CHAPITRE XIII
Importance du problème du progrès. — A. Conception historique du progrès. — 1. Le facteur intellectuel. — 2. Le facteur émotionnel. — 3. Le facteur volitionnel. *— Ces facteurs impliquent un accroissement de capacité pour le bonheur. — Perte d'émotion dans le progrès. — Le progrès en tant que comprenant un accroissement de sensibilité de peine et de désir. — Le progrès considéré comme accroissement des moyens externes de bonheur. — a. Progrès matériels. — b. Changements dans les entourages sociaux. — Obstacles au progrès. — Le mouvement social enrayé. — Pertes apparentes et maux positifs de la civilisation. — Des maux de la civilisation qui impliquent une plus grande somme de bien. — Problème de la permanence des maux sociaux modernes. — Tyrannie industrielle. — Les bienfaits du progrès agrandis par une poursuite collective du bonheur. — Portée d'une telle action collective dans le temps et dans l'espace. — Elimination possible du tempérament pathologique. -— B. Le progrès considéré comme le résultat d'une évolution organique. — Action de la sélection naturelle. — Sombres aspects de cette action; le progrès résultat d'un conflit et d'une destruction. — Jusqu'où le développement passé a impliqué une lutte sérieuse. — Autres forces contribuant à un progrès plus élevé de la vie. — Limite de l'action de la sélection naturelle dans les dernières phases du progrès humain. — Sympathie sociale et internationale. — Le progrès contemporain ne peut s'attribuer qu'en partie à la sélection naturelle. — Accomplissement conscient du progrès par l'homme. — Réduction de l'action de la sélection naturelle dans l'avenir. — Les limites du progrès. — Vaste champ du progrès dans le passé. — Son champ étendu dans l'avenir. — Durée du développement humain dans le passé. — Sa durée future. — Spéculation sur la valeur totale du monde en tant que mesurée par la vie.
La question la plus intéressante qui se rattache à notre sujet est sans contredit la valeur du progrès. C'est ici que le conflit entre la conception désespérante et la conception consolante de la vie a le plus d'intensité. Les deux partis opposés comprennent vaguement que notre jugement final touchant la valeur du Sully. — Pessimisme. -2
monde doit se décider par l'issue de ce débat. Si les pessimistes, en effet, réussissent à prouver que le monde tel qu'il a existé jusqu'ici renferme un effrayant excès de mal sur le bien, reste la question de savoir si ce mal peut être indéfiniment réduit et même transformé en une somme positive de bien.
On voit aussi plus ou moins distinctement que cette question du progrès, si complexe qu'elle puisse paraître à première vue, est un problème beaucoup mieux défini et beaucoup plus facile à traiter que celui des sommes relatives de bonheur et de misère maintenant existantes ou qui ont existé dans tout autre passé de .l'histoire du monde. Bien plus on reconnaît ainsi, du moins à certains égards, que la première recherche est devenue inutile, dans une très grande mesure, par l'introduction de la seconde question. Si l'adversaire du pessimisme raisonne, le progrès lui procure un accroissement de bonheur, quelles que soient les proportions exactes de joie ou de bonheur dans le monde, à un moment donné. Pourvu que l'on démontre que le bonheur est possible dans de certaines conditions, la démonstration que le progrès des choses tend, ai lentement que ce soit, à la réalisation plus complète de ces conditions suffit pour racheter l'ensemble de l'univers de la condamnation du pessimiste. Enfin la concentration présente de la pensée scientifique sur les aspects dynamiques de l'univers, sur le développement de ses créations variées, sur l'origine et les tendances de la vie et sur le développement de l'humanité, servent à revêtir le problème du progrès d'un intérêt particulier pour la génération présente.
En considérant la valeur du progrès humain, le premier desideratum, c'est une conception de la nature et des principaux facteurs de ce mouvement complexe. Nous* avons vu comme Hartmann échoue complètement dans son appréciation du progrès humain, en ne prenant pas pour point de départ une théorie scientifique. La science moderne nous met à même de former xine telle théorie. Elle nous fournit la conception des caractères essentiels de la marche progressive des événements humains. Cette conception est suffisamment définie et complète
pour me permettre d'arriver à une conclusion passablement certaine touchant sa Taleur d'ensemble.
Pour le présent, nous écarterons nos regards des faits dont la nouvelle science du développement organique nous parle à propos du phénomène, et nous nous bornerons à ce qui nous paraît être le résultât des recherches inductives et historiques. Ces investigations ne nous instruisent que médiocrement; elles nous disent quelque chose d'un certain changement dans la capacité native. Elles conçoivent le progrès, principalement, sinon exclusivement, comme un changement dans les influences qui sont externes par rapport à l'individu, résidant dans le milieu social où il est né, que ce soit dans ses branches industrielles, morales, intellectuelles, esthétiques ou autres. C'est une des conclusions les plus certaines de !a science historique que ce milieu, dans de certaines conditions, change suivant un plan qu'il est possible de découvrir. Son mode de changement constitue ce que l'on entend par progrès. Nous dirons quelques mots plus tard des conditions qui déterminent finalement ces changements et de la mesure où elles ont été efficaces en modifiant Fétat de l'humanité tout entière. Il suffit pour le moment de savoiT que ce progrès a été réalisé par mie certaine portion du genre humain.
Je n'ai pas l'intention d'entrer très complètement dans la question des différents éléments du progrès et de leurs pwv portions exactes. Le lecteur pourra en trouuer une bonne exposition dans les 'meilleurs omrages historiques contemporains. Il y a "beaucoup de choses inoertaineo, i»aisMMi test suffisamment d'accord quant aux traits prindipœxdu sujet.
Il est donc reconnu comme indiscutable que l'un des éléments fondamentaux du progrès, c'est l'accroissement du savoir. Le contraste entre les bizarres imaginations d'un esprit sauvage, en présence des spectacles émouvants de la nature, ' et les conceptions scientifiques modernes du monde physique les plus avancées, peut servir de mesure à ce changement que le progrès intellectuel a déjà accompli. L'accumulation graduelle et la transmission du savoir touchant la nature phy-
sique et le caractère humain, et des circonstances variées qui peuvent agrandir le champ de Faction humaine, se dissimulent, pour ainsi dire, sous tous les autres modes de progrès.
Comme conséquence directe de ce facteur, nous avons une domination croissante sur les forces de la nature, sur celles qui menacent notre sécurité et notre bien-être, aussi bien que sur celles qui contribuent à notre plaisir. Le chemin déjà fait, depuis la morne impuissance de l'homme primitif devant les fléaux des tempêtes, des inondations et des maladies, jusqu'à l'empire que la science moderne nous donne sur ces fléaux, par les progrès de l'agriculture, de la médecine, est un éclatant témoignage de ce progrès. Toute science pratique, telle qu'on la voit dans les différents arts utiles et dans les opérations de l'industrie dans son ensemble, progresse évidemment en raison directe du progrès de l'intelligence humaine dans sa totalité.
Le second grand facteur du progrès humain consiste dans les modifications de la sensibilité. Les sentiments dominants, les formes favorites de l'imagination, les grands motifs qui déterminent à l'action d'un peuple, tendent à varier d'une certaine manière, et ce changement constitue un des traits principaux du progrès social dans son ensemble. Il y a eu une immense transition des bizarres imaginations qui charment l'esprit sauvage, comme ses quelques passions rudimentaires, ses étonnements puérils, ses terreurs qui font pitié, ses impulsions personnelles si limitées, jusqu'aux imaginations qui doivent leur naissance aux découvertes scientifiques, les émotions nées des conceptions modernes de la nature, l'amour de la beauté qui réside dans l'esprit de l'artiste, et enfin les sentiments moraux de sympathie et de bienveillance qui lient les uns aux autres les hommes civilisés d'aujourd'hui.
Ensuite, tout état donné de la société agit comme influence éducatrice sur la volonté individuelle. Notre milieu social ne nous fournit pas seulement des provisions de connaissances et une série d'influences émotionnelles, dont l'acceptation intéresse à peine notre volition et fait naître nombre de forces qui
agissent directement sur nos actions volontaires. Gomme membres de la société, nous sommes élevés et disciplinés par beaucoup de ces forces, qui correspondent aux modes d'éducation, l'influence de la famille ou de l'opinion publique, les contraintes de la loi, etc.
Maintenant» ces influences qui nous contrôlent et nous dirigent ne varient pas moins dans une société progressive que les autres, et leurs changements forment un autre facteur important de ce progrès. Dans un âge primitif, l'individu n'est élevé que pour accomplir un petit nombre d'actions simples, qui n'impliquent ni une grande prévoyance, ni une concentration d'esprit prolongée. Les motifs mis en jeu sont aussi en petit nombre et d'un ordre moral peu élevé. Puis, la discipline renforcée par le sentiment dominant et la loi est excessivement limitée. La coutume ou l'opinion publique sont satisfaites, si un petit nombre seulement des crimes les plus atroces est évité, et si quelques-unes des plus rudes vertus, telles que le courage physique, sont pratiquées. La discipline d'une société hautement civilisée a une portée excessivement grande : elle est pénétrante et compréhensive. Les influences de l'éducation, du sentiment moral qui prévaut et de la loi, habituent la volonté individuelle à un contrôle sur elle-même qui est à la fois intense et étendu, d'un haut degré et d'une grande portée. 11 sert à développer et à exercer toutes les impulsions complexes qui entrent dans une action morale, telles que la prévoyance intelligente, l'orgueil raffiné ou le sens de la dignité, l'amour de l'approbation, les différentes affections de famille, l'esprit public, une vive sympathie, et le désir d'être utile à son pays et à l'humanité.
