‹ Le pessimismeChapitre 2 sur 79 · TV · texte numérisé non relu

TV

l'a abordé suivant les données qu'il possédait. Nous sommes en état d'expliquer son développement historique. Quand là vie est dure, il faut lutter :1e courage est entretenu par l'épreuve. Dans le fort de la bataille, aux prises avec les nécessités ennemies qui ne laissent pas prendre haleine, échauffé, exalté, on a plus de résistance; si l'on est abattu, on ne sent pas ses blessures, on se relève; on poursuit plus d'espoirs et Pon est plus heureux, quand on réussit : le succès est le témoignage de notre valeur, plus sûr quand la lutte est sérieuse, plus précieux lui-même, plus digne que les objets de jouissance qu'on cherchait à atteindre. Lorsqu'on respire, que Ton obtient une trêve, au lieu de goûter, on juge : on a le temps d'examiner et l'on devient raisonneur *. L'homme ne tarde pas à commencer un rêve : ne pourrait-on s' arranger en ce monde pour obtenir une existence tranquille et agréable, en diminuant les maux, les devoirsetles efforts?Maisle courage diminue avant les maux : la jouissance et la souffrance semblent s'entendre pour affaiblir et irriter. Il y a une loi providentielle qui fait que l'homme destiné à mériter, agrandir par répreuve,' lorsqu'il cherche à l'éviter, perd le goût de la jouissance et le cou-

1. « Celui qui n'est jamais entréen discussion avec le bonheur est le plus heureux. » Addison, cité par Rocheîort, Opitiions des anciens sur le bonheur, p. VHI.

Jg t m

it LE PESSIMISME

rage contre la souffrance. Tout se rapetisse, lui et ses plaisirs. De nouvelles et misérables questions Tenveloppent; lui qui rompait les liens durétiaire trébuche dans des toiles d'araignée. La désillusion arrive : on entend avec étonnement sortir de sa bouche des paroles de mépris adressées à ces plaisirs du monde qu'il cherchait : il désespère ; il hait le bien ; c'est le dernier effort dont il est capable. Dans le mécanisme du monde disposé pour l'épreuve, il est un ressort terrible, qui, lorsque l'homme rêve de transformer l'arène en un lieu de repos et de délices, à mesure qu'il cherche à s'étendre, qu'il s'affaisse, s'enfonce comme une lame fioîde dans sa chair et le force

évolution niersâges i. Avec la Lit la coulée de ses '^ertu sans rise 1 On 3 il n'y a dent leur 1 en faut, courage jCS dieux oi fait de

Digiti

HISTOIRE i5

vains eflForts pour tout remplacer, la religion, la vertu, le dévouement, Tamour de la patrie. Le stoïcisme se montre comme un pessimisme rudimentaire, plus honorable, mais à plus courte vue : il ne voit pas le mal, il ne voit plus le bien : il se borne à s'abstenir et à supporter, à tendre le dos à la verge, sans comprendre mieux que l'animal qui se couche sous les coups, qu'on le frappe pour le faire aller à son but.

L'homme a repris ^sa marche. Les misères du moyen-âge le trouvent ferme et content. Encore une fois la richesse, le bien-être, la civilisation lui soufflent la tentation. Le siècle dernier s'imagine inaugurer une ère d'émancipation, de progrès, quand il ne fait que rouler dans le piège déjà rencontre il y a plus de deux mille ans. Le monde est un séjour où il serait facile de vivre heureux, si Ton se débarrassait de devoirs trop gênants, si Ton écrasait l'infâme fanatisme. Ce monde est à nous, arrangeons-le. Faisons-nous une agréable vie terrestre, sans le souci de l'autre. Dieu n'est pas fait pour nous importuner. Vous croyez qu'il nous embarrasse? alors il n'existe pas. L'honnêteté ne le cédera en rien à la félicité : rien n'est plus facile à suivre que la morale, surtout quand on la fait soi-même. Les philosophes, les économistes tenaient le même langage qu'Épicure : ils avaient ses illusions et sa vertu.

Digiti

Les choses se répètent, mais ne se ressemblent pas.

L'entreprise pliilosophique et révolutionnaire à laquelle nous sommes mêlés s'est imposé une charge bien lourde qui n'avait pas pesé sur les bras des utopistes du monde ancien et qui nous écrase, ce qui rend notre succès moins probable. Ce n'est pas à une poignée deprivilégiés, de forts, que nous promettons une vie agréable, mais à l'universalité des hommes, à l'immense multitude des pauvres et des faihles qui, sur notre parole, compte sur l'égalité devant tout, mais surtout devant la jouissance.

