PREMIERE PARTIE
1. — Le pessimisme n'est pas une question nouvelle ; elle est, au contraire, la plus ancienne et la plusuniverselle.il n'est pas unhomme que larivalité du bien et du mal n'ait inquiété, que l'antagonisme des biens et des maux n'occupe sans cesse. On peut dire que tout être roule cette question dans sa pensée, à toutes les heures de sa vie. De ce qu'elle a laissé peu de trace dans les monuments anciens de la philosophie, il ne faut pas conclure qu'elle était inconnue; c'est parce que les esprits en étaient pleins, que les philosophes ne l'ont pas traitée. En effet, les religions avaient déjà répondu à toutes les grandes questions: les croyances étaient faites. Thaïes et Pythagore cher-
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chaient ailleurs de l'inconnu, etleurs successeurs suivirent leur direction. Mais la poésie, l'histoire, qui avaient un commerce étroit avec la religion, nous font connaître les pensées des hommes. Homère place naïvement à la porte de Jupiter deux tonneaux, celui des biens et celui des maux. Hérodote, le père de l'histoire, rapporte l'entretien de Xercès et d'Artabane, qui, en quelques mots, eontient tout un système.
« Hélas, dit le grand roi, en regardant défiler a son armée, de tant d'hommes, pas un ne vivra « dans un siècle. » — « Et pas un, dit son oncle, « qui n'ait, uii certain jour, désiré mourir, tant les a maux de la vie l'emportent sur les biens. Le « Dieu, en assaisonnant notre vie de quelques « plaisirs, fait bien voir sa jalousie. »
Ce qui prouve que les religions ont bien connu et envisagé la question, c'est que leur dogme fondamental est la réponse. Celle do Tlnde et ses réformés sont pessimistes. Celle de la Perse imagine une lutte de deux principes, ce qui paraît fort simple, mais rend la question insoluble ; car de ces deux dieux jumeaux, le bon ne peut être parfait, puisque sa force est limitée par l'autre : il n'est que meilleur et n'est pas le Dieu unique dont seul l'origine peut s'expliquer perce qu'elle n'a pas besoin d'explication ; en outre le sort de l'homme devient bien incertain : une pareille re-
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ligian ne peut avoir de durée. On serait tenté de croire que le polythéisme grec et romain n'a pas vu la question du bien et du mal : on se tromperait ; elle est au fond de cette religion comme des autres. Mais elle en a donné la plus détestable solution; elle est la seule . qui ait essayé de les concilier en les réunissant en ses dieux, qui ont été à la fois bons et mauvais, de sorte qu'ils ont ressemblé à des hommes et que les hommes ont pu sans honte leur ressembler. Cette religion misérablement optimiste, qui expliquait le mal rtioral en l'excusant, en l'éliminant, a mérité de disparaître la première parmi les fausses.
Il est impossible de répondre avec plus de précision que ne l'ont fait le judaïsme et le christianisme, par le dogme delà chute ctde la Rédemption. Le mal moral est le résultat d'une épreuve à laquelle est soumise la créature, pour mériter la félicité ; Je mal moral et les maux physiques sont les conditions de cette épreuve. Dieu rachète riiomme, efface le mal, punit les coupables. Ces religions sont donc optimistes. (Schopenhauer a eu tort de considérer la seconde comme pessimiste.)
On peut observer que plus la philosophie se serre étroitement contre la religion, plus elle étudie le problème du mal. A cet égard, la philosophie grecque, à l'exception du Néoplatonisme, est inférieure au Brahmanisme, au Bouddhisme, au Maz-
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déisme et même au Gnosticisme. La logique des choses soulève les questions et amène les réponses quenotresiècleprend pourdes nouveautés. Le malheureux enfantement de la Sagesse de Valentin ress(3mble étonnamment à l'apparition de la Volonté de Schopenhauer et de l'Idée de M. de Hartmann. Le Bouddhisme peut bien exciter l'admiration de quelques savants de nos jours, qui n'ont à lui comparer que la philosophie ancienne et non le chris tianisme, lequel leur est inconnu, hommes plus remarquables encore par leur ignorance que par leur science.
L'événement du Calvaire montre à tous ceux qui aperçoivent cette montagne patibulaire une question nouvelle qui domine les autres. Quel est donc ce mal qui a amené le supplice de Dieu? Les docteurs chrétiens de toutes les écoles interrogent inutilement, celui-ci Pythagore, celui-là Platon. Enfin l'ancien manichéen Augustin, aidé par la religion plus que par Platon et Plotin, arrive à donner la philosophie du mal : toute sa philosophie, toute sathéoiogieest la question du mal pressée, retournée par son admirable génie.