Le progrès comprend donc un accroissement de ces influences sociales qui servent à développer l'intelligence individuelle, les émotions et la volonté. Il substitue continuellement un genre plus élevé d'influence à un genre plus bas 1 ,
1. Le résultat est nettement compris dans la définition du progrés total de M. Herbert Spencer, comprenant et celui de l'individu et celui du genre humain tout entier.
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suppléant aux conditions externes d'un type de savoir, de sentiment et d'action plus grand, plus varié et plus raffiné.
En tant qu'il agit ainsi, il tend clairement à rendre plus profonde, et à augmenter la capacité individuelle pour le bonheur. Le vaste accroissement dans le nombre des capacités émotionnelles qui distingue l'homme civilisé et cultivé du sauvage comprend un accroissement proportionné dans la somme des matériaux à l'aide desquels on construit le bonheur. Que le lecteur compare les nombreuses et subtiles nuances de sensibilité que les paysages de la nature éveillent dans un esprit moderne cultivé avec le petit nombre d'émotions grossières excitées dans un esprit primitif, et il sera capable d'apprécier cette tendance du développement mental.
H est facile sans doute d'objecter qu'il y a certains obstacles à ce côté du progrès. Le développement émotionnel, on peut le dire, ne signifie pas seulement un large accroissement d'une nouvelle capacité pour le plaisir, il comporte nécessairement un raffinement et, en conséquence, une diminution de sensibilité. Les plaisirs des paysans, s'ils sont en petit nombre, sont de beaucoup plus intenses que ceux des hommes cultivés* La civilisation tend à réduire toute émotion à un triste niveau.
Ce raisonnement me semble être bien forcé. C'est certainement une question ouverte que de savoir si les plaisirs grossiers du sauvage sont plus intenses que les nombreux plaisirs particuliers de la civilisation, par exemple, comme ceux de la musique. Il semble souvent se cacher sous cet argument une trompeuse analogie entre les plaisirs d'un esprit primitif et ceux d'un enfant. Parce que les premières impressions nouvelles des enfants sont si intenses, on suppose que celles de l'homme rude et sans civilisation doivent l'être aussi. Mais on ne voit point pourquoi les impressions de son expérience bornée doivent être plus nouvelles que l'expérience plus variée de l'homme civilisé. En. vérité, la nouveauté est beaucoup plus un accompagnement de ce dernier type de la vie que du premier. jMais, si l'on concède qu'il y a des plaisirs isolés plus
intenses dans le premier cas, il ne faut pas beaucoup de réflexion pour voir que cette perte est beaucoup plus que compensée par cette multiplication d'éléments agréables qui accompagne le développement émotionnel. Qui voudrait échanger une vie consistant en de nombreux courants continus de plaisir modéré, pour une vie formée de quelques points éloignés d'excitation agréable séparés par de longues étendues de torpeur émotionnelle.
J'accorde parfaitement qu'il y a une certaine perte émotionnelle accompagnant tout progrès dans le développement mental. Ajoutez à cette diminution douteuse d'intensité des plaisirs isolés dont on vient de parler, qu'il y a sans contredit un certain mouvement de déclin dans le développement émotionnel aussi bien que dans tout autre. L'homme aux sentiments raffinés n'a pas seulement ajouté de nombreuses capacités à celles du paysan, il a aussi dépassé ou dépouillé certains modes de sensibilité. Il ne peut pas, par exemple, éprouver le pur plaisir de ce dernier, quand il est témoin d'une souffrance physique ; et ce plaisir, renforcé par la sympathie avec quelques personnes de sa famille ou de sa tribu, semble être un facteur premier de plaisir dans la vie de l'homme non civilisé. Puis, l'homme civilisé qui nous sert de type connaît peu l'intensité de cet étonnement et de cette terreur religieuse qu'éprouve le sauvage en présence de l'univers tout à fait inexploré qui l'entoure. Ilya certainement ici une perte, il faut l'admettre; mais est-elle digne de considération en présence d'un gain beaucoup plus grand ? Quant à l'admiration, il y a peu de doute que l'ignorant sent une agitation beaucoup plus pénible qu'agréable en présence des phénomènes de la nature; et même les imaginations* fabuleuses que ses émotions, guidées seulement par quelques grossières perceptions, peuvent engendrer, causent aussi souvent de l'anxiété et de la crainte que de la confiance et de l'espoir. D'un autre côté, le champ toujours s'élargissant des phénomènes ouvert par la science, semblerait propre à exciter une émotion d'admiration beaucoup plus raffinée et agréable, même si elle était moins
intense. Aucun esprit réfléchi peut-il réellement croire que la condition totale de l'esprit d'un sauvage, quand il contemple la nature, est préférable à celle d'un membre instruit d'une société moderne?
Ce n'est pas toutefois sur ces obstacles que s'étendra vrai* semblablement celui qui déprécie le développement émotionnel. Il appellera très probablement l'attention sur des sources plus profondes de mal. Parmi celles-ci, il semble y en avoir deux qui réclament une mention spéciale.
Tout d'abord, on dit que, puisque notre capacité pour la peine s'accroît nécessairement avec notre capacité pour le plaisir, le résultat total du progrès émotionnel ne peut pas, après tout, être un gain. En réalité, on peut voir qu'un homme d'une sensibilité très cultivée ressent mille tourments dont ne s'inquiète pas l'esprit obtus du paysan. Si par ma culture émotionnelle moderne je suis exposé, peut-on demander, à des ennuis et des misères aussi nombreuses que les plaisirs et les satisfactions, sous quel point de vue suis-je en une meilleure condition que le sauvage qu'on suppose mon ancêtre?
On insiste, et on dit avec raison que cette croissance dans la capacité du plaisir implique un accroissement de besoin, de désir et par conséquent de peine. L'esprit moderne cultivé requiert beaucoup plus de satisfaction de ses besoins émotionnels qu'un esprit grossier et sans culture. Combien de personnes raffinées, dans la société moderne, que leurs goûts rendent propres à toutes les espèces de plaisirs sociaux, esthétiques, etc., dont les excluent effectivement leurs moyens pécuniaires bornés. Est-ce que le développement mental ne nous afflige donc pas simplement d'une multitude d'aspirations pénibles, à moins que, ce qui est évidemment impossible, on puisse montrer qu'il comprend un accroissement proportionné des sources du plaisir?
A ces deux questions il y a une seule réponse adéquate, une réponse que le pessimiste a habilement trouvé moyen de négliger. Si le développement émotionnel était un développement distinct et complet en lui-même, on pourrait douter de
sa valeur et même la nier. Mais le progrès humain, comme nous l'avons -vu, comprend davantage. La naissance d'une nouvelle capacité émotionnelle, l'éveil d'une nouvelle sensibilité correspondante, marchent de pair avec le développement intellectuel et volitionnel et ne peuvent se séparer.
L'homme civilisé surpasse, sans nul doute, son ancêtre sans instruction dans la connaissance du bien et du mal. Ce n'est pas tout. Il le surpasse dans la fonction du contrôle de soimême, dans le pouvoir de régler ses pensées et ses désirs aussi bien que ses actions.
Donc, même en admettant que la capacité pour des accroissements de souffrance existe avec celle du plaisir et que la multiplication des sensibilités amène avec elle la multiplication des désirs, on peut encore soutenir que l'esprit cultivé est de beaucoup plus heureusement placé que l'esprit sans culture. Il en est ainsi, d'abord, puisque son savoir accru lui permet d'autant mieux de se séparer de son entourage et de s'approprier toutes les sources profitables de plaisir, et en même temps de reconnaître et d'éviter les causes de souffrances. En outre, l'accroissement de l'énergie morale, le développement de la volonté dans son sens propre, qui, comme nous l'avons vu, est un élément du progrès, assure à l'homme civilisé une somme de pouvoir nouveau dans le contrôle du désir et la concentration de la pensée sur les éléments agréables et encourageants de la vie, de manière à faire plus que contrebalancer toute tendance du progrès émotionnel à produire un accroissement de désir. L'homme, avec plus de possibilités à la fois de plaisir et de peine, pourvu qu'il ait une plus grande connaissance de leurs causes et une plus grande forcé de volonté dans la direction de ses désirs, est, peut-on dire, dans une bien meilleure situation que l'homme qui n'a que peu de matériaux et que de faibles moyens d'en tirer parti. On doit ajouter que le progrès implique un accroissement dans les moyens externes de plaisir, accroissement qui sert d'une manière très considérable à contrebalancer l'influence de désirs multipliés. C'est un côté du progrès que nous devons maintenant considérer.
Jusqu'ici, nous avons examiné les mouvements du progrès comme affectant un changement dans les capacités internes de l'individu pour le plaisir; nous avons maintenant à le considérer comme amenant un changement dans ses circonstances externes, dans ses conditions extérieures de la vie qui servent à déterminer le nombre et la qualité de ses plaisirs et de ses peines.
On peut les diviser approximativement en changements matériels et en changements sociaux. Sous le premier titre, je comprends toutes les transformations des milieux physiques, y compris tout ce que l'effort humain collectif et prolongé ajoute aux possessions matérielles de la race. Sous le second titre doivent se grouper tous les changements qui résident dans la société elle-même et dans ses relations, dans les caractères, les idées* les actions du peuple qui composent notre entourage social.
En considérant les. résultats physiques du progrès, nous pouvons écarter tous les changements amenés par les. opérations de la nature physique dans les limites où ils se trouvent en dehors du contrôle de l'action humaine. Il est certain que la surface de la terre, et dans son ensemble et dans ses parties, subit lentement des changements qui ont une influence décisive sur les conditions de la vie humaine, et nous aurons à apprécier ce fait dans la destinée finale de l'humanité. Pour le moment cependant, nous n'avons à nous occuper que d'une marche bornée avec le développement humain, tel qu'il est établi sur la base de l'histoire. Aussi pouvons-nous laisser de côté tous les changements de ce genre.