Nous avons supprimé un facteur que l'on n'avait jamais négligé jusqu'ici. C'est le principal, Têtre infiniment bon et juste, tout-puissant pour réparer et pour maîtriser. Dieu. Les peuples ont toujours traversé avec assurance les plus effroyables calamités : il fut un temps où les nations entières se choquaient et s'exterminaient, de sorte que, d'une quantité de peuples, il ne reste que des noms. Au iv« siècle, vingt peuples ravageurs traversaient notre pays, cinquante villes incendiées noircissaient le ciel de leurs tourbillons de fumée qui n'empêchaient pas les mourants d'y jeter un regard vers l'éternelle justice. La suppression d'un si grand facteur change bien le problème. Plus de réparation dans un autre monde : lajus-

Digiti

tice et le bonheur doivent se trouver dans celuici, ce qui avait paru impossible à faire à Dieu lui-même. On a promis tout et à tous, et il faut tirer cette félicité d'un monde qui ne semble pas avoir été fait pour cet usage.

En outre, nous avons une plus haute conception du bien et du mal que dans le monde ancien, à cause d'un certain fait qui s'est passé dans l'intervalle : il n^avait pas plus Tidée de notre désir de bonheur que celui de notre égalité. Le christianisme a augmenté d'une manière prodigieuse notre sensibilité. Nous sentons bien plus la souffrance et la jouissance. Nous sommes donc beaucoup plus difficiles à satisfaire.

Est-il donc étonnant que le doute, le désenchantement se produisent? La poésie, qui estencore la première à dire les impressions nou^'elles, montrait dès le commencement du siècle une tristesse qui n'a pas été d'abord comprise. Les déceptions dans la vie privée et la vie publique se sont multipliées. La vertu est facile, le bonheur est proche : c'est le moment où le mal fait souf=' frir, où la privation devient cuisante. La philosophie a parlé à son tour. Le pessimisme s'est manifesté. C'est un événement.

Cette fois, c'est le pessimisme véritable. On avait dit que le monde était un lieu de délices. Il répond que c'est un lieu de supplices. Il prend

Digiti

3 plaisirs, nos joies, les compte, les 3, les méprise, et conclut avec un ue nous n'avons qu'un espoir pour st d'anéantir le monde, hilosophie doit poser la question ire Ta posée naturellement. — Le ion ou mauvais ?

î, nous l'avons reconnu, a deux forlu mal. — A la vérité, il y* a plus de [iment expliquer ce mal, à l'hon-

le maux que de biens. — Faut-il en le monde est mauvais, que Dieu

qu'il n'y a pour l'homme qu'à faire e néant le stupide remplaçant de ité ou l'Inconscient ?

formule ou V existence du mal est ésolue S. Augustin, Leibniz, par euxième ou la prépondérance du le Scliopenhauer.

re est plus générale et renferme 1 que si Ton peut prouver que le a plus de maux que de biens n'est

plus forte raison celui où le mal

le sera pas.

-elle-ci que nous croyons avoir à it sous cette forme nouvelle que se iimisme véritable.

Digiti

Bayle n'a fait que répéter et augmenter les objections du manichéisme ; il n'avait pas de système : cette doctrine ne s'appelle pas le pessimisme : le mot ne désignait autrefois que le parti pris de trouver tout mal. La discussion de Bayle et de Leibniz n'est qu'un épisode : ils ne sont que des personnages préhistoriques pour le pessimisme véritable.

Nous étudierons donc particulièrement les systèmes récents, ne faisant que ne pas oublier les philosophes modernes qui ont examiné la question, et les écrivains que M. James Sully appelle les pessimistes non raisonnes.

5. — Le pèredelaphilosophie moderne. Descartes, était optimiste. C'est parce que Dieu s'est déterminé à faire les choses qui sont au monde qu'elles sont très bonnes :1a raison de leur bonté dépend de ce qu'il les a voulu faire ainsi. Mais ce n'est pas par sabonté, précédant sa détermination, qu'il a été lié et obligé à ne faire que le meilleur monde possible. L'homme n'est pasla fin de Tunivers. Quelle est-elle ? Nous ne pouvons le découvrir. Le monde est le plus par fait possible, considéré dans son ensemble, non dans ses détails.

Suivant Régis, l'homme, vu non isolément, mais comme partie de l'univers, est aussi parfait que possible.