Ce que nous venons d'exposer prouve que la question de l'optimisme ou du pessimisme est une grande question : ce n'est pas assez dire. Il ne s'agit pas d'étudier un côté de la nature , sur ce côté une ligne ou un point, d'examiner le sys-
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tèrae d'an philosophe, dans ce système une partie, les idées de Platon, la morale d'Aristote. Le pessimisme n'est pas une question parmi les questions philosophiques, mais la conséquence à tirer quand on les a toutes approfondies. 11 faut avoir fait le tour de la philosophie, avoir parcouru le monde entier, avoir traversé toutes les plaines et battu toutes les plages pour arriver à une conclusion. Le scepticisme aussi est une conclusion, ou encore l'idéalisme, mais il suffit pour y arriver d'avoir fait quelques pas dans une seule région, à l'origine des idées, au passage du sujet à Tobjet. Mais pour dire : « le monde est mauvais, » il faut n'avoir laissé aucun coin inexploré, n'avoir négligé aucun objet, le plus grand ou le plus petit, origine, but, situation, destinée, matière, âme, liberté, bien, Dieu, attendu qu'un seul peut tout changer. C'est ce qui explique un fait qui est bien de nature §i étonner : les pessimistes véritables de notre époque commencent par refaire le monde avant d'établir leur solution ; ils sont dans la nécessité d'élever des constructions gigantesques, de faire des cosmogonies ou au moins des cosmologies, comme Schopenhauer, qui a évité ainsi la difficulté des origines. Par le môme motif, afin de rendre compte du pessimisme et de le réfuter, nous serons obligé de résumer la philosophie et, sans refaire le monde, de le parcourir.
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Le grand problème doit être posé avec I. On reconnaît du premier coup d'œil ermes qui expriment les deux solutions îs ne sont pas corrélatifs : l'optimisme n'z, le pessimisme de Schopenhauer (ces xêmes nous viennent d'Allemagne) ne it pas au même problème, mais à deux es ouverts en des temps différents. Dans er, Dieu est surtout en cause : il s'agit de ' d'avoir trempé dans la production du v^oir créé l'homme qui allait pécher et se Dans le second, on ne voit quel'homme:
aie qu'il est malheureux, puis on en cher- 3lication dans la déraison de Tauteur du Dans l'un, on justifie Dieu d'avoir fait le is l'autre, on justifie l'homme de lé faire, rcher précisément ce résultat. L'on voit nt comment il est arrivé que les termes îsant les deux problèmes aient apparu 3quos différentes, l'une où l'on s'occupait l'autre où l'on ne s'occupe plus que de a eu un Dieu bon, deux dieux, l'un bon, lauvais, Ormuzd et Ahrimane, ou le dieu le dieu noir des Slaves; maintenant il n'y s qu'un mauvais, <( déraisonnable, antilo-
u de mal, si peu. que ce soit, suffisait à sser l'humanité croyant à laDivinité, c'est-
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à-dire au règne du bien. D'un autre côté, Texcès des maux sur les biens n'inquiète pas même la tranquillité des chrétiens ; ils admettent pleinement que le monde est le règne de Satan.
Mais les ressemblances sont encore plus embar- • Tassantes que les oppositions. Le christianisme et le pessimisme s'accordent à mépriser les vanités du monde, à secouer la guenille humaine. Saint Antoine et Schopenhauer considèrent les plaisirs du monde comme un piège, dédaignent ses hieautés comme une fantasmagorie. Le dernier nous invite à imiter les furieuses macérations des Hindous, nous ouvre la cellule de Rancé. Cependant quoi de plus dissemblable!
Si nous regardons la situation morale des hommes à travers le temps, nous rencontrerons de nouvelles obscurités. A la fin du monde ancien se montre le stoïcisme, la constance contre les maux, et à la fin du monde nouveau, le pessimisme, le découragement, la démoralisation, la dé route devant les maux. Le premier lutte contre le mal, le deuxième n'adresse ses coups qu'au bien, qu'il ne veut voir nulle part. Élevons-nous plus haut, de manière que la vue atteigne jusqu'à nos origines : ce que nous découvrons nous étonnera davantage. Le sort de l'humanité était plus misérableà ses commencemcntsqu'aujourd'hui. L'homme, nu, aflamé.se battait à coups de pierres contre
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loc niifpoc nnimaux, lî'ayant qu'une pensée : )as dévoré. Aux temps histori-
des oppressions, des misères il est parvenu à s'assurer des es, puis une vie confortable, à 1 matériel et intellectuel consionnu récemment qu'il était en nt nos aïeux, plus malheureux,
pas comme nous; ils ont été te que les conceptions du Proimisme sont nouvelles et sont i temps.
j choses elles-mêmes, c'est-à-dire l'excès des maux sur les biens, ifficile d'expliquer pourquoi elle
a été faite dans le temps le plus itpas croire quel'on ait eu besoin
pour dresser « le bilan des biens 3 sorte que ce ne soit qu'hier a balance. Le résultat était facile
de pierre. Si l'on se borne à l'emporte sur le bion. Mais c'est lupériorité qu'il s'agit de décou-
îonnues doivent donc prendre t place dans la formule du pro-
ips il aoccupéTesprithumain qui
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