Nous bornant donc aux opérations matérielles dépendantes de l'action humaine, nous pouvons probablement admettre, comme fait indiscutable, que les mouvements compris sous le terme civilisation enveloppent une vaste addition à nos moyens de nous assurer le plaisir et d'éviter la peine. Personne, que je sache, n'a jamais nié que le développement des arts utiles, aussi bien que des beaux-arts, n'ait grandement accru la somme des possessions humaines ayant du prix
Parmi ce trésor accru du bien, on doit compter non seulement les perfectionnements dans les agents naturels et dans tous les objets naturels, divisés, combinés de nouveau et transformés parle talent manuel, mais aussi tous les objets auxquels le savoir croissant avait attaché de la valeur, tels que ces espèces animales et végétales qui se sont trouvé fournir au besoin humain, comme forces musculaires, substances nutritives ou remèdes. On doit le regarder aussi comme comprenant non seulement les objets d'une utilité permanente, mais la connaissance et le savoir qui résident en nos semblables et grâce auxquels ils sont capables de reproduire à volonté certains procédés physiques bienfaisants. Ainsi le gain matériel collectif de la civilisation doit être considéré comme comprenant non seulement les richesses métalliques nouvellement découvertes sur la surface de la terre, mais aussi l'habileté traditionnelle du constructeur de machines, ou du chirurgien, qui constitue une possibilité permanente d'un certain résultat physique ayant de la valeur. Les fruits de la science pratique dans toutes ses branches, les produits accumulés de l'industrie, les créations permanentes de l'art, toutes ces choses contribuent grandement à rendre le milieu physique d'un Anglais du xix e siècle tout à fait différent du milieu d'un de ses ancêtres primitifs. Que ces possessions en elles-mêmes constituent une vaste addition aux conditions externes du bien-être humain, cela n'a jamais, je crois, été sérieusement mis en doute.
Il ne semble pas nécessaire d'essayer de prouver davantage que ce gain équivaut à une quantité positive. Il sert non seulement à diminuer les sources de la misère, il fournit de nombreux éléments de plaisir. Hartmann lui-même accorde ceci dans le cas des beaux-arts, bien qu'il fasse un effort pénible pour diminuer leur valeur pratique. L'échelle complète des amusements modernes artificiels, depuis les livres scientifiques illustrés jusqu'aux trains de plaisir à bon marché, dépend clairement de cette addition des utilités matérielles. En outre, les nombreuses aisances et le luxe de la vie que l'individu peut seulement aujourd'hui acheter semblent à tout le monde,
hormis au pessimiste, constituer une très grande addition à la source positive du plaisir humain. Il est aussi inutile que vain d'essayer d'énumérer les nombreux éléments nouveaux de jouissance qu'une civilisation progressive nous a déjà amenés. D'abord c'est une chose impossible, leur nom est légion. Ensuite, on pourrait aisément tomber dans le style de rhétorique d'un sot optimisme. Il suffit peut-être de dire qu'un simple coup d'œil jeté sur les fruits des âges de l'industrie humaine nous montre que le bien positif ajouté est grand, varié et incalculable 1 .
Tournons maintenant nos regards vers le second grand facteur dans le progrès, considéré comme une série de changements dans l'entourage de l'individu, les opérations qui modifient et transforment tous nos entourages sociaux. Si le milieu physique de l'homme civilisé diffère de celui de l'homme sans civilisation, son milieu social en diffère encore davantage. Sous ce titre, on doit comprendre toutes les circonstances et tous les rapports qui ont distinctement un caractère moral, les sentiments et le caractère d'une communauté, ses idées et ses croyances dominantes, le ton prédominant de sentiment moral, tous les produits mentaux existants d'action sociale, soit incorporés dans la littérature ou élaborés en lois, institutions politiques, etc.
Il est évident que cet ensemble de conditions sociales non seulement agit comme discipline développante pour l'individu, mais fournit aussi quelques-unes des conditions externes les plus importantes de sa vie consciente. Suivant la moyenne du caractère moral des membres d'une société et leur degré de loyauté, la nature de ses lois écrites et non écrites, la somme de ses connaissances, le degré de sécurité concédé par la loi et
1. Un compte rendu complet des effets du progrès social sur notre milieu physique devrait comprendre les changements produits dans la faune et dans la flore de la surface du monde. La destruction d'animaux dangereux et nuisibles, l'extirpation d'une végétation parasite, aussi bien que la culture des produits végétaux agréables et utiles et la domestication des animaux sociables et propres à rendre des services, constituent un élément important dans le changement de l'entourage de l'homme.
l'opinion publique, la qualité des institutions politiques existantes jointes au nombre et à la force des idées et des sentiments qui lient les membres de la société par la sympathie et la coopération, suivant chacune de ces circonstances et toutes ces circonstances, les possibilités externes de bonheur varient à un degré infini.
On peut maintenant affirmer en toute sécurité que ce que l'on entend par progrès ou développement social comprend un accroissement continuel dans ces conditions du bonheur. Tout développement intellectuel et moral d'une société écarte évidemment des sources nombreuses de misère et de nombreux obstacles au bonheur. La substitution d'une conception scientifique de la nature à une imagination superstitieuse, la répression de toutes les impulsions antisociales, et le développement des motifs de justice et d'honneur, écartent évidemment quelques-uns des obstacles les plus sérieux au bonheur individuel.
Mais ce n'est pas tout. Le développement de ces conditions sociales comprend de plus l'addition de nombreuses sources positives de bonheur. Par exemple, des lois perfectionnées et un accroissement de sécurité sociale signifient l'introduction de moyens définis, à l'aide desquels l'individu est mis k même d'accomplir ses buts de richesse et de succès professionnel. Bien plus, le progrès social fournit constamment des champs nouveaux et plus larges d'activité agréable pour l'individu. Le progrès des sciences et des arts signifie l'addition de nouveaux intérêts intellectuels et esthétiques, et le progrès politique, en ouvrant la sphère de l'action politique à des nombres de plus en plus grands de citoyens, fournit une région additionnnelle d'activité agréable et élevée. On doit noter plus spécialement que le développement de la confiance et de la sympathie mutuelle, qui est un élément distinct dans le progrès social, rend possible des projets plus nombreux et plus larges d'une autre action agréable faite en commun. Que l'objet soit le soulagement bienfaisant des besoins d'autrui, ou l'acquisition en commun de certains avantages publics, comme par exemple un perfectionnement
dans les musées artistiques d'une nation ou l'accomplissement d'un devoir national agréable, tel que l'érection d'un monument commémoratif à un grand poète, peu importe; toutes les actions collectives de ce genre fournissent un vaste champ d'activité agréable, dont le plaisir est rendu plus intense et complété par l'élément de la sympathie.
On n'a pas besoin cependant de s'arrêter plus longtemps sur les bienfaits qui naissent du développement des relations et des activités sociales. Personne, pas même le pessimiste, n'a, que je sache, jamais nié d'une manière logique que ce progrès implique une certaine somme d'amélioration. La seule question soulevée par les esprits pénétrants et réfléchis, c'est de savoir à combien ce bienfait équivaut en réalité et quels obstacles accompagnent ou limitent ces avantages. H n'est que trop facile de grossir indûment les bienfaits du progrès, et l'esprit prudent, ami de la vérité, ne peut être satisfait, jusqu'à ce qu'il sache quelle est la valeur exacte de cette tendance à l'amélioration.
Je ne m'occupe pas de déterminer ici jusqu'à quel point on a surfait les bienfaits du progrès. Il suffît, pour mon dessein actuel, de démontrer que c'est un bienfait, si limité qu'il soit encore et quelque lentement qu'il s'acquière. Cependant il peut être bon de signaler quelques-uns des obstacles les plus importants au progrès, afin de voir s'ite équivalent actuellement à une sorte d'influence neutralisante.
Les obstacles au progrès sont ou des maux temporaires ou des pertes permanentes. À la première classe appartiennent tous les efforts pénibles de frottement dans la machine sociale. Le changement dans les idées, dans les coutumes, dans les institutions politiques, signifie toujours, pour un certain nombre et pour nn certain temps, un sentiment pénible de rupture avec les entourages familiers, un sentiment d'étrangeté et d'un manque de sécurité, pour ne rien dire du chagrin qui provient de la conviction qu'une source de joie sur laquelle on comptait s'est trouvée illusoire. Il n'y a point de doute : ces maux sont réels et ne devraient pas être estimés trop à la légère.
Cependant, il est peu probable qu'un sage les regarde comme rendant douteux les avantages du progrès. Le changement social ne prend place que quand les masses sont prêtes et l'approuvent, de sorte que ce n'est, après tout, que la minorité qui en souffre. Mais ce n'est pas tout. On peut raisonnablement soutenir que ce mal du changement est une chose que l'on peut réduire de beaucoup par l'introduction d'un mode différent d'éducation intellectuelle et morale. Si l'esprit des hommes était, dès le début, familiarisé avec l'idée du plan constant des choses, si leurs horizons s'élargissaient et si la nature partielle et limitée de leurs idées religieuses et autres était rendue claire pour eux, ils pourraient être mieux préparés à se faire aux nécessités du progrès et même à y concourir de bon cœur.
