était un simple problème militaire, susceptible de solution à l'aide de calcul des probabilités, et quand* semblablement, il démontre que les chances sont infinies contre

toute nouvelle ébullition de la volonté de la part de l'Inconscient, après le grand acte de renonciation universelle de la volonté, l'effet sur un esprit philosophique sévèrement exercé est une hilarité incommensurable. Mais alors ces qualités mêmes sont justement telles qu'elles éblouissent l'esprit populaire, qui est toujours prédisposé à penser que son gros bon sens peut sans aide tout expliquer, qui admire l'habileté avant toute chose, et qui jouit de son hilarité . quand il voit les vieux professeurs pédants dépassés en esprit par un habile profane.

Puis il est évident que l'amour de Hartmann pour le mystérieux et le surnaturel, qui peut se découvrir d'un bout à l'autre de sa conception du monde physique et moral, est très propre à séduire des esprits qui ne sont pas exercés à la réflexion scientifique rigoureuse. Le mode lent et pénible d'expliquer les événements par les procédés et les lois naturels est, après tout, propre à ennuyer tout le monde, à l'exception des rares personnes qui ont acquis un profond sentiment de la vérité et du fait. La plupart des hommes aussi sont superstitieux par nature, et même, dans notre siècle soi-disant scientifique, quand, grâce à l'influence du Zeit-geist y les hommes ne peuvent pas se dispenser de faire quelque attention aux prétentions de la science, on aime à avoir son enseignement « scientifique » mélangé d'une bonne dose de fable et de mythe. Il y a bon nombre de phénomènes qui ne sont pas encore expliqués, et la région de l'inconnu fournit encore un terrain pour les fantaisies anthropomorphiques avec lesquelles les penchants humains au merveilleux, à la superstition, à la terreur et à l'adoration ont toujours été habitués à remplir les parties les plus obscures de l'univers. Aussi les écrits d'Hartmann sont doublement agréables; ils satisfont au plus haut degré l'amour du merveilleux, et cependant ils le font en flattant le goût à la mode pour la science. L'auteur anonyme de l'ouvrage auquel on a déjà fait allusion, Das Uribewusste vom Standt punkt der Physiologie und Descendenz-Theorie , a remarqué que l'effort de Hartmann pour reconstruire une providence quasi divine dans les

événements naturels sur une base scientifique deviendra vraisemblablement un soutien temporaire final pour un système expirant de théologie superstitieuse. Quoi qu'il en soit, il est certain que Hartmann est considérablement lu pour cet élément semi-poétique, semi mythologique de ses ouvrages.

Rien ne peut mieux montrer l'habileté pratique caractéristique de Hartmann que le choix de son titre principal, Y Inconscient. Avec quelque chose de la vivacité américaine pour flairer ce qu'il y a dans l'air, il reconnaît que, dans la science, la nature des processus nerveux inconscients qui paraissent ressembler aux processus conscients en tout, sauf sous un seul trait, est la question impérieuse du moment. Cette idée détachée de celle des mouvements nerveux qui seule lui donne sa signification, il procède avec une admirable intuition pratique en l'érigeant en principe métaphysique. L'Inconscient, sublime négation qui semble suggérer de vastes régions caverneuses d'une sombre vie spirituelle, cependant après chaque nouvelle inspection se manifeste comme une inanité impalpable, un vrai rien, ou, dirons-nous comme les Allemands, une « non chose ».

Le style de Hartmann est tout à fait d'accord avec son mode de philosopher. Il est éminemment précis, concret, dilettante. Il se plaît dans une trop grande simplicité de langage et adopte continuellement des mots et des phrases qui ont un véritable ton d'un restaurant de Berlin hanté par des militaires (das Militar) et des pages du Kladderadatsch. Les comparaisons sont choisies pour leur force plutôt que pour leur élégance. L'effet complet sur un lecteur cultivé est celui d'un cavalier richement vêtu d'or et d'écarlate, faisant quelques enjambées gauches, mais vigoureuses, dans de lourdes bottes à l'écuyère. Cependant, bien qu'il contienne des traces de grossièreté pour un goût littéraire cultivé, il est clair et, dans un sens, orné, et il est rempli d'attrait pour la généralité des lecteurs. La philosophie rendue concrète par l'application du langage de tous les jours, le mélange d'allusions humoristiques aux plus hautes abstractions, une telle combinaison est un sûr appât pour cette

classe, très considérable en Allemagne, qui désire ajouter une connaissance facile de la philosophie à ses autres acquisitions littéraires '.

Les écrits de Hartmann manquent de l'intérêt personnel des œuvres de Scfiopenhauer, et son pessimisme, comme je l'ai déjà observé, ne porte aucune marque d'une origine dans la nature émotionnelle intime de L'écrivain. Et, de plus, l'exposé que fait Hartmann de la vie humaine manque du charme littéraire qui appartient à l'histoire moitié touchante moitié excitante de Schopenhauer. Cependant, pour cette raison même peut-être, il est plus propre à faire impression sur le lecteur, comme quelque chose de scientifique et d'exact. Et cette apparence de méthode scientifique s'étend d'un bout à l'autre de la « Philosophie de l'Inconscient » et est, je le conçois, l'un des plus puissants éléments de sa popularité.