En 1664, parut un livre de piété d'une lecture

Digiti

t8 LE PESSIMISME

agréable, qui aurait bien mérité d'échapper à Toubli. Il s'appelait: Ars semper gaudendi; il a été traduit et abrégé sous un nouveau titre plus heureux : l'Art de se tranquilliser dans tous les^ événements de la vie. L'auteur est une jésuite, né en Flandre de parents espagnols, Antoine-Alphonse de Sarasa. On a reproché à Leibniz d'avoir utilisé son ouvrage, bien à tort, puisqu'il n'a pas reproduit son meilleur argument.

Autre chose, dit le P. Sarasa, est de demander uniquement s'il vaut mieux qu'il n'y ait aucun péché dans le monde, ou déposer la question avec une alternative. Lequel est préférable, que Dieu empêche ou n'empêche pas le péché ? A cette demande posée isolément : « Vaut-il mieux qu'il n'y ait aucun péché dans le monde ? » on n& peut que répondre affirmativement. Mais la réponse sera négative si on ajoute : « Dieu empêchant l'homme de pécher. » Toutes les créatures raisonnables et finies sont d'une nature telle qu'il est possible qu'elles pèchent. Cette possibilité leur est essentielle. Il fallait donc, pour qu'il n'y eût pas de péché, que Dieu les privât de leur être, et cela est absurde, ou qu'il les empêchât de pécher, ce qui est contraire à leur être.

La nécessité de faire le bien et l'impossibilité de faire le mal auraient à la vérité rendu l'homme heureux, mais elles n'auraient pu le rendre meiU

Digiti

UISTOIRE 15

leur ni digne delouange. Ce quenous faisons parce que nous y sommes forcés ne nous donne aucun mérite. Qui donc loue le soleil ? Celui-là seul est digne de louange qui peut transgresser les commandements de Dieu, etqui ne les transgresse pas. Nous avons examiné ce qui est le plus avantageux à l'homme. Si nous considérons ce qui est le plus glorieux à Dieu, nous trouvons que, comme il est plus honorable pour un prince d'avoir des sujets qui lui obéissent volontairement, que des esclaves qu'il tient à la chaîne, il était plus convenable à Dieu de créer des anges et des hommes qui aient la liberté de se soumettre à lui ou de lui être rebelles. L'obéissance volontaire de ces êtres lui fait plus d'honneur qu'une obéissance forcée, contre la volonté, ou nécessaire, comme celle des créatures sans raison.

La volonté de Dieu ne saurait permettre le mal à moins qu'il n'en puisse attendre un plus grand bien. Le souverain Être emploie toute son intelligence (pour en parler humainement), de manière que les péchés fournissent une occasion à la glorification de son nom. Dès que l'homme eut péché et que la majesté de Dieu fut offensée, sa miséricorde se réveilla, et il pensa non seulement à satisfaire sa justice, mais aussi à préparer au pécheur un remède salutaire. La sagesse de Dieu ne trouva pas de meilleur moyen que de faire

Digiti

prendre à son fils la nature humaine, afin qu'il expiât par sa mort le péché des hommes. Le Verbe fait homme souffrit pour les hommes sur la croix, et il se donna en sacrifice d'expiation pour le genre liumain. Ainsi la gloire de Dieu fut bien plus exaltée qu'elle ne l'aurait jamais été si le péché n'avait pas été commis *.

A notre avis, Sarasa, qui a traité la question avant les illustres philosophes dont nous allons parler. Ta posée et résolue peut-être aussi bien qu'eux. Il prévient l'objection que Bayle retourne à satiété, et montre que l'être doué de liherté qui fait le bien est supérieur à celui qui lé fait par nécessité. 11 est donc bon qu'il y ait un être tel que celui-là, qu'il n'y ait pas seulement des êtres inférieurs, qui, n'ayant pas de liberté, ne puissent pas pécher, mais des supérieurs libres et pouvant pécher. 11 est mieux que ces deux sortes de créatures existent simultanément. L'or, dit-il, est plus précieux que l'argent. Serait-il mieux qu'il n'y eût pas d'argent ? Ne nou5 est-il pas plus avantageux d'avoir l'un et l'autre ? 11 aurait donc fallu aussi que le fer, qui est moindre que Targent, eût été changé en or; la terre même aurait dû éprouver la même transmutation. A continuer ce raisonnement, on arriverait à la ruine de l'univers. Il devance Malebranche, sans tomber dans l'exa-

Page 1