Une question plus importante est celle des obstacles permanents en apparence du progrès considéré comme un changement de l'entourage physique et social. Parmi ceux-ci, on doit comprendre les pertes d'un bien antérieur et aussi l'addition de maux positifs. Comme exemple de perte on peut citer la séparation que la vie sociale moderne effectue entre l'homme et ses entourages naturels. Je ne veux pas faire allusion aux pertes matérielles comprises dans notre genre civilisé de vie, telles que les effets salutaires et fortifiants d'un air pur, etc., mais me borner aux pertes mentales. Si les vues du ciel et de la terre sont propres à réjouir et à enrichir l'esprit d'impulsions nouvelles et élevées, notre vie dans des villes peuplées ne nous prive donc pas d'un bien insignifiant. De grands hommes ont ressenti cela à un tel point, qu'ils étaient disposés à abandonner les avantages de nos centres affairés et de se retirer dans quelque campagne isolée. Ceci deviendra même bientôt impossible, dit-on. Les exigences d'une population croissante jointes aux besoins de l'agriculture et aux opérations des mines nous enlèveront bientôt tout vestige d'un paysage naturel intact, et la vie humaine aura à se passer de la poésie qui s'est nourrie de tout temps aux différentes sources des beautés de la nature.
Comme exemple d'un mal positif résultant d'une civilisation progressive, je puis signaler certains travaux pénibles, tristes et monotones, qui font partie de notre industrie perfectionnée. Il semblerait que le développement des découvertes matérielles et des besoins matériels et la compétition croissante dans les métiers entre les individus et les nations amènent tout droit à la condamnation d'une large portion de l'humanité aux ouvrages les plus serviles et les plus épuisants.
Pensez par exemple aux milliers de mineurs qui travaiiient pendant une grande partie de la vie, veillant dans les ténèbres et les humides entrailles de la terre. Rappelons- nous alors les travaux épuisants et délétères que comprennent nombre de nos industries manufacturières. Non seulement dans les opérations de l'industrie, mais dans tous les modes de vie active, la concurrence semble engendrer une rapidité fiévreuse de travail qui non seulement est sans plaisir, mais qui est accompagné d'une anxiété pénible et positivement nuisible aussi bien au corps qu'à l'esprit. La croissance de nos grands centres de population est uniformément accompagnée par l'apparence de toutes sortes de risques pour la santé inconnus dans un état primitif de la société; ces maux et d'autres encore peuvent bien paraître nécessairement attachés au progrès industriel.
Personne ne serait moins disposé que l'auteur à assigner une valeur insignifiante à ces faits. Us sont, sans nul doute, réels et terribles, et sont suffisants pour détourner du progrès qu'a réalisé jusqu'ici l'humanité. En même temps, nous ne devons pas laisser ces maux nous stupéfier et troubler notre vue. Aucun esprit calme et impartial ne sera, je crois, disposé à laisser déterminer la conception de la civilisation et du progrès modernes par le langage bizarre de Rousseau ou les jérémiades esthétiques sans discernement de M. Ruskin. Je pense que les considérations suivantes aideront à montrer que les maux de notre civilisation moderne n'ont pas les proportions terribles que les écrivains, dont quelques-uns peut-être étaient enclins à produire une sorte d'effet littéraire, ont été dans l'habitude de leur imputer.
Tout d'abord, en ce qui concerne les pertes comprises par le progrès, je pense que nous sommes sujets à tomber dans Terreur, en projetant nos propres capacités dans l'homme primitif. Lorsque, par exemple, les écrivains gémissent sur la perte du pittoresque de la vie, comme conséquence du progrès matériel, il semble que Ton suppose que l'esprit simple de nos prédécesseurs devait sentir les beautés de l'aspect de ces objets environnants et en jouir. Mais ce n'est pas là du tout un fait exact. Le pittoresque de la vie rustique est une chose qui existe pour l'esprit cultivé au point de vue esthétique et npn pour le paysan qui mène ce genre de vie. Même le plaisir du paysage semble n'être réalisé que dans une faible mesure par ceux auxquels la nature, dans ses plus charmantes manifestations, est toujours accessible. L'amour le plus vif des aspects changeants de la nature semble avoir été développé dans les temps modernes et chez des hommes auxquels la beauté naturelle, comme les costumes pittoresques hors de mode, est devenue quelque chose de comparativement rare et précieux. Je ne désire pas déprécier la valeur complète esthétique intellectuelle et morale du commerce avec la nature; je désire seulement mettre en garde contre l'illusion que la perte effectuée par le progrès est la même que si nos ancêtres non civilisés ou à demi civilisés avaient possédé ce vif sentiment de la beauté de la nature que possède l'esprit cultivé des modernes ! .
D'un autre côté, si nous tournons les yeux vers les maux positifs attribués au progrès, nous trouverons un motif de modérer notre découragement. Il est digne d'observation que beaucoup de maux supposés comme accidents de la civilisation ne
1. On pourrait, bien entendu, ajouter la remarque évidente que le progrès dans les moyens de locomotion fait beaucoup pour contrebalancer la séparation de la nature effectuée par la centralisation industrielle. Bien qu'un habitant de Londres contemporain ne puisse avoir le paysage de la nature dans sa possession journalière, il lui est donné comme expérience occasionnelle une région beaucoup plus large de beauté naturelle, et ces possibilités donnent à une personne cultivée un plaisir plus complet et plus riche que ses entourages constants, mais limités, n'en accordent au paysan lourdaud et sans culture.
Sully. — Pessimisme. 23
sont que des formes altérées d'anciens maux. Nous savons si peu de chose en ce qui touche la condition sociale des siècles passés qu'il est souvent impossible de dire si quelque fardeau présent ne nous a pas été transmis de la main à la main, pour ainsi dire, par les siècles reculés. Ainsi, pour juger la portée de la maladie corporelle et du crime qui caractérisent notre civilisation moderne, il serait nécessaire de savoir quelque chose de défini quant aux proportions de maladies et de crimes dans les modes primitifs de la société; mais cette connaissance est ïm possible *.
Encore une fois, nombre de maux de la vie moderne peuvent en toute confiance être considérés comme accompagnements de bienfaits plus grands. Il y a certains cas où ce rapport est évident, en présence même du mal. L'accroissement du mal est compris, comme on le voit d'un coup d'œil, dans la réalisation d'une certaine augmentation de bien incommensurable. Par exemple, je choisirai le fait que les peines qui accompagnent les injures physiques deviennent plus intenses moins fréquemment on a à les souffrir. Une personne très sensible frémit pour une opération chirurgicale qu'un hardi guerrier sauvage estimerait un rien, et ceci est dû en partie au fait même du peu de fréquence de l'expérience. La familiarité avec la douleur endurcit l'esprit, tandis que, lorsqu'elle est rare et peu familière, nous reculons devant elle.
Dans d'autres cas, l'avantage qui accompagne le mal est moins évident, bien que non moins réel. Par exemple, la tyrannie de la majorité est un mal affligeant dans le siècle actuel; c'est le résultat d'une transmission d'un pouvoir politique et social par une poignée de personnes accidentellement déterminées, à la majorité d'une communauté. Et on peut à peine douter que, somme toute, l'écart de la souveraineté du petit nombre sur la masse et l'acquisition par la majorité d'une représentation adéquate de ses intérêts et de ses désirs sont un
d. Des faits de ce genre ne peuvent encore se léguer, même si non< prenons des communautés contemporaines sans civilisation comme représentant les sociétés primitives; et ceci, comme M. Spencer l'a admis récemment, est un mode très grossier et inexact de raisonnement.
LE BONHEUR ET LE PROGRÈS 3j5
plus grand gain que la tyrannie exercée par la majorité sur la minorité ne peut être un mal. Il est facile à concevoir, bien entendu, que la loi d'une populace insensée pourrait amener des maux pires que bien des oligarchies sagement constituées ; mais, à cette objection apparente, la réponse évidente est que le pouvoir placé dans les mains du petit nombre a aussi, on le sait, produit des maux désastreux.
Comme autre exemple d'un mal qui semble se relier à un bien plus grand, je prendrai l'impatience que montrent les gens aujourd'hui de leurs conditions matérielles sociales existantes. Je suis loin de regarder toute cette avidité de l'ambition comme un résultat nécessaire du progrès. Au contraire, elle semble être bien plutôt fille de l'ignorance, de l'illusion et d'une sotte vanité. D'un autre côté, il semble évident que le progrès tend à accroître la tension de la vie, pour ainsi dire, à rendre les hommes plus désireux d'améliorer leur position. Et cette concurrence augmentée a, sans doute, son côté sombre et désagréable. Mais n'est-il pas évident que ces aspirations mêmes doivent leur existence à une augmentation de profit, et une plus grande liberté, à un champ plus vaste pour changer ses conditions d'une manière profitable et aussi un convoitement de savoir quant à ces possibilités? En fait, quand nous considérons combien de maux dans la vie moderne naissent d'un usage insensé et impatient d'un savoir nouvellement acquis, nous pouvons voir quelle grande portion de l'effet désavantageux du progrès dépend directement de la présence d'une certaine somme de bien plus grande encore *.
En dernier lieu, il est tout à fait important de se demander
1. C'est un fait caractéristique du pessimiste, que de regarder au mal qui accompagne l'arrivée d'un bien plus grand comme un fait remarquable. Ainsi, par exemple, Bahnsen écrit :« Une bonne partie des blessures auxquelles la civilisation progressive se vante d'avoir porté remède ont été d'abord infligées par la civilisation elle-même. » Comme exemple, il indique le fait que les chemins de fer ont tendu à séparer les amis avant de les amener à se réunir, comme si le résultat des chemins de fer, somme toute , n'était pas d'ajouter aux possibilités d'un large commerce social et comme si Ton n'abandonnait pas ses amis pour quelque localité distante s'il y avait là quelque avantage compensateur à s'assurer. (Zur Philosophie der Geschichte.)
jusqu'à quel point les formes de misère qui semblent être incidentes à notre civilisation présente sont des facteurs inséparables du progrès. C'est de ce point de vue que nous pouvons nous délivrer le plus effectivement de la dépression dans laquelle la vue des souffrances contemporaines est propre à plonger nos esprits.