Encore une fois, afin d'apprécier le succès qu'a remporté le pessimisme dans la littérature de nos jours, nous devons considérer son utilité pratique à cette époque particulière. Le succès d'une idée pratique semble désigner le besoin préexistant de cette idée. Considéré comme réaction de l'optimisme puéril et exagéré du siècle dernier, le pessimisme est non seulement respectable, mais excessivement louable. C'est au moins faire courageusement face à des faits fâcheux, bien qu'à son tour il gossisse énormément ces phénomènes négligés. Comme tel, il ne peut qu'exercer une influence intellectuelle fortifiante sur notre siècle. Dans son mépris de tout ce qui fait croire au bonheur, dans sa dénonciation audacieuse de l'inanité de nombre des amusements les plus recherchés de la société du jour, il se range du côté, peut-être sans le vouloir, de toute satire vrai-

\. On peut voir que Hartmann a produit de l'effet presque exclusivement dans les cercles littéraires opposés aux cercles scientifiques et philosophiques par une comparaison des critiques favorables recueillies sous le titre de : Opinions philosophiques et littéraires, que les éditeurs ont récemment mises au jour, en annonçant une nouvelle édition de l'ouvrage de Hartmann. L'absence totale de jugements scientifiques et 1« ton froid et réservé de quelques philosophes forment un contraste curieux avec l'abondance et la ferveur des notices tirées des journaux politiques et littéraires.

Sully. — Pessimisme. 28

ment réformatrice, depuis l'époque de l'auteur de l'Eeclésiaste jusqu'aux jours de M. Carlyle. De plus, comme correctif d'une habitude indolente et indigne d'estimer à une trop grande valeur les bienfaits de la civilisation et du progrès, à l'hypothèse complaisante que chaque tort est en train* de rapidement se redresser, que nous fassions pour cela un effort ou non, et que le monde entre promptement dans la phase du règne millénaire, la portion la plus sérieuse du pessimisme moderne a autant de valeur que d'opportunité.

Dépouillé de ses prétentions scientifiques et réduit du rang d'affirmation exacte à celui d'exagération d'une vérité partielle, le pessimisme moderne a ses aspects dignes et précieux. A ceci on peut ajouter que, même dans sa forme illogique et extrême, il ne peut que remplir un dessein utile et temporaire. Gomme je l'ai déjà remarqué, la question soulevée par Schopenhauer et ses sectateurs touche aux fondements mêmes de toute science pratique, des principes de morale et des règles d'une vie correcte. La question n'a jamais été soulevée auparavant d'une manière aussi définie. Partant du but hédoniste, Schopenhauer et son école s'efforcent pour la première fois avec un semblant de méthode scientifique de prouver l'impossibilité du bonheur humain. La futilité de cette tentative a, je l'espère, été démontrée dans le cours de cet examen. Cependant des assertions erronées en philosophie et dans la science sont loin d'être tout à fait nuisibles dans leurs résultats. Toute erreur, en tant qu'elle égare, doit être funeste; mais les erreurs du pessimisme sont probablement trop évidentes pour tromper une grande portion des lecteurs. Et en tout cas, quand bien même ce serait une erreur, elle a servi à attirer l'attention sur une des questions les plus importantes qui concernent notre vie et par là indirectement le progrès d'une science saine. Enfin, si nous voulons complètement comprendre la force et la vitalité du pessimisme moderne, nous devons comprendre dans notre revue ses éléments permanents de valeur. L'examen de ces éléments terminera convenablement notre examen du sujet tout entier. Bien que l'optimisme et le pessi-

misme soient impuissants à se recommander comme idées exclusives soit à nos sentiments, soit à nos convictions, ils peuvent, quand on les considère comme des présentations exagérées d'idées partielles et fragmentaires, apparaître comme possédant une valeur réelle.

Ainsi, par exemple, le pessimisme peut toujours réclamer une place légitime en poésie, côte à côte avec son rival. H y a un élément permanent de tristesse, dans la vie, que les gens les plus joyeux doivent admettre. Cependant, quoique le progrès puisse faire plus tard pour l'humanité, il y aura probablement toujours assez de valeur dans notre lot terrestre pour suggérer l'humeur élégiaque du pessimiste. Bien que ces élégies (threnodes) ne puissent jamais satisfaire seules l'esprit humain, elles ont une valeur exquise quand on les trouve à côté des péans d'allégresse. Nous trouvons effectivement si précieux et si sacré l'office de cette musique d'ordre inférieur que nous sommes disposés à dire : Même si le monde a jamais oublié sa douleur quand il a été plongé au sein de la béatitude millénaire, la perte pour la poésie serait un fait qui mérite qu'on le reconnaisse. C'est un véritable sentiment de la valeur poétique des choses qui pousse un poète encore vivant à écrire :

Mes aspirations sont impuissantes

A atteindre cette haute montagne apocalyptique

Qui montre à vol d'oiseau la vue d'un monde parfait,

Ou à pénétrer vivement dans d'autres joies

Que celles du genre humain fautif et luttant.