En ce qui touche les maux auxquels on a déjà fait allusion et qui accompagnent notre phase présente de l'industrie, les nouveaux modes de labeur pénible que les progrès de l'industrie semblent exiger de la part des producteurs d'un pays, il me semble que le seul moyen qui existe pour qu'un spectateur sympathique échappe à une tristesse d'esprit qui a bien sa raison d'être, c'est de se demander jusqu'à quel point il existe dans les processus du progrès humain en masse quelque moyen d'alléger et d'écarter ces circonstances dégradantes et pénibles.
Si l'impulsion industrielle était la seule force qui réglât tout dans le progrès humain, on pourrait concéder que ces maux semblent par leur nature être permanents. Mais il ne suit pas, de ce que le progrès industriel est une des premières conditions du progrès général, ou parce qu'il se trouve être le trait le plus remarquable du développement social au XIX e siècle, qu'il doive toujours se maintenir au premier rang. Les hommes dérivent autre chose qu'un simple accroissement de richesse qui est la condition de toute jouissance. Maintenant, si l'on trouve qu'en poursuivant ce but de la richesse comme seul but de l'existence on court le risque de manquer le réel bonheur de la vie, on voudra, on le suppose, commencer naturellement tôt ou tard à ralentir ses efforts. On doit imaginer aussi que le progrès de l'intelligence amènera les hommes à réfléchir davantage sur les buts de la vie et ainsi servira à corriger une direction si étroite et si erronée de l'effort.
A ceci le lecteur répondra sans doute : « Mais ce n'est pas la matière de choix individuel. L'ouvrier ne peut altérer sa manière de vivre tant que les gages se maintiennent où ils en sont; et l'homme qui exerce une profession, qui travaille durement, qui a juste de la peine à assurer à sa famille une exis-
tence mesquine et un intérieur décent et l'apparence personnelle, est impuissant, tant que la concurrence continue à exercer son plus haut point de pression. »
Cette réponse est très pertinente, et, s'il n'y avait aucune action humaine collective, le mal semblerait impossible à éloigner. Ceci nous conduit au dernier aspect du progrès considéré dans sa portée sur le bonheur humain, l'hypothèse partielle de la poursuite du bonheur humain par une poursuite collective du bonheur général. Nous avons touché au bonheur comme élevant la capacité de l'individu pour le bonheur et comme perfectionnant ses conditions et ses sources externes. Jetons maintenant un coup d'œil sur son effet, en rattachant le bonheur individuel aux buts collectifs de l'action sociale.
Que l'étendue du progrès déjà parcourue se trouve dans la direction de cette poursuite consciente de bonheur, c'est, je pense, un fait indiscutable. Même si nous nous bornons au progrès politique, nous voyons qu'il tend vers ce résultat. Le développement des institutions politiques libres a pour effet, si lentement que ce soit, de fournir une juste représentation des intérêts les plus urgents de tous les membres de la communauté. Ce développement de l'action politique a visé non seulement à écarter les obstacles injustes pour le libre développement de la vie individuelle, tels que les anciens privilèges légaux de classes, aussi bien que les espèces moins apparentes d'injustices, par exemple, la propagation possible à prévenir d'une maladie contagieuse, et ainsi du reste, mais aussi à fournir certaines conditions positives, telles que l'éducation élémentaire, universelle, la vulgarisation des richesses nationales et des trésors de l'art, etc., etc.
Si l'on objecte que ce n'est pas le rôle des gouvernements et des lois de pourvoir à aucune des sources positives du bonheur pour l'individu, cependant l'effet peut être assuré par d'autres moyens. Le développement du sentiment public a servi, indépendamment des actes légaux, à décourager les pratiques préjudiciables au bonheur d' autrui et aussi à encourager les actions qui contribuent à ce bonheur.
Je ne soulève pas ici la question de savoir jusqu'à quel point il est du devoir de la loi ou de l'opinion publique de chercher à régler la poursuite individuelle du bonheur. Personne ne contestera l'assertion que l'un de ces agents ou tous les deux sont mis en jeu en écartant, là où cela est praticable, les obstacles au bonheur, comme aussi en offrant la certitude que tous les individus nés dans la société auront, autant qu'il y est possible, en naissant, un équipement complet pour la vie et le bonheur. Mais, s'il en est ainsi, il semble n'y avoir aucune limite à l'étendue qui est ouverte à l'action collective pour réduire les maux de la civilisation, réparer ses pertes et même pour aider à hâter ses bienfaits. Que le lecteur considère pour un moment le contrôle que la société possède sur les conditions du bonheur dans le pouvoir de régler l'accroissement de population soit par des actes légaux, soit par le sentiment social *.
Une personne raisonnable mettra-t-elle en doute que la société exerce cette influence et ce contrôle aussitôt qu'elle deviendra profondément convaincue du rapport d'un accroissement imprévoyant de la population avec les maux caractéristique de notre civilisation industrielle moderne? D'un autre côté, est-il douteux que quelque empêchement sera mis au droit de propagation parmi les familles maladives ou criminelles, aussitôt que toute l'importance de la doctrine moderne de l'hérédité aura été saisie par l'esprit national. Quand on comprend bien que, en limitant ainsi le nombre et en perfectionnant la qualité moyenne des gens qui doivent être nos successeurs, nous pouvons ajouter aux possibilités de bonheur pour chaque membre individuel de la postérité, la prédominance d'une quantité très modérée de sentiment altruiste assurera, on le pense bien, l'accomplissement de ces services collectifs.
Si l'étendue de ce souci providentiel , uni pour le bonheur
1. Si une telle idée semble être impraticable et utopique, que le lecteur consulte VEconomie politique de J.-S. Mill (Livre H, ch. XI, sect. 4 et 5. et voie combien l'opinion publique même maintenant agit dans certaines sociétés européennes, soit par la loi, soit par la coutume, en empêchant les mariages imprudents et en limitant ainsi la population.
individuel, est vaste et illimitée dans le temps, il semble aussi qu'il est étendu dans l'espace. Cette action collective commence avec la famille, dont tous les membres s'unissent pour avancer la sécurité et le succès de chaque individu. Le même esprit s'affirme maintenant dans la nation comme disposition à considérer et, autant que possible, à remédiera toute injustice et à tout désavantage. Bien plus, il vient de s'affirmer dans un champ plus vaste encore, comme résolution d'assurer les droits de la civilisation à une nation foulée aux pieds dans un pays éloigné par une loi étrangère et despotique. Qui peut déterminer l'étendue du bénéfice qui découle de cette providence humaine internationale, supposant qu'il soit possible de l'établir?
Je n'entends pas par là que ces bienfaits seront facilement assurés, aussitôt que les impulsions combinées nécessaires seront développées. Je sais parfaitement bien qu'ils ouvrent des problèmes pratiques de la plus grande complexité. Cependant une personne raisonnable ne peut douter qu'on ne puisse faire beaucoup de cette manière. Ensuite, je ne voudrais pas entreprendre de dire à quel moment rapproché seront effectués les résultats de ce contrôle intelligent et bienveillant sur les conditions du bonheur individuel. C'est assez d'avoir montré que le pouvoir de modifier et de perfectionner le lot individuel soit proche ou distant en temps ou en espace, se trouve dans l'action sociale conjointe qui existe déjà comme fait dont le progrès tend distinctement à agrandir le champ. S'il en est ainsi, on peut raisonnablement jeter un coup d'œil en avant, sur une période, quelque distante qu'elle soit, où chaque société (ou quelque confédération de société) s'établira pour corriger un grand nombre de maux, en apparence permanents, de la civilisation, soit en usant tous les moyens possibles et légitimes de limiter la population, soit en assurant pour tous également un plus grand nombre de conditions de santé, et aussi en contrôlant toutes les opérations industrielles, de manière à atténuer les effets cruels de l'inégalité de la fortune et à élever les hommes au-dessus de la nécessité de se livrer à un travail tout à fait fatigant et douloureux.
On verra que cette conception du progrès humain implique la possibilité d'écarter, ou tout au moins de réduire beaucoup, non seulement un grand nombre de maux inséparables d'une civilisation avancée, mais aussi quelques-uns des obstacles au bonheur qui au premier abord semblent être des circonstances permanentes de la vie humaine. Parmi celles-ci , une des plus sérieuses est sans contredit l'effet du tempérament naturel. Aucun médecin ne doute, peu d'autres personnes doutent qu'un tempérament morose se rattache à quelque caractère maladif de l'organisation physique, en d'autres termes, que ce ne soit un phénomène pathologique. A présent, nous savons peu de chose des causes de ces particularités. Cependant il est probable que, comme la science physiologique et la science médicale, qui, hélas ! sont encore dans leur enfance, commencent à prendre part à l'avancement rapide de la science, la connaissance que l'homme a de cette infirmité naturelle, comme des formes moins subtiles de la maladie, s'agrandira indéfiniment. S'il en est ainsi toutefois, il est raisonnable de supposer que ce facteur obscur et cependant puissant du bonheur individuel se pourra contrôler jusqu'à un certain point. Au moins les circonstances antécédentes où la production de ce genre morbide de tempérament est certain ou du moins très probable pourraient être définies. Et, s'il en est ainsi, la société pourrait, s'il est nécessaire, s'en occuper avec justice et prévenir un résultat désastreux. Je l'appelle désastreux de propos délibéré, car je suis tout à fait d'opinion qu'un genre d'esprit éminemment irritable et chagrin est un des plus grands, sinon le plus grand obstacle au bonheur humain.
Jusqu'ici, nous avons considéré le progrès comme une généralisation historique et indépendante de la nouvelle doctrine de l'évolution. Voyons maintenant jusqu'à quel point l'idée d'évolution sert à modifier la valeur qui a été ici assignée au progrès.
La théorie de l'évolution nous dit que, par-dessus toutes les influences qui contribuent au progrès, qui sont comprises dans l'accumulation et dans la transmission du savoir et des autres
biens communs de la société, ii y a des forces autres, plus vastes, qui sont en jeu dans le mouvement en avant de l'humanité. Bien plus, les opérations mêmes de cette accumulation auraient été impossibles autrement que par ces agents. Dans nombre de sociétés, aucun accroissement dans le savoir, le sentiment moral, etc., ne se peut découvrir, car le progrès historique a ses conditions profondément enracinées, que la théorie de l'évolution découvre et formule pour nous.
Le grand agent qui se cache sous le progrès et le soutient est la lutte pour l'existence et la sélection naturelle des individus qui ont quelque avantage dans la lutte. Pourvu qu'une espèce se multiplie au delà des moyens existants de la vie, et que des individus soient nés avec certaines particularités variables, physiques ou mentales, dont quelques-unes donnent à leurs possessions un avantage pour se procurer les moyens de se soutenir, il suit que ceux-ci vivront au delà des autres et laisseront une progéniture plus nombreuse. De ce procédé constamment renouvelé, qui est singulièrement aidé par la transmission par hérédité de tous les perfectionnements suffisamment fixés de capacités, il [résulte un certain mouvement progressif de l'espèce.
Cette lutte a lieu et entre les individus de la même espèce et entre les espèces différentes. Il opère aussi entre les groupes d'individus de la même espèce comme les sociétés humaines. Dans l'homme donc, nous avons à considérer le mouvement en haut comme dépendant d'abord d'une certaine compétition entre les membres delà même société, qui tend à supprimer tous les êtres faibles et inutiles et à assurer un accroissement constant de la moyenne des aptitudes naturelles; en second lieu, d'une compétition extérieure entre les différentes sociétés, grâce à laquelle ceux qui ont des avantages supérieurs tendront graduellement à déplacer les groupes moins favorisés, et ainsi une élévation de l'agrégation des groupes sera réalisée *..
1. L'effet du conflit avec d'autres espèces, bien qu'incontestablement un important facteur, dans certaines phases inaccessibles du développement humain, n'a pas besoin d'être pris ici en considération.
Supposons, comme il semble indiscutable, que cette opération soit jusqu'à un certain point comprise dans le progrès social, nous avons à nous enquérir de sa portée sur le problème de l'optimisme et du pessimisme. On a dit souvent que la théorie moderne de la sélection naturelle jette une profonde tristesse sur le monde en montrant que tout progrès dans la vie est acheté au prix d'une lutte et d'un échec. D'un autre côté, l'idée d'évolution, en affirmant l'existence d'une direction de bas en haut, dans Tordre des affaires humaines, semble s'accorder avec une vue assez encourageante du monde. Quelle est la valeur précise de la théorie ?
Personne ne niera que ce principe n'ait son aspect sombre et même effrayant. La vue de la vie humaine, comme produit d'une lutte pénible, de tout progrès comme acheté au prix d'une défaite et de la ruine de tous, à l'exception d'un petit nombre, est au premier abord bien terrible. La première chose qui frappe l'aspect populaire accoutumé à penser au monde comme ordonné pour le bien individuel est la parfaite indifférence de cette loi par rapport aux intérêts de l'individu :
Dieu et la nature sont-ils donc en lutte,
Pour que la nature se prête à des rêves si pervers?
Tant elle semble avoir de soins pour le type,
Si insouciante de la vie individuelle.
La conservation et le perfectionnement de l'espèce, au mépris de l'individu, semble comme la substitution d'une sorte de but métaphysique pour la providence personnelle d'un être bienveillant. Ainsi donc, le fait qu'il n'y a que le petit nombre qui triomphe dans cette lutte, tandis que la majorité est écrasée, suffit, et, de plus, le petit nombre qui survit prospère et se perpétue dans sa progéniture, obtient cette faveur purement par accident, par quelque caprice d'une variation spontanée et non pas comme récompense de ses propres actes. En dernier lieu, n'est-ce pas un fait terrible que toute vie, y compris celle qui a le succès pour elle, doive sortir d'une lutte, soit le fruit, pour ainsi dire, d'un sol qui doit être constamment humecté de sang ?
N'y a-t-il rien qui vienne alléger pour nous ce spectacle mélancolique? Peut-être peut-on dire qu'il vaut mieux que l'autre ordre de choses concevable, où les faibles et les incompétents sont préservés, tandis que les forts et les gens utiles seraient sacrifiés; car, dans ce cas imaginaire, la misère serait perpétuée, tandis que le bonheur deviendrait éphémère. Cependant il n'y a pas grande consolation à retirer de cette réflexion. En fait, bien que chaque individu qui se trouve dans une situation très désavantageuse atteigne comparativement une courte durée d'existence, cependant, puisque la lutte doit être constamment renouvelée, la permanence de la souffrance est impliqué, dans les générations consécutives de la race. La disparition prématurée de l'individu compte pour peu de chose, si un courant de vies ainsi traversées et écrasées accompagne le progrès tout entier. Je concède donc que le progrès, en tant qu'il dépend de la pleine action énergique de la lutte pour l'existence et de la sélection naturelle, ressemble plus à un mal qu'à un bienfait. Il serait assurément meilleur de se passer du développement des formes plus élevées, si ce développement ne peut être acquis qu'au prix d'un conflit aussi cruel et poignant que celui que l'on a décrit.
Cependant une vue calme des faits nous montre que, bien que le progrès puisse s'effectuer de cette manière, il est souvent assuré sans cette somme de souffrance. Même dans le cas des espèces inférieures d'animaux, il semble raisonnable de supposer qu'une certaine quantité de progrès peut avoir eu lieu en l'absence d'une lutte aussi dure. Le fait paraît être que, quand le taux de la multiplication n'est pas élevé, relativement aux moyens d'existence, Faction de la sélection naturelle peut revêtir une forme moins énergique et mieux déguisée. Les faibles tendent à mourir avant les forts et à laisser une postérité plus restreinte, et ainsi le mouvement d'élévation est assuré; mais la lutte des rivaux ou compétition n'est pas assez vive pour nécessiter la famine ou la destruction des moins favorisés par les plus favorisés. Et il en est de même des individus que des races. Nous pouvons aisément concevoir qu'une espèce
d'animaux puisse, avec des circonstances extérieures favorables, dépouiller graduellement et surpasser en nombre une autre espèce parente sans conflit actuel et sans effectuer son extinction ou môme une réduction considérable de l'espèce la moins favorisée.
De plus, on ne peut déterminer jusqu'à quel point Je principe de la sélection naturelle a été l'instrument actif de l'élévation graduelle des organismes animaux *.
M. Spencer a toujours insisté sur l'influence de l'habitude et de la réaction de la fonction sur un organe comme d'une grande cause coopérative dans le perfectionnement de la capacité naturelle d'une espèce, et M. Darwin, dans son dernier ouvrage, est disposé à reconnaître une place importante à cet agent. Suivant ce principe, une espèce atteindrait très lentement jusqu'à un certain perfectionnement de forces, d'intelligence et de capacités générales pour la vie, même en l'absence de lutte.
Dans quelle mesure le développement passé de la vie animale a-t-il été, selon ce caractère mieux gradué et plus pacifique, je n'ai pas la prétention de le dire 8 . C'est quelque chose cependant que de montrer que, moyennant certaines conditions, il est possible. Ce qui nous intéresse actuellement, c'est le progrès de la race humaine, et la question principale qu'il faut poser a trait à l'étendue du principe de la sélection naturelle. La lutte pour l'existence, que l'on vient de décrire, est-elle une condition universelle et nécessaire du progrès humain?
Si nous jetons un coup d'œil sur les premières phases du progrès de l'humanité, il semble que la sélection naturelle y a joué un rôle remarquable. La grande différence entre Popéra-
1. On a à peine besoin de remarquer que, en tant que le progrès uV? organismes a été assisté par le choix sexuel, il est dépourvu des sombre* caractères que Ton attribue ici au procédé tout entier.
2. Il semble probable que le conflit a été plus dur dans les climats peu cléments, où la nourriture est rare et le maintien de la vie difficile. D'un autre côté, dans des circonstances tout à fait favorables, il peut y avoir eu quelque mouvement de l'élévation de l'espèce, sans aucun des caractère?les plus essentiels de la lutte pour l'existence.
tion, dans le cas d'hommes et dans celui des animaux inférieurs, semble être que, tandis que chez les derniers les variations qui fournissent les points avantageux qui doivent être conservés par la sélection naturelle se rapportent à des particularités corporelles, chez les premiers ils concernent des particularités mentales. L'homme, suivant M. Wallace, et M. Darwin paraît accepter cette vue, s'est défait de ce besoin de nouvelles adaptations corporelles, quand son cerveau a atteint une certaine phase de développement, et la supériorité mentale est devenue un équivalent de l'avantage physique. Cependant, bien que ce fait parle en faveur de la dignité de l'homme, conclusion sur laquelle M. Wallace insiste avec quelque chaleur, ce n'en est pas moins un exemple de l'action du conflit et de la sélection naturelle, et, en tant que nous sommes intéressés, c'est à peu près la môme chose que les formes premières du progrès.
D'un autre côté, bien que la sélection naturelle puisse avoir fait beaucoup, on ne doit pas oublier que beaucoup des progrès moins rapides de la vie peuvent avoir été atteints, comme j'y ai déjà fait allusion, sans cette lutte pénible et cette dure rivalité qui caractérise l'action la plus énergique de ce principe. On doit aussi se souvenir que les autres forces, telles que la sélection sexuelle et l'habitude, peuvent avoir contribué au progrès humain, même dans ses phases premières. En conséquence, il n'est pas bon du tout de raisonner et de dire que l'histoire la plus ancienne du progrès humain doit être un conte de lutte cruelle et un carnage réciproque.