Cet essor pour l'aile trop faible de mon âme

Se termine dans une ignoble fondrière ; je tombe

Dans une imprévoyante pitié pour les hommes,

Qui, vivant dans ces temps parfaits de l'avenir,

Ne connaîtront point la moitié de ces chères choses imparfaites

Qui excitent mes sourires ou mes larmes.

C'est cependant quand nous considérons l'optimisme et le pessimisme dans leur côté pratique comme fonction de la société, servant à quelque but social utile, que leur signification permanente et leur valeur deviennent apparentes f . La société

1. Le lecteur verra que dans cette manière d'envisager le sujet nous marchons sur les pas de Lange. Jusque-là, je concéderai donc que Lange

vit et prospère, pourvu que la résultante des nombreuses forces de croyance composant l'opinion publique se dirige approximativement vers la région de la vérité pratique. Il importe peu pour la société que A exagère cette idée, B une seconde idée, et ainsi de suite, pourvu que le résultat atteint par la collision de ces activités intellectuelles soit suffisamment exact. Appliquant cette pensée aux idées opposées qu'on discute ici, on peut dire qu'il y a place pour chacune des croyances dans le faisceau de forces intellectuelles qui forme la pensée pratique d'un peuple. La société pourrait sans doute se gouverner à l'aide de quelque doctrine intermédiaire et plus exacte de la valeur de la vie; en fait, cependant, elle trouve moyen de faire ainsi presque aussi bien, à l'aide d'une combinaison de ces deux vues extrêmes. Un peu de réflexion peut, en vérité, montrer que les tendances de l'optimisme et du pessimisme sont toutes deux profondément enracinées dans les besoins de la vie sociale. L'action sociale exige à la fois l'élévation d'un but idéal et une investigation critique des moyens actuels. L'expérience individuelle naît des deux impulsions à croire et à saisir, à questionner et à peser. La croyance que quelque bien existe est la principale condition de tout effort individuel; cependant cet effort sera futile, à moins que l'esprit réfléchi n'examine bien les ressources à la disposition de l'action. Semblablement, l'effort social sage et fécond implique l'expérience et la foi d'un côté, et la critique de l'autre. Nous pouvons même prétendre à priori que, puisque la nature humaine est ce qu'elle est, les fins de la société nécessiteraient la genèse simultanée et le développement de ces deux activités complémentaires.

Aussi, en tout âge ont existé côte à côte les deux fonctions de la propulsion idéale et de la contrainte critique, l'excitation ardente de l'esprit par la présentation de quelque but digne, et la modération de cette ardeur par là dénonciation impitoyable des

se forme une vue exacte des rapports de9 croyances contraires; je ferai seulement objection contre sa manière de considérer les doctrines exclusivement sous leur point de vue pratique, et plus spécialement quand il essaye de donner une explication adéquate de l'origine des croyances.

faits inexorables de la vie. Les fonctions échoient naturellement à différentes classes déterminées par les particularités du tempérament naturel. De là l'apparence de vues individuelles de la vie inexactes et partiales. La société, toutefois, ne reçoit aucun mal de cette juxtaposition d'éléments contraires *. Pour elle, les deux activités sont également émotionnelles.

De même que pour le passé, de même pour le futur, autant que nous pouvons le voir, il semble que les deux activités doivent continuer à se compléter et à se contrebalancer Tune l'autre. D'un côté, nos moralistes, nos poètes et nos prédicateurs doivent toujours élever de nobles idéaux pour l'effort collectif, représenter toujours le monde comme une moisson dorée qui appelle la faux humaine. D'un autre côté, nos critiques et nos satiriques continueront à bien faire en signalant les illusions qui nous assiègent, les obstacles qui se trouvent entre nous et nos buts, et même les accessoires désagréables qui sont attachés avec ces buts eux-mêmes une fois qu'ils ont été atteints.

Il semble qu'on ait bien lieu d'augurer que les efforts de l'humanité seront de plus en plus dirigés par la conscience des intérêts de la race permanente plutôt que de ceux de la race existante. L'idéal qui inspirera l'action sociale et le perfectionnement durable de la vie humaine par les agents sociaux et autres. Ici aussi, il y aura place pour chacune des tendances opposées. Le progrès de la race est un problème, est un thème qui se prête de lui-même à un excès de confiance insensé. Nous pouvons seulement imaginer trop facilement que la civilisation amène rapidement l'humanité à une félicité millénaire, et, dans les manifestations premières de l'idéal nouveau, une exagération de sa valeur est, on peut le dire sûrement, inévitable. De là, bien que l'idée de progrès doive fournir,

1. Bien entendu, chacun des contraires peut être développé au préjudice de la société ; et, comme fait historique, nous trouvons que chacun a été à son tour l'élément dominant. Puis il faut observer que chaque fonction n'est pas toujours requise au même degré d'énergie ; "avec les conditions variables internes et externes de la société naît tantôt un besoin spécial de l'un, tantôt un besoin spécial de 1 autre.

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