Si nous revenons aux phases les plus récentes du progrès, au mouvement en avant des sociétés civilisées, nous trouvons que l'action de la sélection naturelle est arrêtée énormément par le développement de certaines impulsions mentales. Ainsi, la lutte entre les individus de la même communauté est limitée et contrecarrée par l'accroissement de la bienveillance et de la sympathie. Toute aide pour les autres limite nettement l'action de rivalité, et ainsi le champ de la sélection naturelle, et toute assistance charitable, en secourant ceux qui autrement succomberaient dans la lutte, tend directement à contrecarrer l'action
de la sélection naturelle. Il est peut-être vrai, .comme l'aûirme M. Darwin, que la sympathie a été d'abord développée à cause de son utilité pour la société * ; elle n'en* sert pas moins à entraver l'opération de la sélection naturelle comme entre les
individus.
U n'en est pas seulement ainsi; les progrès les plus récents des communautés civilisées ont clairement développé les impulsions qui limitent l'action de la sélection naturelle par rapport aux différentes sociétés. Comme M. Darwin le dit luimême, t chez des nations hautement civilisées, le progrès continu dépend, à un degré subordonné, du choix naturel, car de telles natures ne peuvent se supplanter ou s'exterminer l'une l'autre comme le font les tribus sauvages. » C'est-à-dire que, après qu'une certaine phase de développement moral et intellectuel est atteinte, les impulsions se manifestent et arrêtent l'action de la lutte, non seulemeut entre les individus, mais aussi entre les agrégations ou communautés. L'extension des opérations industrielles et le développement du commerce international, l'expansion des sentiments de devoir et de bienveillance au delà des limites de la contrée et de la race, tout cela sert à lier les nations civilisées ensemble par des relations d'amitié.
Il est sans aucun doute vrai que, même dans les communautés Tes plus avancées, la sélection naturelle joue toujours un certain rôle. Ainsi, toute compétition entre les individus pour la richesse, la position publique, la renommée, sont des exemples qui mettent ce principe en lumière. Semblablement par rapport à toute compétition internationale, dans les découvertes scientifiques, les manufactures, et ainsi de suite.
On pourrait, par conséquent, dire d'une manière assez plausible que le progrès récent parmi les nations les plus hautement avancées est principalement dû à cette somme d'action de la sélection naturelle qui survit toujours. Mais cette affirmation ne pourrait pas, je pense, être sérieusement maintenue, en vue du progrès rapide que quelques-unes des premières
t. M. Wallace pense que la sympathie est un des attributs de Thomme dont on ne peut rendre compte par la sélection naturelle.
nations du monde ont récemment fait. Comme nous l'ayons vu même, M. Darwin pense que les dernières phases du progrès sont en partie indépendantes de ce principe. Si nous considérons les nombreuses voies qui traversent et limitent l'action de cette force par les agents d'une civilisation avancée, nous devons, je pense, arriver à la conclusion que le progrès fait dans ces circonstances peut, pour une grande partie, s'attribuer à l'action d'autres forces. Pour citer M. Wallace : « Parmi les nations civilisées au jour présent, il ne semble pas possible pour la sélection naturelle d'agir dans aucune voie, de manière à assurer l'avancement permanent de la moralité et de l'intelligence; car c'est sans contredit le médium, sinon le plus bas, en ce qui concerne et la moralité et l'intelligence, qui réussit le mieux dans la vie et qui multiplie le plus rapidement. Cependant il y a sans aucun doute un progrès — et, somme toute, un ferme progrès et un progrès permanent — et dans l'influence sur l'opinion publique d'une haute moralité, et dans le désir général pour l'élévation intellectuelle; et, comme je ne puis imputer ceci, en aucune manière, à la survivance des plus capables, je suis forcé de conclure qu'il est dû au pouvoir progressif inhérent à ces glorieuses qualités qui nous élèvent si démesurément au-dessus des autres animaux. »
C'est donc, je pense, une juste déduction des faits que de supposer que les phases les plus basses du développement naturel de l'homme ont acquis la coopération la plus énergique de l'agent de la sélection naturelle; les phases les plus élevées sont dans une large proportion à la portée de nos propres actions conscientes. Et il n'y a rien de mystérieux en ceci. La vie consciente, comme tout, ainsi que M. Spencer le démontre fort bien, est simplement une transformation en une forme psychique subjective de procédés qui constituent la vie consciente et purement physique. L'action attentive et délibérée par laquelle un homme se protège lui-même contre les maux lointains est, dans ses traits essentiels, analogue à l'action purement réflexe par laquelle une grenouille décapitée retire sa jambe à l'objet irritant appliqué sur ses nerfs. De même, ce que
la nature ou l'effort mécanique a accompli pour l'humanité collective dans la phase sans réflexion de leur existence, on peut l'effectuer plus tard de soi-même par la pensée consciente et l'effort.
Je soutiendrai donc que l'homme a déjà atteint le point auquel il est capable d'anticiper, pour ainsi dire, l'action de la sélection naturelle, et de diriger pour lui-même son progrès futur. Il est déjà capable de mettre en action les forces qui accomplissent l'ouvrage de la sélection naturelle en s' élevant à un niveau plus élevé de perfection intellectuelle et morale * . Voyons comment ceci est possible même à présent, et si les forces à notre disposition contiennent une promesse de produire des résultats même plus grands dans l'histoire future de la race.
Gomme je l'ai déjà remarqué, un développement modéré de la capacité du sentiment moral et de la sympathie limite l'action de la sélection naturelle. De plus, ces sentiments, même quand ils sont tout d'abord évoqués par la sélection naturelle, tendent à croître indéfiniment et en intensité et en étendue, par la simple force de l'exercice ou habitude. Maintenant, supposons qu'une certaine quantité de ces impulsions morales soit partagée par la majorité de la communauté et soit fixée et incorporée dans la loi et l'opinion publique, et avec cela un degré correspondant d'intelligence, nous aurons une force capable d'assurer le perfectionnement futur de la communauté dans tous les éléments du bien-être et du bonheur. Aussi sûrement qu'une certaine phase de culture morale et intellectuelle dans la jeunesse conduit à un désir indépendant et à un effort pour un plus ample savoir et une excellence morale, l'obtention par une communauté d'une phase semblable de développement moral et intellectuel sera suivie d'une semblable suite d'effort indépendant. Et, comme sujet d'histoire,
1. Jusqu'à un certain point, il effectue un semblable résultat par rapport à ces animaux qu'il prend sous sa protection. Voyez un intéressan article sur la cruauté envers les animaux par M. Jonathan Hutchinson, dans le Fortnightly Review de septembre 1876.
peu de personnes nieront que le progrès récent de notre propre pays dans tout ce qui est bon et a de la valeur est dû en grande partie à l'élévation des forces morales de l'opinion publique comme agent premier de la vie nationale et au perfectionnement constant de ces forces.
En vérité, ceci est en partie concédé par M. Darwin dans la dernière édition de sa Généalogie de l'homme, où il cite, en l'approuvant, la vue de M. John Horley que les causes les plus efficaces du progrès semblent consister en une bonne éducation pendant la jeunesse, tandis que le cerveau retient les impressions d'un type élevé d'excellence inculqué par les hommes les plus habiles et les meilleurs, incorporé dans les lois, les coutumes et les traditions de la nation, et mis à exécution par l'opinion publique (p. 143).
Si nous supposons maintenant que cette opinion publique est plus éclairée sur les causes réelles du bien-être physique et moral, et encore plus moralisée de sorte qu'elle embrasse dans l'objet de sa sympathie et de son impulsion bienfaisante, non seulement la génération contemporaine, mais les générations à venir, il est évident, je pense, que nous avons ici une force propre à supplanter dans une large mesure l'action de la sélection naturelle. Ainsi, comme j'y fais allusion, cette opinion publique bien formée pourrait aider à assurer le bienêtre perfectionné des générations futures, en cherchant à limiter la population et aussi à écarter les aspects les plus rudes de la compétition. Elle pourrait être amenée à inventer un nouveau système industriel où la compétition, et par conséquent la lutte pour les moyens de subsistance, serait en grande mesure éliminée. En empêchant les mariages imprévoyants, en récompensant toutes sortes d'excellence, cette opinion publique pourrait assurer d'une manière dépourvue de peine les bienfaits que la sélection naturelle amène à la fin comme résultat final.
Si, enfin, nous concevons cette opinion publique étendue d'une seule communauté à une confédération de nations éclairées, nous avons une force qui est propre à mitiger, sinon, Sully. — Pessimisme. 24
dans une mesure considérable, à écarter l'action de la sélection naturelle par rapport aux communautés rivales. De cette action bienfaisante à longue portée nous avons déjà, comme je l'ai remarqué, quelques exemples, et il me semble qu'il n'y a rien de chimérique dans la supposition que la bienveillance internationale, sagement réglée, peut, à quelque période éloignée, assurer le perfectionnement de la race collective, tout à fait en dehors de la sélection naturelle.
Je ne veux point dire que la sélection naturelle cessera jamais d'être un facteur coopérant au progrès. Gela ne sera certainement pas dans une période que la génération présente puisse distinctement concevoir. Et c'est ma question de savoir même si Ton peut se débarrasser tout à fait d'elle ', s'il serait bon de le faire. Pourvu, comme il semble certain, qu'elle puisse être dépouillée de ses traits les plus laids, il semblerait que c'est le rôle d'hommes sages que de conserver un agent qui a été si puissant dans le passé pour améliorer l'existence humaine. Sous forme d'une rivalité bienveillante soit entre les individus ou entre les nationalités, cette force peut toujours rester une des causes naturelles les plus utiles à l'humanité. D'un autre côté, si, comme les gens les plus sensés sont disposés à le croire, le socialisme et le communisme contiennent en germe la plus haute conception des relations nationales et internationales, il semblerait que le principe de la sélection naturelle sera borné à une région d'existence très limitée, si,
en fait, elle trouve un champ quelconque d'exercice actuel. En ce cas, elle existera simplement comme virtualité, comme une force latente prête à jaillir, et accomplira son œuvre, si à un temps quelconque l'effort humain organisé vient h faillir
1. Il est digne de remarquer que l'effort conscient de l'homme peut être guidé par les résultats utiles de la sélection naturelle. En d'autres termes, il peut exécuter une sélection artificielle non sans ressemblance avec elle pratiquée par rapport aux animaux domestiques et aux plantes. Ainsi, il peut chercher par des sanctions sociales à décourager la multiplication degens inutiles de l'aveu général, sinon d'encourager par des stimulants la multiplication des plus utiles. Qu'une telle suggestion doive paraître maintenant trop arbitraire et proche des tyrannies de la république de Platon, ne prouve pas que ce soit à jamais impraticable.
et si l'homme retombe dans ses habitudes anciennes et moins nobles de pensée et d'action. Qu'un tel déclin soit possible, quand une fois la portion dominante de l'humanité aura atteint la phase de lumières et de dispositions vertueuses ici décrites, je suis loin de le soutenir. En même temps, c'est un hasard parfaitement concevable.
Je pense qu'on admettra donc qu'il n'y a rien dans le principe de la sélection naturelle qui dépossède le progrès humain, considéré comme tout dans le passé et dans le futur de la haute valeur qui lui a été accordée. Même si les stades les plus reculés du voyage humain vers le progrès étaient achevés au prix de beaucoup de peines, cette souffrance est plus que contrebalancée par les amples bienfaits qui ont couronné ces phases les plus récentes.
Il faut dire un mot, comme conclusion, sur les limites du progrès. Il est convenu parmi les historiens et les biologistes aussi que le progrès a jusqu'ici été réalisé seulement à de certaines conditions complexes. Quelles sont ces conditions, il n'est pas aisé de le dire. M. Darwin, dans l'un de ses derniers ouvrages (Descent of Mari), dit « que le progrès semble dépendre de beaucoup de conditions favorables concourant ensemble et de beaucoup trop complexes pour être saisies ». Sir Henry Maine appelle l'attention sur le fait que la plus grande partie de l'humanité n'a jamais montré le moindre désir que ses institutions civiles fussent perfectionnées, et ceci, comme M. Darwin le remarque, entraîne les difficultés dans la réalisation du progrès. En l'absence de forces, quelles qu'elles soient, qui tendent à rejeter en arrière une communauté, il semble douteux que l'exercice d'une capacité intellectuelle ou autre soit susceptible de produire une légère quantité d'avancement. En tout cas, il est assez certain que jusqu'ici les races ne se sont lancées dans un mouvement appréciable de progrès qu'à certaines conditions toutes spéciales, parmi lesquelles l'influence de la sélection naturelle semble prendre une place éminente.
Quant à la somme de progrès collectif qui a été jusqu'ici atteinte par la race à l'aide de la distribution présente de ses
conditions favorables, notre connaissance est très faible. On dit quelquefois qu'il est douteux que dans les limites de la période historique aucun perfectionnement collectif ait été atteint. Il me semble cependant qu'il est bien certain, d'après la considération des faits de l'histoire seule, qu'une somme de mouvement collectif a eu lieu, et cette conclusion est clairement nécessitée par l'adoption de l'idée que l'histoire humaine n'est qu'une phase d'une évolution vaste et complexe
de la vie.
Il y a cependant une autre question : celle de savoir ce que l'étendue future du progrès dans l'espace pourra bien être. Là se trouve, je pense, dans les opérations du contact international, qui se répandent dans un champ de plus en plus vaste, dans notre siècle mobile, la possibilité d'une vaste extension des bienfaits du progrès et une grande accélération de sa rapidité naturelle. Gomme les races civilisées s'établissent dans des régions non civilisées du globe, il semble certain que les aborigènes arriérés doivent ou accepter et s'assimiler certains éléments de culture, ou succomber dans la lutte. Des exemples de ces résultats nous sont fournis dans les effets des travaux des missionnaires, par exemple, dans les îles de la mer du Sud, et dans l'extermination graduelle de races en apparence réfractaires à tout progrès, comme les Indiens occupant le territoire qui longe en les bordant les États-Unis. Je ne désire point justifier aucune tentative d'une race civilisée pour chasser et déplacer une race inférieure, et je ne désire pas non plus affirmer que tout contact entre les races civilisées et celles qui ne le sont point a été au profit des premières. Je voudrais seulement enregistrer les effets d'un tel commerce. En vue de ces effets, il ne peut, on le suppose, être douteux que les branches les plus élevées de la famille humaine ont déjà, et auront de plus en plus par la suite en leur pouvoir (pourvu que les motifs acquis soient présents), à étendre les bienfaits du progrès même à ces divisions de la race qui, si ce n'était à cause des influences étrangères, n'aurait jamais atteint les avantages d'une civilisation avancée.
Un examen complet des limites du progrès embrasserait la question de la durée probable du développement humain et dans le passé et dans l'avenir. Voyons jusqu'à quel point la reconnaissance de ces limites affectera la conclusion présente quant à la valeur du progrès.
Par rapport à la limite antérieure, la science géologique ne prétend pas encore, si ce n'est d'une manière conjecturale, assigner la durée de l'existence humaine. Nous pouvons être certains que cette durée est beaucoup plus grande qu'on ne le supposait avant les investigations géologiques. Suivant la vue générale de l'évidence déjà acquise, l'homme doit avoir existé depuis plus de 20,000 ans, et peut-être depuis des centaines de mille ans. Suivant l'évidence négative des annales géologiques,* notre espèce ne date pas de plus loin que la période tertiaire, probablement vers la fin de cette période '.
Tandis que la limite antérieure est très facile à déterminer, la question de la limite postérieure semble être tout à fait insoluble. Suivant les enseignements de la science physique moderne, il y a des agents en jeu qui doivent, dans le cours de longs siècles, non seulement rendre notre planète impossible pour la vie, de quelque genre qu'elle soit, mais encore effectuer la rupture et la dissolution de tout le système solaire. Cependant, autant que je puis le savoir, aucun effort n'a été fait pour assigner, si imparfaitement que ce soit, la date de ces révolutions 2 .
Il semble, en vérité, que l'on soit généralement d'accord qu'elles sont très éloignées et peuvent, autant que nous pouvons nous en assurer jusqu'ici, appartenir à un avenir si lointain qu'il est entièrement inconcevable pour nos esprits.
Jetons maintenant un regard sur la portée de ces conclusions vagues sur le problème présent. J'ai concédé que les
1. Pour un abrégé des vues les plus récentes sur l'antiquité de l'homme, voir Hœkel, Histoire de la création, vol. II, page 276, etc.
2. Helmholz a, il est vrai, calculé que le soleil est une chaleur qui rayonne avec une telle vitesse que son diamètre diminuera environ d'un vingtième dans le prochain million d'années. Voir un article dans le Magasin de philosophie, cité par M. Herbert Spencer dans ses Premiers principes, p. 452.
phases passées du progrès humain peuvent avoir été accompagnées de plus de mal que de bien. En même temps, j'ai signalé que ces phases dernières semblent montrer un profit évident pour l'humanité. Si donc on pouvait poser comme probabilité ; que la durée future de notre espèce excédera de beaucoup sa durée passée, nous aurions raison de conjecturer que Je progrès, somme toute, est un bienfait grand, incommensurable.
Une autre conclusion semblerait s'ensuivre. Nous avons résolu de mesurer la valeur du monde d'après le sentiment humain. Suivant ce point de départ, on peut dire que le monde est bon, si la somme tout entière de la vie humaine, d'un bout à l'autre de la durée totale de l'espèce, se trouve faire pencher la balance du côté du bonheur. Or j'ai essayé de montrer que, même si la moitié de la vie humaine dans le passé a été un excès de misère, le progrès tend à renverser ce résultat, en accroissant indéfiniment la proportion des heureux sur les êtres malheureux. Si donc on pouvait établir comme probable que la future durée de l'existence humaine est tout à fait incommensurable par rapport à sa durée passée, nous aurions quelque raison d'espérer que, dans sa totalité, elle équivaut à un bien positif. Nous pourrions alors dire que, après tout, la sortie de notre planète de son océan de matière diffuse n'a pas été une calamité cruelle, mais plutôt un événement heureux.
Cependant, pour nos considérations présentes, nous devons abandonner ces raisonnements subtils aux esprits purement spéculatifs. Pour tous les desseins pratiques, la valeur relative de l'existence passée et de l'existence future est une question oiseuse. Si, somme toute, les générations disparues des hommes ont, avec leurs muets compagnons, vécu et travaillé seulement pour moissonner un affreux excès de misère, leurs traits calmes dans la mort ne trahissent aucun sentiment de leur malheureuse expérience. L'histoire est écrite et ne peut pas maintenant être altérée. D'un autre côté, la valeur absolue de l'avenir est un sujet d'une importance suprême pour nos instincts pratiques. Les vies qui sont encore à vivre sont une
réalité, et même pour nous, êtres éphémères, elles semblent de loin faire entendre un cri pour une aide apostolique. C'en est donc assez si, alors que nous jetons un coup d'œil dans les ténèbres du monde à venir, nous pouvons faiblement apercevoir la forme d'un bien qui triomphe sur le mal et triomphe de plus en plus. Une vue si encourageante de l'avenir a, je le suppose, été justifiée par le raisonnement qui précède.